La trêve de Noël | Québec inclusif

NB: Ce texte a d’abord été publié sur le site de Québec inclusif le 4 mai 2014.

 

Au beau milieu d’une des pires boucheries de l’histoire a éclos un des plus beaux exemples d’humanité : la trêve de Noël.

Le 25 décembre 1914, les belligérants sont déjà exténués par une guerre qui n’avait à peine 6 mois d’existence. Sur le Front de l’Ouest, à Ypres, au nord-ouest de la Belgique, les soldats britanniques et français, qu’on peut imaginer déprimés en cette soirée qui leur rappelle la chaleur des rencontres familiales, entendent de l’autre côté du no man’s land les soldats allemands chanter le cantique « Douce Nuit ».

Stille Nacht, Heilige Nacht !
Alles schläft; einsam wacht
Nur das traute heilige Paar.
Holder Knabe im lockigten Haar,
Schlafe in himmlischer Ruh !

Mélodie qu’ils traduisirent sans doute instinctivement dans leur langue :

Douce nuit, sainte nuit !
Dans les cieux ! L’astre luit.
Le mystère annoncé s’accomplit
Cet enfant sur la paille endormi,
C’est l’amour infini !

Douce nuit et amour infini, vraiment ? Entre les ennemis, un champ de cadavres et d’obus. On a une image certainement plus bucolique d’une douce nuit de Noël…

Imaginons-les donc (avec l’aide du formidable film « Joyeux Noël » de Christian Carion) entendre les Teutons non seulement entonner ce cantique mais aussi découvrir que leurs ennemis avaient planté des arbres de Noël tout le long de leur tranchée.

Puis l’incroyable et l’impensable se produisirent. Des dizaines de soldats allemands traversent tranquillement le no man’s land en continuant de chanter, pour aller rejoindre les Français et les Britanniques, les invitant à fraterniser pour la Noël, ce qu’ils firent. Un ténor allemand, Walter Kirchhoff, mobilisé, chante pour les troupes. Les frères ennemis discutent et jouent même au soccer le lendemain.

De là l’expression « Live and let live« , « Vivre et laisser vivre ». L’historien Tony Ashworth a documenté ces nombreux épisodes de trêves et de collaboration entre ennemis (par exemple, en avertissant le camp adverse des heures de bombardements ou en proposant un arrêt des combats le temps d’enterrer les morts) dans son livre magistral Trench Warfare 1914-1918 : The Live and Let Live System (Macmillan, 1980).

***

Bien évidemment, nous ne pouvons pas comparer la situation sociale au Québec avec les atrocités de la Grande Guerre. En revanche, à travers les discours autour de l’identité, de la défunte charte des valeurs, d’un « vivre-ensemble » centré sur le pluralisme et l’acceptation humble de la différence et de l’altérité, nous voyons depuis l’an dernier s’ériger des tranchées idéologiques séparées par des no man’s land d’apparence infranchissables.

Mais à l’instar de la guerre de ’14, les lutte fratricides se sont multipliées au Québec ces derniers mois (verbales ou écrites, heureusement). Un débat sur la laïcité s’est transformé en lutte contre ou pour l’islam dans l’espace public. Un autre, plus récent, sur la procréation assistée a commencé à dégénérer en décomplexant certains propos homophobes inadmissibles.

Il serait temps qu’il y ait une Trêve de Noël en ce coin de pays.

En ’14, ces gestes fraternels spontanés de simples soldats ont rapidement été interdits par les états-majors. En temps de guerre, le pouvoir voit d’un mauvais œil, c’est le moins qu’on puisse dire, des initiatives pacifiques de la base. Sans vouloir faire d’amalgames douteux, force est de constater que durant la campagne électorale, les partis politiques en présence croyaient bénéficier de la même manière d’une polarisation entre les camps. Et que chacun reste dans ses tranchées.

On ne peut affirmer que les détenteurs de pouvoir s’assurent sciemment de favoriser la polarisation sur les questions identitaires. Cependant, la structure et la dynamique intrinsèques des pouvoirs politiques et médiatiques la favorisent. Et les petits soldats que nous sommes allons au front, en partie volontairement en partie contre notre gré.

Nous sommes en mesure, comme les soldats de la guerre de ’14, d’outrepasser la logique de « guerre » et d’instaurer par nous-mêmes une Trêve de Noël.

Elle me paraît urgente. Il y a dans notre société de multiples ponts à reconstruire, de nombreuses blessures à panser. Amis Musulmans, Juifs, Sikhs qui avez été heurté par le débat sur la Charte, allons ensemble discuter posément avec ses défenseurs. Amis défenseurs d’une société laïque, comme nous le sommes, qui étiez persuadés que le projet de loi 60 allait le permettre, ouvrez aussi le dialogue envers vos adversaire de la dernière campagne électorale.

Je sais. Cela fait un peu prêchi-prêcha. Ces mots sont naïfs. Mais nous sommes une petite société, une petite nation de 8 millions de personnes. Comme disait le slogan de jadis : ’faut se parler. Nous ne pouvons pas demeurer plus longtemps dans la polarisation, la division et les dialogues de sourds. Comme Aristote le disait déjà il y a 2500 ans, la vie commune au sein de la communauté politique repose d’abord et avant tout sur l’amitié partagée.

La Trêve de Noël sur le Front de l’Ouest de 1914 est probablement une métaphore un peu malhabile. Mais elle montre, toutefois, que même dans les conditions les plus atroces d’affrontement, les gestes humains de fraternité sont possibles. Ce que je nous souhaite.

Une minorité visible historique | Journal Ensemble

NB: Ce texte a d’abord été publié dans le Journal ensemble, le 30 avril 2014.

 

Le nouveau gouvernement du Québec compte 8 femmes sur 26 ministres – 31%, soit très loin de la « zone de parité » promise par Philippe Couillard. Le gouvernement Marois de 2012 comptait lui aussi 8 femmes ministres, mais sur un cabinet réduit de 23 membres, soit 35%. Pourtant, le PLQ a fait élire 18 députées le 7 avril dernier, alors que l’équipe du PQ comptait 17 femmes il y a un an et demi.

Alors que l’égalité de droit des femmes est acquise depuis belle lurette au niveau politique, on est bien loin, ici comme ailleurs, de l’égalité de fait. Aux dernières élections, 34 femmes ont été élues pour occuper à peine 27% des sièges de l’Assemblée nationale. Un écart marquant, c’est le moins qu’on puisse dire, par rapport à leur poids démographique dans notre société.

Depuis l’élection de Marie-Claire Kirkland-Casgrain à une élection partielle dans la circonscription de Jacques-Cartier (ouest de l’île de Montréal) en 1961, sous Jean Lesage, quel chemin a été parcouru par les femmes à l’Assemblée nationale? Une très lente progression, en réalité. Madame Kirkland-Casgrain a été la seule députée pendant près de douze ans, jusqu’aux élections générales de 1973, date à laquelle elle a abandonné la politique pour devenir juge. Ce qui ne l’a pas empêchée, incidemment, de faire voter la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée ou d’instituer le Conseil du statut de la femme. À sa suite, Lise Bacon fut aussi la seule femme élue à l’A.N. jusqu’à l’élection du gouvernement Lévesque en 1976.

À cette élection générale, entraient pour la première fois cinq femmes à l’A.N. Sur les 110 député.e.s, cela ne représentait tout de même que 4,5% des sièges. Et cela, il n’y a même pas 40 ans. Il aura fallu attendre l’élection de 2003, il y a dix ans, pour que les femmes occupent plus du quart des banquettes du Salon bleu. Le sommet historique est atteint en 2012 alors que 41 femmes sont élues, représentant 32,8% de la députation totale. Le résultat des dernières élections est certes décevant, avec six élues de moins qu’il y a 18 mois, mais cela représente probablement un certain plateau atteint depuis les élections de 2003 (voir graphique 1). Les femmes représentent en moyenne 29% des élu.e.s au cours des cinq dernières élections (soit environ 36 députées sur 125).

Alors que le Parti québécois a revendiqué avec raison la plus grande représentation historique des femmes au cabinet ministériel, il est intéressant d’examiner la «performance» des différents partis politiques en termes d’élues à l’A.N. Étonnamment, cette formation politique progressiste n’est pas celle qui obtient le meilleur résultat : la palme revient au PLQ. Sans triomphe, faut-il le préciser, cependant.

En effet, le parti héritier de Jean Lesage détient tous les records : il a fait élire le plus grand nombre de députées en nombre absolu (22 en 2003 et en 2008), et donc en nombre relatif sur l’ensemble des élu.e.s de l’A.N. (18%), mais aussi au sein de sa propre députation (18 femmes sur 50 député.e.s PLQ en 2012, soit 36% de son caucus).

De l’histoire politique moderne du Québec, le PLQ a contribué davantage que tous les autres partis à la représentativité des femmes à l’A.N. Mais c’est particulièrement le cas depuis les élections de 2003 (voir graphique 2). En moyenne, sur ces cinq élections générales, le parti libéral a fait élire 31,5% de femmes de sa députation contre 28,8% pour le PQ. La CAQ/ADQ tire de l’arrière avec 22,0% de ses élues. On oublie dans ce constat, évidemment, QS, qui, aux dernières élections, compte deux femmes sur trois élu.e.s. Incidemment, à ce dernier scrutin général, le PQ a fait un peu mieux que le PLQ avec 19 femmes élues sur 30 (26,7%) contre 18 sur 70 (25,6,7%).

Mais force est de constater qu’avec moins du tiers des femmes élues, l’Assemblée nationale n’a jamais été représentative. Il serait intéressant d’analyser les choix de chacun des partis. Est-ce que ceux-ci choisissent délibérément de présenter des candidates perdues d’avance? Par exemple, aux dernières élections, la veille de l’annonce de la candidature de Pierre-Karl Péladeau, Pauline Marois a présenté aux médias trois candidates en faveur de la Charte des valeurs, candidates dans trois circonscriptions perdues d’avance : Yasmina Chouakri, Leila Mahiout et Evelyne Abitbol.

Il semble donc que, depuis les cinq dernières élections générales, la représentation des femmes ait plafonnée. Plusieurs organisations féministes ont déploré la baisse de la représentation féminine aux élections de 2014 par rapport au dernier scrutin. Ce n’est pas faux. Mais ce qui semble beaucoup plus préoccupant est précisément ce plafonnement depuis dix ans. Le Québec est bien loin d’atteindre la représentativité à cet égard – et on ne parle pas des minorités visibles et encore moins des Premières nations.

Démocratie représentative, avez-vous dit? Tout porte à croire que Marie-Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale, il y a de cela 50 ans, a réalisé davantage pour cette équité que toutes les femmes qui lui ont succédée. Hélas.

Les trois solitudes | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 3 avril 2014.

 

Le projet de Charte des valeurs du Parti Québécois vise essentiellement trois groupes de Québécois : les musulmanes portant le hijab, les juifs portant la kippa et les sikhs portant le turban. Les maintenant célèbres images présentées par le ministre Drainville en septembre dernier illustraient ces « signes ostentatoires qui ne seraient pas permis au personnel de l’État. » À ces trois couvre-chefs s’ajoutent une grosse croix chrétienne et le niqab (voilant la presque totalité du visage de la femme musulmane). Le premier ne semblant faire l’objet d’aucun débat et le second faisant consensus quant à son interdiction, reste à connaître un peu mieux les trois premiers groupes.

Plus spécifiquement, dans le contexte de la campagne électorale, combien de Québécoises et Québécois sont directement visés par ce projet de loi et dans quelles circonscriptions voteront-ils ?

Deux nouvelles solitudes

D’entrée de jeu, il est remarquable de constater que les groupes visés par la charte se concentrent presque exclusivement dans les circonscriptions de trois zones urbaines de la province : la grande région de Montréal (Île de Montréal, Laval, couronnes Nord et Sud), Québec et Gatineau.[1] Comme le montre le tableau 1 ci-dessous, c’est 98,2% des citoyens de confession juive, 96,3% de ceux de confession musulmane et 99,8% de ceux de confession sikhe se trouvent dans ces trois régions.

Bien plus, c’est dans la grande région de Montréal que se retrouvent plus de 90% des Québécois de chacune de ces trois confessions religieuses. Ajoutons à cela que c’est aussi dans la région métropolitaine que se retrouvent les Québécois d’origine arabe en plus grande concentration – puisque dans ce débat qu’on amalgame malheureusement trop souvent les Arabes et les Musulmans – c’est donc la quasi totalité des citoyens touchés directement ou indirectement par le débat sur la Charte qui habitent Montréal. Et encore, 75% des 243 000 Québécois musulmans habitent l’Île de Montréal (11,7% d’entre eux à Laval et 10,7% la Rive-Sud).

Lorsqu’on examine la réalité par circonscription, la concentration démographique de ces trois groupes est encore plus frappante. La presque totalité des Juifs et Sikhs et plus de la moitié des Musulmans du Québec résident dans seulement 15 circonscriptions sur les 125 de la province. Bien pire, environ 70% des Juifs et Sikhs et 25% des Musulmans résident dans les 5 circonscriptions où ils sont le plus présents, toutes sur l’Île de Montréal (à l’exception de Vaudreuil pour les Sikhs). Autant dire, étant donné les caractéristiques de notre système parlementaire, qu’une large partie des électeurs se prononcera, à en croire les publicités du PQ, dans 120 circonscriptions sur 125 pour une mesure législative qui vise directement 337 000 personnes de ces confessions religieuses. Une immense majorité d’électeurs se prononçant en n’ayant que très peu de connaissance immédiate et quotidienne de la réalité d’une toute petite minorité.

Sachant que l’opposition populaire à la Charte est beaucoup plus importante à Montréal que dans le reste du Québec, il y a lieu de croire qu’il existe une forte dichotomie dans l’appréhension de la réalité cosmopolite de Montréal entre les résidents de la métropole et ceux du reste du Québec. Deux nouvelles solitudes s’opposent dans notre société : la métropolitaine et la provinciale.

Une troisième solitude

Derrière elle se cache une troisième solitude. Le débat autour de la Charte des valeurs occupe une place démesurée dans l’espace public et divise profondément la société québécoise. Elle heurte profondément certaines communautés de Québécois et de Montréalais – et pas uniquement les Juifs, les Musulmans et les Sikhs, ni même les Arabes. Elle mobilise un grand nombre de citoyens de toutes origines ethniques et culturelles ; rappelons que le dernier sondage CROP de février montre qu’il y a 49% des Québécois opposés au projet de Charte, ce qui représente tout de même 3 251 368 des résidents de la province en âge de voter.

En revanche, ses dispositions visent précisément trois groupes minuscules de citoyens, je le rappelle : les hommes juifs, les femmes musulmanes et les hommes sikhs portant un signe religieux ostentatoire. Potentiellement, cela vise donc respectivement environ 42 500 Juifs, 122 000 Musulmanes et 4 500 Sikhs. Déjà, on ne parle que de 2,1% des Québécois.

Mais bien plus, ça n’est qu’une petite partie de ces femmes et de ces hommes qui portent la kippa, le hijab ou le turban. S’il est difficile d’estimer avec précision la proportion d’entre eux qui portent ces symboles religieux, la Dr Cécile Rousseau, psychiatre et professeure titulaire à l’Université McGill, spécialiste de ces questions, souligne que c’est environ 10% de ces femmes et de ces hommes qui sont concernés.[2] D’autre estimations varient de 12 à 15%.

Posons l’hypothèse la moins conservatrice et assumons que 15% de ces trois groupes portent un signe ostentatoire. Ce serait alors 25 000 citoyens québécois, soit 0,3% de la population, que la Charte des valeurs du Parti Québécois vise explicitement. Soit l’équivalent de la population totale de Thetford Mines.

En interdisant le port de la kippa, du hijab et du turban pour les employés du secteur public et parapublic, des réseaux de la santé et de l’éducation mais aussi des entreprises privées sous-traitantes de l’État tout comme les organismes communautaires et culturels subventionnés, le Parti Québécois a mobilisé un arsenal politique et médiatique colossal pour une toute petite minorité de Québécois.e.s Une campagne publicitaire de 1,9 M$ ostracisant 25 000 citoyens – sans compter la quantité loufoque de bureaucrates qui seraient nécessaires à l’application de la Charte – a créé, au final, une troisième solitude. Une minorité plus que jamais isolée et retranchée dans quelques circonscriptions de la région de Montréal.

Autrement dit, le gouvernement Marois et le Parti Québécois ont créé de toutes pièces une crise sociale et politique inédite dans l’histoire moderne du Québec en ciblant sciemment et explicitement 0,3% de la population de notre communauté politique. Rarement aura-t-on vu un parti politique proposer une législation ostracisant 25 000 citoyennes et citoyens alors que 3,3 millions d’autres s’y opposent. Rarement en démocratie aura-t-on vu une pareille tyrannie de la majorité s’exercer de la sorte et être fièrement revendiquée par un gouvernement et un parti politique.

 

 

[1] La grande région de Montréal comprend les circonscriptions suivantes : Acadie, Anjou-Louis-Riel, Blainville, Bourassa-Sauvé, Bourget, Châteauguay, Chomedey, Crémazie, D’Arcy-McGee, Deux-Montagnes, Fabre, Gouin, Groulx, Hochelaga-Maisonneuve, Jacques-Cartier, Jeanne-Mance-Viger, L’Assomption, La Pinière, La Prairie, LaFontaine, Laporte, Laurier-Dorion, Laval-des-Rapides, Marguerite-Bourgeoys, Marie-Victorin, Marquette, Masson, Mercier, Mille-Îles, Mirabel, Mont-Royal, Montarville, Nelligan, Notre-Dame-de-Grâce, Outremont, Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Robert-Baldwin, Rosemont, Saint-Henri-Sainte-Anne, Saint-Laurent, Sainte-Marie-Saint-Jacques, Sainte-Rose, Sanguinet, Taillon, Terrebonne, Vachon, Vaudreuil, Verchères, Verdun, Viau, Vimont et Westmount-Saint-Louis. Celle de Québec : Bellechasse, Charlesbourg, Charlevoix-Côte-de-Beaupré, Chauveau, Chutes-de-la-Chaudière, Jean-Lesage, Jean-Talon, La Peltrie, Lévis, Louis-Hébert, Montmorency, Portneuf, Taschereau et Vanier-Les Rivières.

[2] Échanges courriels avec l’auteur.

Huffington Post | L’identité hydro-québécoise du Québec

NB: Ce texte a d’abord été publié sur le site du Huffington Post Québec, le 11 mars 2014.

 

Richard Bergeron, chef de l’opposition au Conseil municipal montréalais a appelé les partis provinciaux, dans le cadre de la campagne électorale, à faire de Montréal «la Baie-James moderne.» Le chef de Projet Montréal précise: «Quand on a fait le projet de la Baie-James, ce n’était pas pour gagner la circonscription du Nord-du-Québec ou d’Abitibi-Ouest: c’était un projet d’ambition québécoise.»

C’est dire la valeur symbolique que conservent les grands travaux hydroélectriques des années 1970 dans l’imaginaire collectif au Québec. C’est précisément l’histoire de cette édification symbolique et identitaire qu’a écrite l’historien Stéphane Savard dans son ouvrage Hydro-Québec et l’État québécois (1994-2005), étude inspirée de sa thèse de doctorat. Un livre aussi fascinant et passionnant que rigoureux et documenté.

style="float:Appuyé par l’analyse de nombreux discours électoraux, de débats à l’Assemblée nationale ou de documents produits par Hydro-Québec, l’auteur montre la «remarquable continuité» dans la construction des représentations symboliques autour du développement de l’hydroélectricité au Québec depuis aussi loin que les années 1930. Même si l’histoire moderne de la société québécoise est traversée de constantes «luttes de représentations», la politique énergétique et Hydro-Québec n’ont cessé d’être les vecteurs de la construction de ce territoire imaginé.

Savard résume ainsi: «La mise en valeur du potentiel énergétique du Québec, les représentations associées à l’exportation de l’énergie électrique, la promotion de l’émancipation économique, le poids d’Hydro-Québec dans la promotion d’une modernité technologique, ainsi que la présence mémorielle des réalisations de la Révolution tranquille sont autant d’exemples qui montrent que les responsables politiques cherchent souvent à assurer une continuité dans les interventions, orientations et symboles de l’État québécois» (pp.397-398). Tout au long de son histoire, «il appert qu’Hydro-Québec devient rapidement un des principaux acteurs de la construction d’un espace québécois imaginé» (p.78).

L’auteur illustre de manière convaincante qu’Hydro-Québec a été constamment instrumentalisée afin de bâtir le Québec, à la fois par l’appropriation et l’occupation du territoire (réel comme imaginé), par le développement d’une modernité économique et scientifique et par la génération de la société et de l’identité québécoises avec ou sans l’Autre, particulièrement en relation avec les Premières nations. Comme le souligne Richard Bergeron, il ne s’agissait bien évidemment pas de mettre de l’avant des projets hydroélectriques uniquement pour la Côte-Nord ou pour la Baie-James, mais bien au bénéfice de l’ensemble du Québec. D’ailleurs, dans un discours célèbre de 1954, Duplessis disait à propos de la centrale Bersimis, la première construite par Hydro-Québec entre 1953 et 1956, au nord de Forestville: «Il y a du monde ailleurs qu’au centre de la province. Celui-ci a tout ce qu’il lui faut. Nous ne lui enlevons rien, mais nous voulons donner justice à toutes les régions» (p.138).

Il était clair pour Duplessis, incidemment, que le développement d’Hydro-Québec devait profiter aussi à Montréal. Ainsi, par la loi 48 de 1946, le gouvernement de l’Union nationale obligeait Hydro-Québec et les compagnies d’électricité privées à une taxe provinciale qui a servi «exclusivement à créer un fonds destiné à l’éducation qui rendrait possible la diminution des dettes scolaires et ainsi l’amélioration du système scolaire. Reflétant les priorités de l’UN qui cherche d’abord et avant tout à encourager l’éducation des ouvriers et des cultivateurs, ce fonds permet entre autres le remboursement de la dette scolaire de la ville de Montréal» (p.305).

L’aspect identitaire de cette édification nationale traverse l’analyse de Stéphane Savard. Il n’est pas innocent de constater la constance de l’usage de certaines métaphores au cours du dernier demi-siècle. Ainsi de ce discours important préparé par Daniel Johnson père pour célébrer l’inauguration du barrage Manic-5 le 26 septembre 1968 – discours qu’il n’a jamais prononcé puisqu’il est mort quelques heures avant la cérémonie – qui vaut la peine de citer puisqu’il «vise indubitablement à frapper l’imagination citoyenne»: «Nous avons découvert par exemple qu’avec les moyens d’aujourd’hui, nous pouvions changer bien des choses, même la géographie, modifier le cours des rivières les plus impétueuses, combler des vallées, déplacer des montagnes et faire surgir derrière des murailles comme celle-ci d’immenses nappes d’azur. Les techniques continueront sans doute d’évoluer, mais ce barrage, avec ses voûtes et ses contreforts qui le font ressembler à une cathédrale géante, restera comme un monument impérissable à l’ingéniosité et au dynamisme du Québec d’aujourd’hui. (…) Cet arrière-pays qu’on appelait jadis la Terre de Caïn est devenu véritablement une Terre des Hommes.» (pp.389-390).

La puissance de la poésie des mots choisis par Johnson montre à quel point l’importance de cette construction identitaire dans l’imaginaire québécois. Car l’identité d’une nation ou d’un peuple se bâtit essentiellement par des référents imaginaires, mais concrets, n’en déplaise à plusieurs qui souhaiteraient l’imposer par des slogans, des logotypes ou une Charte des valeurs. L’ouvrage de Stéphane Savard constitue un apport considérable, à cet égard, à une meilleure compréhension de ce que constitue l’imaginaire identitaire québécois.

En terminant sa lecture, je me suis rappelé les dernières lignes du magistral livre de Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise (Boréal, 1993, p.352), qui mériterait largement une relecture en ces temps troublés: «Ou bien l’individu se réfugie dans l’enclos de la vie privée et, croyant ainsi jouir de sa liberté, il abandonne aux pouvoirs anonymes le soin de déchiffrer l’histoire. Ou bien il décide de contribuer à l’édification d’une référence habitable autrement que dans les coutumes devenues insuffisantes. Alors il devient ce que déjà lui prédisait l’apprentissage de la lecture: le citoyen d’un pays, le responsable d’une histoire, le participant à un imaginaire collectif.»

Hydro-Québec et l’État québécois: 1944-2005, de Stéphane Savard (Septentrion, 2013, 436 p., ISBN 978-2-89448-756-3, 39,95$).

Le terreau de l’espoir d’une vie meilleure

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mai 2013 sur le site du Voir.

 

Depuis plusieurs jours, les quartiers défavorisés des principales villes de Suède sont le théâtre d’émeutes qui ne sont pas sans rappeler celles des banlieues de France en 2005. Des affrontements d’apparence motivés par des tensions entre communautés culturelles attisés par un incident malheureux – ici, l’assassinat par la police d’un citoyen de 69 ans, à Husby, une banlieue pauvre de Stockholm.

La libéralité notoire des politiques d’immigration de la Suède est aussitôt pointée du doigt: la difficulté d’intégrer un flot important d’immigrants à la société et créer, ce faisant, des frustrations de toutes natures – identitaires, notamment. De manière prévisible, certains contempteurs des politiques multiculturelles se sont insurgés sur les médias sociaux. Des esprits un peu plus critiques et nuancés y vont pourtant de la même association. Ainsi hier, sur sa page Facebook, le sociologue Mathieu Bock-Côté, se commet par le sibyllin, mais lourd de sens, commentaire: « Les symptômes de la crise du multiculturalisme européen se multiplient. » Ce à quoi je questionne: s’agit-il d’une crise du multiculturalisme ou de la crise économique? Sa réponse: « Fascinante cette réduction des problèmes sociaux et culturels à leur dimension économique que nous proposent généralement marxistes et libéraux, dans une étrange convergence explicative. »

Comme je ne me considère ni marxiste, ni libéral, je me permets de poursuivre. Blague à part, il s’agit là – peu importe, en fait, le commentaire de M. Bock-Côté, on ne fera pas une thèse à partir d’une phrase publiée sur Facebook – de l’argument mille fois entendu lors des émeutes de 2005 en France: les politiques d’immigration trop laxistes, appuyées sur l’idéologie multiculturelle, seraient la cause de troubles sociaux gravissimes.

Dans cette vue de l’esprit, l’équation est simple: une immigration trop massive délite le tissu social traditionnel, créant des tensions entre les citoyens « de souche » et les nouveaux arrivants. Les codes sociaux, les référents communs et le respect des institutions traditionnelles étant remis en question par les immigrés détruisent les liens sociaux existants.

Ce que cette critique omet, de prime abord, c’est ce qu’on entend au café du coin ou dans les sombres tribunes téléphoniques: ces étrangers nous volent nos jobs. Jamais, bien sûr, ces intellectuels traditionnalistes n’oseraient proférer une telle ânerie. Bien pire, ils rejettent d’emblée les explications économiques aux troubles sociaux vécus par la Suède présentement. « Réduire » ces problèmes à leur dimension économique serait beaucoup trop simple, n’est-ce pas? N’est-ce pas là une splendide contradiction?

Si la dimension économique n’épuise pas le répertoire des explications causales à ces mouvements de frustrations, elle n’en constitue pas moins le terreau qui en permet l’émergence. De toute l’histoire de l’humanité, les mouvements sociaux ne se sont jamais déployés sans, au minimum, les conditions préalables d’une situation matérielle défavorable à ceux qui les animaient.

Selon la grille d’analyse des opposants à la (soi-disant) politique multiculturelle européenne, la forte immigration constituerait la cause des troubles sociaux violents que connaît, par exemple, la Suède présentement. Si corrélation n’est pas causalité, il serait toutefois légitime dans ce contexte de considérer que les pays qui connaissent les plus forts taux d’immigration soient sujets aux plus grands troubles sociaux. Voyons voir ce que les faits nous enseignent.

Prenons donc en exemple le pays de l’Union européenne qui connait la plus forte immigration depuis 50 ans (y compris ces dernières années) et compte le plus d’étrangers (près de la moitié de sa population). Il a accueilli, en 2012, un grand nombre de Portugais : si grand, que ces nouveaux arrivants portugais, pour une seule année, représentent 16% de sa population totale, soit deux fois plus que l’immigration totale au Canada! Pourtant, ce pays ne connait pourtant aucun trouble social (comme c’est étrange!). Ce pays, c’est le Luxembourg.

Évidemment, il s’agit là d’un exemple par l’absurde. En fait, pas vraiment. Si le Luxembourg ne connaît aucun trouble social malgré cette forte immigration, c’est qu’il s’agit d’un pays très riche – comme le sont ses immigrants. Car voilà, n’en déplaise aux contempteurs des politiques d’immigration, les facteurs économiques demeurent un facteur explicatif majeur des tensions sociales, dans tous les contextes historiques connus.

Le tableau suivant [1] n’offre pas, à lui seul, l’explication finale au problème ; encore une fois, corrélation n’est pas causalité. Néanmoins, force est de constater que les pays européens qui connaissent depuis quelques années les troubles sociaux les plus graves sont ceux chez lesquels les taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans (non étudiants, bien sûr) sont les plus élevés: Espagne, Grèce, Portugal, France. A contrario, ces pays ne sont pas caractérisés par des taux de migration nette ni d’immigration particulièrement importants – ils avoisinent même ceux du Canada. Pourtant, ni à Vancouver, Calgary, Toronto ou Montréal on ne voit d’émeutes de l’ampleur de ce qu’on constate à Madrid, Athènes, Lisbonne ou Paris.

C’est que ces taux d’immigration, même relativement importants comme ceux que nous connaissons chez nous, demeurent relativement modestes. Ainsi, un taux d’immigration brut de huit immigrants pour mille habitants comme c’est le cas au Canada fait en sorte qu’en moyenne un quartier urbain de Montréal comme celui que j’habite accueille chaque année dans mon pâté de maison (environ un carré de quatre coins de rues par deux coins de rues, soit un millier d’habitants [2]) huit nouveaux arrivants. Oh, le désordre social! Dans Hochelaga-Maisonneuve où j’habite, il doit bien avoir le quadruple d’exilés durant le même 1er-juillet qui ont fui le Plateau-Mont-Royal, maintenant incapables de payer leurs loyers exorbitants. Rien pour créer des émeutes six soirs de suite comme ce qu’on a vu cette semaine dans les banlieues de Stockholm.

Ces émeutes émergent en grande partie parce que le terreau du ressentiment xénophobe et antisocial est fertile. Ce terreau s’enrichit d’un fertilisant puissant: l’insécurité économique et l’absence d’espoir d’une vie matérielle meilleure. Les citoyens du Grand-Duché du Luxembourg vous le confirmeront par l’absurde.

 

[1] Sources: (a) taux d’immigrants: Eurostat pour les pays européens, Citoyenneté et immigration Canada pour le Canada; (b) solde migratoire et taux de chômage chez les jeunes: CIA, The World Factbook.

[2] Approximation sur la base des données du recensement 2011 de Statistique Canada pour un « Secteur de recensement. »

Vie économique et identité collective

NB: ce texte a été publié originellement le 21 février 2013 sur le site du Voir.

 

NB: ce texte a été rédigé à partir de notes pour un exposé présenté aux Lundis de l’indépendance du Nouveau Mouvement pour le Québec, le 18 février 2013.

 

Une des problématiques fondamentales présente dans plusieurs projets d’indépendance politique est qu’inévitablement ils s’appuient sur le tracé d’une frontière géographique plus ou moins arbitraire, hérités des arrangements et des dérangements de l’Histoire.

Je ne suis ni indépendantiste ni anti-indépendantiste pas plus que je suis fédéraliste ou anti-fédéraliste. Je suis un athée (ou, plutôt, un agnostique) constitutionnel. [1] Mon « athéisme » constitutionnel repose en partie sur cette définition territoriale du nationalisme. Pourquoi le « nous » légitime serait, par exemple, le Québec plutôt que le Canada (« eux », ceux qui prennent des décisions qui seraient néfastes pour « nous » comme on l’entend souvent de la part des indépendantistes) ? Si l’indépendance du Québec se réalisait, y aurait-il de nouvelles oppositions ? Est-ce que les citoyens de la Gaspésie auraient alors l’impression que le reste du Québec, le nouveau « eux », prend des décisions néfastes pour ce nouveau « nous », les Gaspésiens ?

La question de l’identité d’un peuple ou d’une nation repose sur bien des facteurs. Je soutiens dans ce bref exposé qu’une partie de cette identité collective se construit également sur les relations économiques entre les membres de ces collectivités. Je soumets ici trois hypothèses cherchant à relier l’identité collective à la vie économique afin de pouvoir réfléchir aux limites et aux difficultés d’un projet indépendantiste dans sa portée territoriale. J’insiste sur le fait qu’il s’agit là d’hypothèses proposées dans le but d’alimenter la réflexion, rien de plus.

Prémisse

On pourrait bien entendu remplir des bibliothèques d’ouvrages sur la dynamique de la constitution de l’identité nationale. Pour simplifier, je pose comme prémisse que l’identité collective se construit à partir de la multitude des identité individuelles – c’est-à-dire que ce qui nous caractérise collectivement est constitué de l’ensemble de ce qui nous caractérise individuellement. De plus, ce principe s’applique dans une boucle de rétroaction : nos identités individuelles évoluent largement sous l’influence de l’ensemble de ce qui constitue l’identité collective : la langue, les institutions, la culture et nos manières de vivre ensemble. [2]

Hypothèse 1 : vie économique et identité collective

La vie matérielle et économique est centrale à l’ensemble de nos vies individuelles – nous bâtissons une grande partie de notre identité individuelle sur elles. « Qu’est-ce que tu fais dans la vie, quel est ton travail ? » n’est-elle pas l’une des premières questions que l’on pose à un inconnu ? La configuration de notre vie économique, nos manières de faire, influence ainsi notre propre identité individuelle. Une collectivité où la vie communautaire locale est très intense, où il y a beaucoup de bénévolat et de coopératives, par exemple, formera des citoyens ayant des valeurs distinctes d’une autre qui serait davantage portée vers l’individualisme ou tendrait à faire reposer son filet de sécurité sociale sur une État central fort.

En ce sens, l’activité économique, comme l’ensemble de la vie matérielle, est l’une des constituantes de l’identité collective. Les caractéristiques propres de la vie économique et matérielle d’une communauté la distingue d’une autre qui organise son vivre-ensemble différemment.

Hypothèse 2 : l’agglomération géographique de la richesse

La croissance économique dans l’espace répond à une logique d’agglomération de l’activité productive et marchande sur le territoire. L’activité productive d’une ville centrale fournit les produits aux villes secondaires, limitrophes. S’opèrent alors des jeux de substitution entre les exportations et les importations qui permettent à l’ensemble urbain de croitre en commerçant localement puis à l’extérieur de sa zone d’influence. Ainsi, les villes principales commercent entre elles, les villes secondaires entre elles et avec les villes principales et ainsi de suite. Le commerce est autant local, qu’inter-régional, qu’international, mais toujours basé sur une dynamique du développement de ces villes. [3]

Le commerce international est donc basé sur un réseau de villes et non sur des échanges entre nations. Ce commerce entre nations est une fiction juridique qui ne s’appuie pas sur la réalité économique effective des échanges. Un ensemble urbain comme Montréal, Toronto ou Sherbrooke commercera dans une dynamique d’abord concentrique, autour de l’agglomération économique, puis dans un axe Nord-Sud avec les zones économiques du Nord-Est des États-Unis et finalement avec d’autres zones urbaines majeures ailleurs dans le monde.

Hypothèse 3 : tension entre identité économique et identité nationale

Si l’identité collective, et donc « nationale », se base, entre autres, sur une logique de construction identitaire basée sur la vie matérielle et économique (hypothèse 1), elle sera influencée par les caractéristiques de la vie matérielle et économique urbaine et locale (hypothèse 2). Donc une partie de l’identité nationale repose sur des caractères distinctifs de la vie matérielle propres aux grandes agglomérations économiques. Ainsi, il y a potentiellement davantage de similitudes identitaires entre Montréal et d’autres métropoles régionales comme Boston, Toronto ou Toulouse qu’avec des villes québécoises de taille moyenne comme Trois-Rivières, Rivière-du-Loup ou Sherbrooke – et, encore davantage avec les régions rurales ou « éloignées » des grands centres urbains. L’inverse étant tout aussi vrai.

Dans un tel contexte, cette portion de l’identité nationale québécoise basée sur la vie matérielle de ses habitants présente une grande hétérogénéité sur l’ensemble du territoire, selon qu’on se trouve à Montréal, Québec, dans les villes de taille moyenne ou en région rurale. En revanche, cette portion identitaire se place, ainsi, en tension avec les référents identitaires nationaux « classiques » comme la langue, l’Histoire, les institutions et la culture. Les véritables frontières identitaires nationales sont potentiellement en opposition partielle avec les identités locales. Autrement dit, les référents identitaires nationaux qui s’opposent potentiellement aux référents identitaires régionaux fortement influencés par les caractéristiques de la vie matérielle de ses habitants.

Conséquences

Compte tenu de l’érosion des frontières économiques et culturelles par la mondialisation et la globalisation, et donc l’homogénéisation de nombreux référents identitaires (culture, mode de fonctionnement des institutions, par exemple), la promotion d’une identité nationale distinctive s’en trouve d’autant plus difficile. Ainsi, les dynamiques d’agglomération urbaines de la vie matérielle concurrencent fortement les référents nationaux et expliquent, à mon sens, une partie des difficultés aux projets indépendantistes à trouver l’appui d’une large partie de la population, ici comme ailleurs.

Est-ce que ces difficultés sont amoindries dans certaines régions, comme la Catalogne, par exemple, qui réunissent à la fois un territoire, des référents identitaires (langue, culture, instituions, Histoire) et une plus grande homogénéité de leurs dynamiques de la vie matérielle ? Difficile à dire, car il s’agit sans doute d’une question de degrés. En revanche, si mes hypothèses sont valides, en plus d’expliquer partiellement des difficultés qu’ont les indépendantistes à « vendre » leur projet à une partie population, elles devraient les amener à réfléchir à ces caractéristiques identitaires basées sur la vie matérielle qui distinguent les différentes régions du Québec.

 

[1] C’est d’autant plus avec plaisir que j’ai accepté de présenter ce petit exposé aux Lundis de l’indépendance – les organisateurs font ainsi preuve d’une grande ouverture d’esprit en permettant quelqu’un qui n’est pas de leur famille pour dialoguer, ce qui constitue le cœur de la délibération démocratique.

[2] À cet égard, on lira avec profit : Dominique Schnapper, La communauté des citoyens : sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994 ; et Stéphane Ferret, Le philosophe et son scalpel: le problème de l’identité personnelle, Paris, Minuit, 1993.

[3] Cette dynamique de l’agglomération de l’activité économique a été développée dans les travaux de Paul Krugman, par exemple, pour lesquels il a reçu son prix Nobel d’économie, ou Jane Jacobs, notamment dans son ouvrage Les Villes et la richesse des nations : Réflexions sur la vie économique, Montréal, Boréal, 1992 (éd. originale : 1984).

L’Islande et l’argent Canadian Tire

NB: ce texte a été publié originellement le 6 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis quelques jours on parle dans les médias de l’adoption possible du dollar canadien par l’Islande. Cette proposition intrigue, en grande partie parce que nous n’avons pas l’habitude que notre économie soit à l’avant-scène internationale. Mais surtout, elle nourrit de nombreux fantasmes que j’ai lus ici et là sur les médias sociaux (en plus de nombreuses questions qui m’ont été soumises) – fantasmes alimentés par le mystère que constitue le système monétaire.

Car la monnaie que nous utilisons présentement participe de quelque chose d’effectivement mystérieux, si ça n’est mystique. Comment se fait-il que ces bouts de papier, ces inscriptions électroniques sur les disques durs des banques, possèdent un tel pouvoir? Cette fascination ne date pas d’hier – toute l’histoire de la monnaie se colore d’incompréhensions et souvent de terreur. Magique et tabou, l’argent inscrit également sa marque sociale dans la foi.

La monnaie, telle que nous la connaissons, est dite « fiduciaire » – du latin fides, foi. Ces bouts de papiers ou ces inscriptions électroniques n’ont de valeur que parce que nous leur en donnons. Point. Nous pourrions très bien décider collectivement, d’utiliser l’argent Canadian Tire (avant qu’il ne soit plus imprimé) comme monnaie dans nos échanges que cela serait tout aussi valide. La valeur de cette monnaie serait celle qu’on désirerait bien lui donner.

C’est la raison pour laquelle un pays comme l’Islande peut décider d’utiliser n’importe quelle devise étrangère comme moyen d’échange sur son territoire en les déclarant de cours légal. Dire que les devises officiellement utilisées sur un territoire ont un « cours légal » (tel que cela est inscrit sur les billets canadiens, par exemple) c’est simplement obliger quiconque de recevoir paiement d’une dette qui lui est due dans la monnaie ayant cours légal dans ce pays (par extension pratique, toute transaction monétaire).

Mais libre à quiconque de s’entendre pour régler une dette ou une transaction de toute autre manière, y compris dans une devise étrangère. Un Canadien ou un Serbe peuvent très bien effectuer une transaction en yens ou en dollars américains s’ils y consentent tous les deux.

Techniquement, le gouvernement islandais pourrait faire la même chose – sans demander la permission au Canada. (1) Mais pourquoi choisir notre devise plutôt que l’euro ou le dollar américain?

Dans le premier cas, l’Islande cherche à se protéger des remous financiers que connaît l’Europe présentement. Dans le deuxième cas, le dollar canadien représente une monnaie dont la valeur est plus stable sur les marchés internationaux que ne l’est la devise américaine. Le système bancaire et monétaire canadien est l’un des plus solide au monde et ce pays cherche tout simplement à adopter (pour quelques années, je suppose) une monnaie qui stabilise son économie fortement mise à mal par la crise financière de 2008.

Mais il y a plus. La monnaie n’est qu’une convention sociale basée sur la confiance et la foi en sa valeur, d’un point de vue strictement économique. Toutefois elle constitue également un symbole politique et identitaire extrêmement fort. Le peuple islandais est fier de son indépendance et de la vigueur de ses réflexes démocratiques. L’Islande possède le plus vieux parlement du monde (l’Althing existe depuis plus de 1000 ans) et s’enorgueillit depuis toujours de son indépendance. À preuve les deux référendums qui ont refusé à l’État le remboursement de la dette des banques. À preuve également l’élection par les citoyens d’une assemblée constituante en 2010 qui a le mandat de réécrire la constitution du pays et l’accusation judiciaire de l’ancien premier ministre pour son rôle dans l’effondrement du système bancaire en 2008.

C’est dans ce contexte qu’on doit comprendre le désir de l’Islande d’utiliser le dollar canadien comme monnaie officielle. C’est bien contre les institutions européennes et sans les États-Unis (symboliquement associés aux grandes institutions internationales comme le FMI qui ont, aux yeux des Islandais, malmené l’économie du pays pendant et après la crise) que ce geste est posé. Une monnaie nationale, officielle, participe du même mouvement de construction identitaire que puisse l’être une langue, au-delà des raisons pratiques.

Les Islandais ont décidé de retirer la confiance qu’ils avaient envers leur propre système financier comme ils décideront peut-être, par le biais de leur gouvernement, de faire confiance à une autre monnaie afin d’affirmer son indépendance et son identité nationale. Une décision sans doute profitable au plan strictement économique mais grandement rentable au plan symbolique.

Dans l’ensemble de ce mouvement islandais (référendums « contre » les banques, assemblée constituante élue, choix d’une nouvelle devise), il me semble qu’il y ait des leçons pour nous tous. À vous de choisir ce que ce « nous » désigne.

 

PS – et le Canada dans tout ça? On m’a demandé à plusieurs reprises ce que ça changerait pour le Canada. Réponse: rien. D’une part, l’officialisation du geste de la part du gouvernement islandais n’est pas grand chose de plus qu’une politesse diplomatique. Il cherche, aussi, à s’assurer qu’il pourra disposer suffisamment de numéraire (i.e. pratiquement, de billets papier) sur son territoire. Mais compte tenu que l’Islande ne compte qu’un peu plus de 300 000 habitant et que son économie ne représente qu’environ 1% de celle du Canada, cela n’aura aucun impact sur notre économie. C’est comme si Laval ou London en Ontario décidait d’adopter la roupie indienne – ça ne changerait rien à l’économie de l’Inde…

 

(1) De nombreux pays au 20e siècle ont adopté officiellement des monnaies étrangères stables (le dollar américain, le yen, le mark allemand) en des périodes troubles. Plusieurs pays (notamment en Amérique latine et en Afrique) connaissent encore un phénomène similaire, mais non officiel, celui de la « dollorisation », c’est-à-dire l’adoption généralisée d’une monnaie étrangère (le dollar, l’euro) par la population au lieu de la monnaie nationale, sans que le gouvernement ne l’ait décidé officiellement.