L’impact économique de l’immigration | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Mon éditorial de la semaine à La Matinale de CIBL portait sur les impacts économiques de l’immigration. Dans le contexte où l’arrivée de nombreux demandeurs d’asile ravive les débats sur les méfaits supposés de l’immigration, il me semble nécessaire de poser les bases de la discussion sur les faits. J’ajoute après la vidéo, ci-dessous, quelques éléments complémentaires.

1.- Comme je l’ai mentionné, l’immigration ne crée pas plus de chômage que l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail depuis la fin des années 1960 n’en a causé. Le graphique suivant, qui met en relation le taux de chômage au Québec et l’immigration nette par rapport à la population de la province montre bien qu’il n’y a pas de corrélation entre les deux phénomènes. Bien plus: malgré une hausse relative de l’immigration depuis vingt ans (et la continuation de l’arrivée des femmes sur le marché du travail, d’ailleurs), le taux de chômage n’a pas cessé de baisser. Évidemment, ce simple graphique ne raconte pas toute l’histoire et ne montre en rien un lien de causalité entre les deux phnomènes, mais il met néanmoins en échec cet argument faux. (Source des données: ISQ.)

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Le terreau de l’espoir d’une vie meilleure

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mai 2013 sur le site du Voir.

 

Depuis plusieurs jours, les quartiers défavorisés des principales villes de Suède sont le théâtre d’émeutes qui ne sont pas sans rappeler celles des banlieues de France en 2005. Des affrontements d’apparence motivés par des tensions entre communautés culturelles attisés par un incident malheureux – ici, l’assassinat par la police d’un citoyen de 69 ans, à Husby, une banlieue pauvre de Stockholm.

La libéralité notoire des politiques d’immigration de la Suède est aussitôt pointée du doigt: la difficulté d’intégrer un flot important d’immigrants à la société et créer, ce faisant, des frustrations de toutes natures – identitaires, notamment. De manière prévisible, certains contempteurs des politiques multiculturelles se sont insurgés sur les médias sociaux. Des esprits un peu plus critiques et nuancés y vont pourtant de la même association. Ainsi hier, sur sa page Facebook, le sociologue Mathieu Bock-Côté, se commet par le sibyllin, mais lourd de sens, commentaire: « Les symptômes de la crise du multiculturalisme européen se multiplient. » Ce à quoi je questionne: s’agit-il d’une crise du multiculturalisme ou de la crise économique? Sa réponse: « Fascinante cette réduction des problèmes sociaux et culturels à leur dimension économique que nous proposent généralement marxistes et libéraux, dans une étrange convergence explicative. »

Comme je ne me considère ni marxiste, ni libéral, je me permets de poursuivre. Blague à part, il s’agit là – peu importe, en fait, le commentaire de M. Bock-Côté, on ne fera pas une thèse à partir d’une phrase publiée sur Facebook – de l’argument mille fois entendu lors des émeutes de 2005 en France: les politiques d’immigration trop laxistes, appuyées sur l’idéologie multiculturelle, seraient la cause de troubles sociaux gravissimes.

Dans cette vue de l’esprit, l’équation est simple: une immigration trop massive délite le tissu social traditionnel, créant des tensions entre les citoyens « de souche » et les nouveaux arrivants. Les codes sociaux, les référents communs et le respect des institutions traditionnelles étant remis en question par les immigrés détruisent les liens sociaux existants.

Ce que cette critique omet, de prime abord, c’est ce qu’on entend au café du coin ou dans les sombres tribunes téléphoniques: ces étrangers nous volent nos jobs. Jamais, bien sûr, ces intellectuels traditionnalistes n’oseraient proférer une telle ânerie. Bien pire, ils rejettent d’emblée les explications économiques aux troubles sociaux vécus par la Suède présentement. « Réduire » ces problèmes à leur dimension économique serait beaucoup trop simple, n’est-ce pas? N’est-ce pas là une splendide contradiction?

Si la dimension économique n’épuise pas le répertoire des explications causales à ces mouvements de frustrations, elle n’en constitue pas moins le terreau qui en permet l’émergence. De toute l’histoire de l’humanité, les mouvements sociaux ne se sont jamais déployés sans, au minimum, les conditions préalables d’une situation matérielle défavorable à ceux qui les animaient.

Selon la grille d’analyse des opposants à la (soi-disant) politique multiculturelle européenne, la forte immigration constituerait la cause des troubles sociaux violents que connaît, par exemple, la Suède présentement. Si corrélation n’est pas causalité, il serait toutefois légitime dans ce contexte de considérer que les pays qui connaissent les plus forts taux d’immigration soient sujets aux plus grands troubles sociaux. Voyons voir ce que les faits nous enseignent.

Prenons donc en exemple le pays de l’Union européenne qui connait la plus forte immigration depuis 50 ans (y compris ces dernières années) et compte le plus d’étrangers (près de la moitié de sa population). Il a accueilli, en 2012, un grand nombre de Portugais : si grand, que ces nouveaux arrivants portugais, pour une seule année, représentent 16% de sa population totale, soit deux fois plus que l’immigration totale au Canada! Pourtant, ce pays ne connait pourtant aucun trouble social (comme c’est étrange!). Ce pays, c’est le Luxembourg.

Évidemment, il s’agit là d’un exemple par l’absurde. En fait, pas vraiment. Si le Luxembourg ne connaît aucun trouble social malgré cette forte immigration, c’est qu’il s’agit d’un pays très riche – comme le sont ses immigrants. Car voilà, n’en déplaise aux contempteurs des politiques d’immigration, les facteurs économiques demeurent un facteur explicatif majeur des tensions sociales, dans tous les contextes historiques connus.

Le tableau suivant [1] n’offre pas, à lui seul, l’explication finale au problème ; encore une fois, corrélation n’est pas causalité. Néanmoins, force est de constater que les pays européens qui connaissent depuis quelques années les troubles sociaux les plus graves sont ceux chez lesquels les taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans (non étudiants, bien sûr) sont les plus élevés: Espagne, Grèce, Portugal, France. A contrario, ces pays ne sont pas caractérisés par des taux de migration nette ni d’immigration particulièrement importants – ils avoisinent même ceux du Canada. Pourtant, ni à Vancouver, Calgary, Toronto ou Montréal on ne voit d’émeutes de l’ampleur de ce qu’on constate à Madrid, Athènes, Lisbonne ou Paris.

C’est que ces taux d’immigration, même relativement importants comme ceux que nous connaissons chez nous, demeurent relativement modestes. Ainsi, un taux d’immigration brut de huit immigrants pour mille habitants comme c’est le cas au Canada fait en sorte qu’en moyenne un quartier urbain de Montréal comme celui que j’habite accueille chaque année dans mon pâté de maison (environ un carré de quatre coins de rues par deux coins de rues, soit un millier d’habitants [2]) huit nouveaux arrivants. Oh, le désordre social! Dans Hochelaga-Maisonneuve où j’habite, il doit bien avoir le quadruple d’exilés durant le même 1er-juillet qui ont fui le Plateau-Mont-Royal, maintenant incapables de payer leurs loyers exorbitants. Rien pour créer des émeutes six soirs de suite comme ce qu’on a vu cette semaine dans les banlieues de Stockholm.

Ces émeutes émergent en grande partie parce que le terreau du ressentiment xénophobe et antisocial est fertile. Ce terreau s’enrichit d’un fertilisant puissant: l’insécurité économique et l’absence d’espoir d’une vie matérielle meilleure. Les citoyens du Grand-Duché du Luxembourg vous le confirmeront par l’absurde.

 

[1] Sources: (a) taux d’immigrants: Eurostat pour les pays européens, Citoyenneté et immigration Canada pour le Canada; (b) solde migratoire et taux de chômage chez les jeunes: CIA, The World Factbook.

[2] Approximation sur la base des données du recensement 2011 de Statistique Canada pour un « Secteur de recensement. »

Migrations forcées

On estime à 214 millions de migrants, réfugiés et personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays dans le monde. Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés estime que parmi eux, on compte plus de 10 millions de réfugiés et 27 millions de civils déplacés à l’intérieur de leur propre pays.

Le toujours pertinent « Big Picture » du Boston Globe présente de magnifiques et tragiques images de ces migrants un peu partout dans le monde.

Immigrants from Latin America and Asia show up inside a truck bound for the US and detected by Mexican police X-ray equipment in Chiapas State, Mexico on May 18. The Police detected more than 500 hundred immigrants inside two trucks at a check point. (AFP/Getty Images)

Incidemment, le 20 juin prochain est la Journée mondiale du réfugiée.

Mes excuses

Madame Sophie Barlagne,

Monsieur David Barlagne,

 

Comme beaucoup de Québécois et de Canadiens, j’ai été bien évidemment outré par la décision administrative du gouvernement canadien de vous refuser la résidence permanente. Comme les mêmes, j’ai bien évidemment été touché par votre peine et votre combat.

Mais ce qui me dépasse dans cette histoire est un élément qui n’a été que trop peu mis en lumière – les médias en on si peu parlé: les services consulaires canadiens – c’est leur métier – vous ont sollicités, monsieur, pour vous convaincre d’établir votre entreprise à Montréal.

Dans mon métier, on appelle ça de l’attraction d’investissement. On est loin, dans le discours, de la douleur que vit votre famille, du soutien humain que vous avez reçu et que vous continuerez à recevoir, j’en suis persuadé. Mais c’est un aspect qui me choque viscéralement.

Ce pays s’est bâti à la sueur du front de nos ancêtres Français et Britanniques. Nous sommes d’abord tous fils et filles d’immigrants-colonisateurs. Ce qui est le début de notre histoire collective est aussi sa continuation: notre pays, comme tous les petits pays, a besoin de se renouveler sans cesse pour continuer à faire sa place dans le monde. C’est vrai du Québec et du Canada francophones, mais aussi du Canada dans son ensemble.

Pour cette raison, des institutions comme Investissement-Québec existent. Leur rôle consiste notamment à solliciter des gens comme vous, pour les convaincre de venir établir leur entreprise chez nous. C’est ce qu’ils ont fait. Vous avez abandonné vos projets d’avenir en France pour venir en bâtir de nouveaux, à partir de rien, au Québec. Vous y avez mis, sans aucun doute, « vos tripes, » vous avez rêvé d’un projet qui s’est concrétisé et vous avez créé des emplois. Et, je l’espère, de l’enthousiasme chez vos employés, à vous épauler dans cette aventure. Le développement économique et social d’une région, d’un pays, repose sur les rêves et le désir de construire d’hommes comme vous. Et de femmes comme Sophie. Mais aussi de fillettes comme Rachel, qui font que des femmes et des hommes qui sont leurs parents se projettent vers l’avenir.

Je vous dois donc des excuses personnelles, comme citoyen canadien, comme Québécois et comme économiste spécialisé en développement industriel. Car je n’ai pas vu, je n’ai pas su, je n’ai pas agi assez tôt pour empêcher que cette terrifiante histoire vous afflige. Ni qu’elle n’afflige d’autres immigrants, la sève vivante de notre pays de demain.

Je tâcherai d’y penser dans l’isoloir, le 2 mai prochain.

D’ici là, Sophie, David, permettez que je vous présente mes excuses et vous assurer, comme l’ont fait des milliers de nos compatriotes, que votre place est chez vous, ici.

 

Ianik Marcil, citoyen canadien honteux des décisions de son gouvernement.

Nous sommes tous immigrants

Un peu dans le même sens, sur le fond, que l’Émigrant de Charles Aznavour que j’ai publiée il y a un certain temps, mais dans un style, disons, à l’opposé sur la forme: Immigraniada (We Comin’ Rougher) de Gogol Bordello. Un peu d’électricité dans notre vendredi après-midi.

In corridors full of tear gas
Our destinies jammed every day
Like deleted scenes from Kafka
Flushed down the bureaucratic drain

But if you give me the invitation
To hear the bells of freedom chime
To hell with your double standards
We’re coming rougher every time


Nous sommes tous migrants

En ce lendemain de fête nationale au Québec, à la veille de celles du Canada, des États-Unis et de la France, une des plus belles chansons d’Aznavour qui devrait nous rappeler que nous sommes tous é/i/migrants.

Il traverse des murs de haine
Des gouffres d’incompréhension
A chaque nouvelle frontière
Espérant enfin se fixer
Il fait une courte prière
Vers ce ciel qui l’a oublié


Une vision intégrée de l’intégration

Intéressante entrevue dans Le Devoir de ce matin avec la démographe française Michèle Tribalat sur les effets de l’immigration en Europe. Elle y explique, d’abord, que l’immigration ne pourrait mathématiquement pas freiner les effets du vieillissement de la population:

pour stopper le vieillissement, la France devrait accueillir 1,3 million d’immigrants chaque année jusqu’en 2025. Puis, il en faudrait pas moins de 2,4 millions par an entre 2025 et 2050. Des chiffres insupportables pour n’importe quel pays

D’autre part, elle explique qu’en Europe, contrairement au Canada, par exemple, on ne « qualifie » pas les immigrants, qui viennent, ainsi, grossir les rangs des travailleurs non-qualifiés (et sous-payés). Conséquence: cette masse de travailleurs entraîne les salaires des moins bien payés encore plus vers le bas, faisant s’accroitre les inégalités.

Malheureusement, madame Tribalat ne donne pas de pistes de solutions dans cette entrevue, et son ton est bien pessimiste. Pourtant, les solutions me semblent se limiter à:

  • encourager l’immigration de travailleurs qualifiés;
  • encourager la natalité;
  • changer les politiques d’intégration.

Quant à moi, seule cette dernière solution est viable. Le problème, c’est qu’on voit la question de l’intégration de l’immigration comme un seul gros problème et on n’y réfléchit pas de façon plus globale, en y incluant des réflexions et des projets véritablement novateurs pour l’éducation, la formation continue, le soutien social, l’accès au marché du travail, le soutien à la création d’emploi, etc. Tant qu’on considérera les besoins des immigrants comme un seul grand bloc, et non pas comme des besoins en formation et en éducation, par ex., on ne réglera rien. Des solutions monolithiques ne peuvent jamais régler des problèmes multidimensionnels.