C’est quoi le concept? Épisode 8: Les inégalités économiques | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Hier soir, je concoluais ma série estivale de chroniques « C’est quoi le concept? » au magazine Les Éclaireurs de la radio de Radio-Canada en traitant d’un thème dont on a beaucoup parlé ces dernières années: les inégalités économiques.

Au-delà des inégalités de revenu, il importe de porter attention également aux inégalités de richesse mais aussi aux inégalités entre groupes sociaux, notamment entre les femmes et les hommes, entre l’ensemble de la population et les membres des Premières nations ou des personnes issues de l’immigration. Même si le Canada et le Québec sont des sociétés relativement égalitaire – grâce à l’État social en grande partie – elles ne sont évidemment pas parfaites.

On peut écouter ma chronique sur l’audiofil de Radio-Canada, ici.

Les défis du 21e siècle | Conférence (Cégep de L’Asssomption)

Très belle discussion cet après-midi avec le collègue David Descôteaux au cégep de L’Assomption à l’occasion de leur «Semaine des éveilleurs de conscience», sous le thème «Les défis du 21e siècle». Environ 175 jeunes éveillés, attentifs et brillants ont discuté avec nous des défis du Québec d’aujourd’hui et de demain, sur les questions de la santé, de l’éducation et de l’équité. (Et David et moi, on ne s’est pas trop chicanés.) Il se fait de bien belles choses dans nos collèges. Je suis toujours très impressionné de la qualité du programme de ces semaines thématiques et encore plus du niveau d’intérêt de la part des élèves et de la qualité des discussions que nous avons. Chapeau, les cégeps!

Pour vous donner une idée des activités prévues au cours de cette semaine, ce petit article.

Le mépris de nos élites | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Le mépris des plus riches, selon Ianik Marcil. « C’est le problème de nos élites — elles ne sont pas juste déconnectées du « vrai monde », mais elles oublient carrément la réalité de leurs semblables, de leurs voisins ».

Le Québec, 8e au monde pour ses milliardaires

Il y a davantage de milliardaires par habitant au Québec qu’au Canada, devant l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon et même l’Arabie Saoudite. Voilà le résultat d’une petit compilation, anecdotique, que j’ai réalisée à partir de la liste des milliardaires 2017 publiée par le magazine Forbes. J’en ai parlé ce matin dans mon éditorial à «La Matinale» de CIBL. Le graphique et le tableau ci-joint montre le classement du Québec par rapport aux principaux pays du monde, y compris le Canada.

 

Limiter le revenu des PDG | Entrevue à «Avenir d’idées» (Atelier 10 | audio)

Dans le cadre du podcast « Avenir d’idées » de Atelier 10, éditeur du superbe magazine Nouveau projet, Étienne Cloutier m’a interviewé sur cette idée de plus en plus populaire: taxer le revenu des patrons lorsqu’il représente un écart trop grand avec la moyenne de celui de leurs employé-es. C’est le cas, par exemple, de Portland, OR.

On peut écouter l’épisode, ici.

Le rêve américain de la classe moyenne

NB: ce texte a été publié originellement le 28 août 2013 sur le site du Voir.

 

On présente le célèbre discours « I have a dream » de Martin Luther King comme emblématique de la lutte des afro-américains pour la reconnaissance de leurs droits. Avec raison, bien sûr. En revanche, on oublie que le pasteur avait lu son texte au terme d’une marche qui visait à défendre « le travail et la liberté » (March on Washington for Jobs and Freedom). Si les quelque 250 000 manifestants étaient Noirs pour 80% d’entre eux et revendiquaient la fin de la ségrégation raciale, ils manifestaient également, il y a 50 ans aujourd’hui, pour une plus grande justice sociale dans leur pays.

Un rêve américain, celui de l’accès à la classe moyenne.

Car le problème des afro-américains de l’époque n’était pas « que » racial – il relevait également d’une logique de lutte des classes, pour utiliser une terminologie quelque peu surannée. Une terminologie qui n’a encore moins de présence dans la sphère publique présentement qu’elle ne l’avait le 28 août 1963.

Le « rêve américain » repose sur une symbolique, une rhétorique et une vision politique visant à nier cette « lutte des classes » – et, surtout, à nier l’existence même des classes sociales. La soi-disant « classe moyenne » est un trou noir dans lequel s’effondre l’énergie générée par les luttes des classes du 19e siècle.

Comme les trous noirs dans l’univers, on ne peut observer la classe moyenne, mais uniquement les effets qu’elle a sur l’ensemble de la société, sur ce qu’elle engloutit en son cœur. Pourtant, on parle sans arrêt de la disparition de la classe moyenne en Occident, particulièrement depuis le début de la crise économique en 2008. Celle-ci aurait perdu son pouvoir d’achat, rétrécirait comme peau de chagrin au profit des classes les plus pauvres ou des plus riches, c’est selon. Elle ne constituerait plus le centre de gravité du pouvoir des démocraties libérales, déplacé au profit d’oligarchies politico-financières dominant le capitalisme contemporain.

Or cela est faux. La classe moyenne n’a jamais existé. Elle est une pure construction sociale et idéologique. Toute désignation d’un groupe social donné constitue une construction. Comme l’a exposé brillamment le philosophe américain John Searle, les éléments de la réalité sociale existent objectivement parce que nous y assignons une fonction, un sens, une représentation, un rôle.[1]

Ainsi, par exemple, le chômage a été « inventé » en 1925 par le Bureau international du travail qui en a proposé une première définition.[2] Non pas qu’il n’y eût pas de chômeurs avant 1925 dans les économies capitalistes. Pour qu’une telle définition puisse voir le jour, il fallait que le chômage soit compris comme un phénomène en soi – que ce « fait institutionnel » soit créé, pour reprendre les termes de Searle. Le chômeur est « créé » à des fins politiques et idéologiques, afin d’en monter l’état non naturel. Le chômage est une déviance face à la norme, celle de l’employé qui contribue à la création de richesse collective et au développement économique.

Il en est de même de la classe moyenne: il s’agit d’une construction sociale masquant des visées idéologiques. Nommément, de biffer la lutte des classes du débat public en proposant un modèle politique de mobilité sociale basé sur le « rêve américain »: la possibilité pour tous, à force de jus de bras, de réussir et de faire partie de cette classe moyenne.

Dans son discours, Luther King en appelait à ce rêve, à cet idéal de mobilité sociale qu’aurait permis des arrangements institutionnels permettant aux afro-américains d’améliorer leurs conditions de vie matérielle. Le mouvement des droits civiques était aussi un discours pour la justice sociale, pour les Noirs, mais aussi pour l’ensemble des classes défavorisées. Cet appel a réussi en droit. Les lois votées en 1964 ont accordé l’égalité en droit pour les afro-américains. Mais il a échoué dans les faits. Le taux de chômage des afro-américains est presque le double de celui de la moyenne nationale (12,6% contre 7,4%). Bien pire: plus du quart (27,4%) des familles afro-américaines vit sous le seuil de la pauvreté, contre moins de un sur dix (9,9%) pour les blancs.

En cinquante ans, des avancées formidables ont été réalisées en termes d’égalité. Le fait que le président Obama, premier président Noir, ait fait son discours aujourd’hui sur le sol même où Luther King a prononcé son discours n’est pas rien. Mais il y a tant à faire…

À mon sens – l’analyse est un peu fruste, je l’admets – la marche pour le travail et la liberté a été un échec en ce qu’elle a été réduite par les détenteurs du pouvoir à des revendications pour l’égalité en droit au détriment des égalités dans les faits. Elle y a substitué, tel une lourde chape, l’idéal de mobilité sociale et le rêve d’accession à une classe moyenne théorique qui nie précisément la réalité des disparités et des inégalités. Laquelle négation d’une réalité économique et sociologique empêche les groupes les plus pauvres – les assistés sociaux, les « working poors » – d’aspirer à un monde meilleur, ayant atteint de jure l’égalité mais pas de facto, et, surtout, de ne pas reprendre prise sur leur destinée – ce que Martin Luther King appelait de ses mots magnifiques.


[1] Searle, John R. (1995). La construction de la réalité sociale. Paris: Gallimard, 1998.

[2] Voir à ce sujet un texte sur ce blogue, « Dévier de la norme est révolutionnaire« , publié le 12 février dernier.

L’égalité entre homme et femme est-elle une illusion? (audio | Marie Plourde)

On dit que les hommes ont encore plus de facilité à se trouver du travail que les femmes, ils sont toujours majoritaires dans les directions d’entreprises et conseil d’administration. Qui a dit que les hommes et les femmes sont vraiment égaux?

J’ai été invité, en compagnie de Léa Dion-Clermont, féministe, ex-conseillère au Secrétariat à la condition féminine et de Julie Miville-Deschênes, présidente du Conseil du statut de la femme, à en discuter à l’émission de Marie Plourde (en remplacement de Isabelle Maréchal), au 98,5FM, le 12 août 2013.

On peut écouter cette deuxième heure de l’émission, ci-dessous:

 

 

Amours, délices et orgues

NB: ce texte a été publié originellement le 8 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Il est faux que l’égalité soit une loi de la nature.
La nature n’a rien fait d’égal ;
sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

Vauvenargues [1]

Le bulldozer du politiquement correct a probablement effacé cela des manuels scolaires, mais à la petite école on nous apprenait qu’en grammaire française « le masculin l’emportait sur le féminin. » Cela est particulièrement vrai du pluriel: il suffit, dans une énumération, qu’il y ait un substantif masculin pour que le pluriel les unissant soit masculin.

La force du nombre serait donc masculine. L’usage langagier n’est évidemment pas un reflet pur et parfait des conditions sociales desquelles il émerge. Mais force est de constater que ses particularités en constituent un miroir certain.

Au langage politiquement correct s’ajoute une vision économiquement correcte du social dictée par l’idéal d’équité. L’équité constitue le dogme contemporain de la justice sociale, ayant, en ce sens, supplanté l’égalité. Quiconque revendiquerait l’atteinte de l’égalité entre les hommes et les femmes serait rapidement taxé de radicalisme et d’utopisme enfantin. L’équité, elle, s’accorde mieux avec notre démocratie fortement teintée de méritocratie.

Car l’équité n’est, en théorie, rien d’autre que l’égalité des chances. Cependant, l’égalité des chances n’est rien d’autre qu’une autre forme de la fiction de l’état de nature rousseauiste. Non seulement l’état de nature est une fiction, mais l’équité constitue un voile opaque posé sur l’inexorable tendance des sociétés humaines à créer l’inégalité.

L’équité, l’égalité des chances au mérite, constituerait, selon le sociologue François Dubet, une « fiction nécessaire. » Mais c’est une version pernicieuse de l’égalité morale et politique car elle individualise la force du mouvement féministe qui cherche l’atteinte de l’égalité des femmes avec les hommes. Un individualisme qui gomme l’essence collective de cet idéal.

Le féminisme est une posture morale humaniste avant toute chose, avant les revendications individualistes. La promotion de l’égalité économique entre les hommes et les femmes devrait participer de cette posture plutôt que d’un simpliste calcul des équivalences de revenu hommes-femmes, de taux de participation des femmes aux conseils d’administration ou d’équité en matière de formation et de développement professionnel.

Malheureusement, c’est au plan économique que l’équité atteint son niveau de fiction le plus efficace – où l’économiquement correct aplanit sans nuance l’idéal égalitaire. Il est facile de se complaire dans l’idée que les programmes d’équité salariale ou d’accès non discriminatoire à l’emploi permettent d’atteindre l’égalité hommes-femmes. Cependant, quoiqu’elles constituent une étape nécessaire sur le chemin vers cet idéal, ces initiatives ont tendance à faire oublier l’importance de l’égalité économique dans le schéma global de la justice sociale.

L’égalité économique précède toutes les autres formes d’égalité de droits. Il n’est pas possible d’avoir de véritable égalité juridique, par exemple – qui est pourtant une pierre d’assise fondamentale de notre société démocratique – sans véritable égalité économique, puisque les plus riches ont davantage de ressources pour défendre leurs droits face à la justice. Il en est de même pour l’égalité politique et l’égalité sociale. [2]

Le combat féministe – car il s’agit bien d’un combat, non d’une idéologie – doit donc, à mes yeux, être d’abord un combat pour l’égalité économique entre les hommes et les femmes. Tant qu’il y aura inégalité économique généralisée, dans la plus vaste part de la société, il n’y aura pas égalité morale, juridique, politique ou sociale entre les hommes et les femmes. En un mot comme en mille, ceux qui ont davantage de pouvoir financier et économique ont également plus de pouvoir dans l’ensemble des autres sphères de la vie sociale.

C’est en cela que l’idéal égalitaire et démocratique hérité des Lumières doit reprendre la place qui lui est due et dépasser l’ersatz que constitue la recherche individualiste à l’équité. L’équité constitue un principe fort efficace dans la sphère privée – au niveau des négociation salariales, par exemple. Dans une perspective publique, sociale et politique, il oblitère la nécessaire égalité économique qui permette une égalité des chances effective et concrète.

Le projet féministe nous devrions le faire nôtre, qui que nous soyons, car il possède une capacité unificatrice fabuleuse. Le projet d’une citoyenneté engageante pour le 21e siècle hérité des Lumières et qui fait le pont entre l’individualisme créateur et une vie en commun qui nous confronte positivement, chaque jour, à l’autre.

Si on disait autrefois que « le masculin l’emporte sur le féminin, » il ne faudrait pas oublier que le collectif est commun et multiple. En français, il n’y a que trois noms qui soient masculins au singulier et féminins au pluriel: amours, délices et orgues. Trois mots magnifiques qui résonnent comme autant de célébrations de notre vie commune. Souhaitons que ni le masculin, ni le féminin l’emporte l’un sur l’autre mais que les rapports de force, notamment économiques, fassent place à des rapports de solidarité, d’humanité et de fraternité – loin des liens de subordination et de dépendance vers lesquels la marche de la société nous mène inexorablement.

Pour ma part, c’est ce que les grandes féministes m’ont appris.

 

[1] Vauvenargues, Luc de Clapiers, marquis de, (1746), Réflexions et maximes, in Œuvres de Vauvenargues, éd. par D.-L. Gilbert, Paris: Furne et Cie, 1857, p. 401 (no. 227).

[2] Cet argument classique, proche de John Rawls (A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971), est admirablement développé par Thomas Nagel (1979), « L’égalité » in Questions mortelles, Presses universitaires de France, 1983, pp. 127-50.

Les conséquences économiques de l’analphabétisme

NB: ce texte a été publié originellement le 27 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

Au Québec, un adulte sur deux est un analphabète fonctionnel. La moité de la population qui désire travailler, s’épanouir, être heureux; la moitié de la population qui a le droit de voter, de conduire une voiture, qui cherche à comprendre le monde dans lequel elle évolue.

Tant que la situation ne s’améliorera pas, on devrait répéter tous les jours cette statistique effarante. Préférablement en écrivant à nos élus.  C’est aujourd’hui la Journée de l’alphabétisation familiale qui vise à faire la promotion « de l’éveil à l’écrit et du plaisir de lire en famille. »

Le plaisir. Dans notre société qui carbure au spectacle, à la séduction, au ludique, à la recherche effrénée du plaisir, comment n’arrivons-nous pas réussi à faire partager à nos semblables le plaisir de la lecture et de l’écriture, de la connaissance et de la curiosité?

Les conséquences humaines de l’analphabétisme sont évidemment nombreuses et tragiques. Comme le souligne la Fondation pour l’alphabétisation, la moitié des adultes du Québec a donc de la difficulté à:

  • aider ses enfants à faire leurs devoirs;
  • comprendre les procédures liées à son emploi;
  • lire une posologie de médicament;
  • remplir une demande d’emploi en ligne;
  • passer en revue le programme électoral d’un parti.

Il est question, ici, de besoins des plus élémentaires. D’être en mesure de s’épanouir comme être humain, de jouer son rôle comme citoyen et d’assurer son bien-être matériel.

Car les conséquences économiques de l’analphabétisme sont également terribles. Imaginez! La moitié des adultes du Québec peuvent ne pas être en mesure de comprendre les procédures liées à son emploi! Et on s’alarme, à juste titre, du déclin de la culture générale…

La littératie est étroitement liée à la scolarisation, bien entendu. Les deux permettent l’amélioration du bien-être économique de tous. Une étude démontrait il y a quelques années que chaque année de scolarité supplémentaire rapportait en moyenne 8,3% de plus de salaire aux Canadiens. Mais il n’y a pas que la scolarité, comme vecteur d’une meilleure performance pour les travailleurs. La litératie élémentaire, celle qui permet de dépasser le niveau illustré ci-dessus, améliore toutes les conditions de vie matérielles des gens; l’UNESCO a démontré en long et en large que l’analphabétisme est fortement corrélé avec la faiblesse de la croissance économique, des niveaux élevés de dépenses en santé publique et des inégalités de revenu profondes.

Avec une économie qui se transforme à une vitesse vertigineuse, où les compétences attendues des travailleurs sont de plus en plus complexes, ne pas se soucier de ce problème de société majeur c’est s’assurer de foncer directement dans un mur au-delà duquel il n’y aura aucun retour possible.

À l’heure du grand brassage de cartes que nous connaissons, aucun parti ni mouvement politique n’aura ma sympathie s’il ne met pas l’alphabétisation et l’éducation au sommet de ses préoccupations et, surtout, des actions concrètes qu’il entend mettre de l’avant pour améliorer drastiquement la situation. Il n’y a pas de place, ici, pour les vœux pieux et les bons sentiments: il y a urgence d’agir massivement.