C’est quoi le concept? Épisode 1: l’inflation | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

J’entamais hier ma série « C’est quoi le concept? » au magazine Les Éclaireurs de la radio de Radio-Canada. À chaque mardi durant l’été, je présenterai un concept de base l’économie en le décortiquant et, surtout, en présentant son impact sur notre vie quotidienne.

Premier épisode: l’inflation. Ça s’écoute ici.

Quelques références:

Le document de référence de Statistique Canada sur l’Indice des prix à la consommation
Une courte vidéo éducative de Statistique Canada sur la perception des Canadiens quant à la hausse des prix par rapport au taux officiel d’inflation
Les archives du quotidien Le Devoir, disponible à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec
La feuille de calcul de l’inflation de la Banque du Canada

L’ère exponentielle: l’explosion du prix des matières premières

Depuis la crise économique de 2008, on parle régulièrement dans les médias de la flambée des prix mondiaux des produits de base: alimentation, énergie et matières premières de toute nature.

De fait, il est clair que depuis le début de ce millénaire les prix des matières premières connaissent une dynamique tout à fait inédite depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, si ça n’est, dans certains cas, depuis la fin de la première Révolution industrielle. Des changements radicaux qui, depuis le début des années 2000, transforment profondément le système économique mondial.

Si l’évolution du prix mondial de ces marchandises peut nous paraître abstrait, éloigné de notre réalité, elle a pourtant un impact direct sur nos vies quotidiennes, puisque les denrées alimentaires, l’énergie et les autres matières premières sont intégrées directement à notre consommation courante.

L’objectif de cet article est de mettre en lumière l’évolution récente des prix des matières premières et d’esquisser sommairement les impacts qu’elle a et continuera d’avoir sur notre réalité.
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1. Évolution globale: les années 2000, ère exponentielle

J’ai déjà prétendu, dans un petit billet, que nous vivons depuis la fin des années 1990 un changement d’époque fondamental. Que nous avons connu une « crise » entre 1998 et 2008 qui a fondamentalement changé la structure de nos économies (industrialisées) et a durablement scellé des transformations structurelles qui ont tranquillement pris place depuis la fin des années 1960. Comme je l’écrivais dans ce billet, depuis cette crise, les structures, relations et fonctionnement organiques des économies occidentales se sont radicalement transformées et débutent un nouveau chapitre de l’histoire du capitalisme, qui clôt celui que nous connaissions depuis l’expansion du fordisme à la fin des années 1930.

On peut caractériser l’évolution du prix des matières premières en les rattachant à trois grandes périodes depuis les 50 dernières années:

➙ l’ère de la croissance (1960-1972);

➙ l’ère des turbulences (1973-1998);

➙ l’ère exponentielle (2000-aujourd’hui).

Graphique 1: Indices des prix mondiaux des matières premières, 1960-2010 (cliquez pour agrandir)

La Banque mondiale publie  tous les mois le prix de marché mondial des matières premières. Ces données sont disponibles depuis janvier 1960 dans ce qui est connu comme les « pink sheets. » Ce sont ces données que j’utilise dans le présent article. Le graphique 1 présente l’évolution de deux grandes familles: l’énergie (pétrole, gaz, charbon, etc.) et les autres matières premières (denrées alimentaires de base, métaux, bois, etc.). J’analyse ici ces diverses composantes.

On peut constater à la lecture de ce graphique que la première période est caractérisée par une stabilité relative des prix mondiaux. En effet, après la quinzaine d’années d’après-guerre (reconstruction et reconversion de l’économie de guerre à l’économie civile), les pays industrialisés ont connu une croissance soutenue et stable qui s’est également reflétée par un équilibre dans les prix mondiaux, notamment en raison de la croissance de la demande et de celle de la productivité, sans compter un cadre monétaire et financier international stable.

Le premier choc pétrolier et de la fin du système monétaire de Bretton Woods en 1973 inaugurent vingt-cinq ans de bouleversements profonds dans la structure de l’économie mondiale. Les marchés connaissent moins de contraintes régulatrices, des déséquilibres entre l’offre et la demande mondiales apparaissent et la dynamique des jeux de pouvoirs géopolitiques entre le Bloc de l’Est, l’Occident et le Sud créent un ensemble de bouleversements et de turbulences sur tous les marchés mondiaux. La deuxième partie de cette période est aussi caractérisée par les conséquences importantes du second choc pétrolier (1979) – qui créera des épisodes inflationnistes importants -, la bulle spéculative des nouvelles technologies (dot-com) qui éclatera en 2000 et le développement spectaculaire de la sphère financière mondiale (produits dérivés de toute nature).

Ajoutons à cela l’éclatement de l’Empire soviétique qui transformera fondamentalement l’échiquier géopolitique international, cette deuxième ère d’après-guerre redéfinissant en profondeur la structure de l’économie mondiale. Les perdants de la Deuxième guerre mondiale deviennent tranquillement les champions de l’économie industrielle (Allemagne, Japon), tandis que les grands gagnants (USA, Grande-Bretagne, France) voient poindre la fin de leur hégémonie au profit d’économies dites émergentes qui seront les vedettes de l’ère actuelle (le fameux BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine), qui établissent les bases de leurs forces actuelles.

Ces dynamiques inter-reliées ont constitué le terreau sur lequel la dernière décennie s’est bâtie. Entre la crise des dot-com de 1998-2000 à la crise économique et financière de 2008-2009 se sont consolidées l’ensemble des bouleversements structuraux initiés au cours des décennies précédentes. Trois phénomènes principaux caractérisent cette période (voir mon billet cité plus haut):

1.- Le « retour » des matières premières (alimentation, énergie, métaux) – dont la demande est gonflée par les économies dites émergentes du BRIC.

2.- La multiplication et la généralisation des technologies transversales, s’appliquant à de nombreuses industries et secteurs d’activités – laissant toute la place au « manufacturier de pointe. »

3.- La complexification des modèles économiques et d’affaires – multipliant les défis à la fois pour les entreprises, les travailleurs, les consommateurs et l’État (cf. mon analyse, Le modèle LCS).

Nous vivons donc présentement une ère de changements radicaux qui influenceront les années voire les décennies à venir et auront des impacts globaux importants.

2. Impacts globaux: pressions inédites

La hausse spectaculaire du prix des matières premières depuis dix ans n’est évidemment pas sans conséquences. En effet, l’ensemble du prix des matières premières ont des effets directs sur nos vies, comme travailleurs et comme consommateurs:

➙ La hausse des prix des denrées alimentaires est directement reflétée à l’épicerie, bien sûr, mais implique également d’autres bouleversements dans l’utilisation de certaines cultures (pour les biocarburants, par ex.).

➙ la hausse vertigineuse du prix des métaux et minéraux est intégrée en bout de piste dans le prix des presque tous biens de consommations – cette hausse, en grande partie due à une croissance exceptionnelle de la demande des pays du BRIC a un impact direct sur les coûts de fabrication des entreprises manufacturières partout dans le monde.

➙ Finalement, la croissance soutenue du prix de l’énergie, particulièrement du pétrole, a un impact sur l’ensemble des coûts de production, le pétrole étant un super-intrant, puisqu’il constitue un coût pour tous les biens et services produits dans le monde, ne serait-ce que via les coûts du transport.

Le tableau 1 compare les taux de croissance annuels moyens du prix des matières premières (énergie et autres) pour l’ensemble des 50 dernières années à l’inflation telle que ressentie par les consommateurs au Canada (mesuré par l’IPC, l’indice des prix à la consommation).

Tableau 1: Taux de croissance annuels moyens
Période Énergie Non-Énergie IPC (Can.)
1960-2010 8,1% 3,7% 4,2%
1960-1972 2,9% 1,4% 2,9%
1973-2000 8,4% 0,6% 5,5%
2000-2010 10,5% 10,4% 2,0%

Source: Banque Mondiale et Statistique Canada, compilations de l’auteur.

Ce tableau révèle des conséquences importantes de la dynamique du prix des matières premières, inter-reliées:

a) La pression sur les coûts de production est énorme. Les prix de l’Énergie ont connu depuis le début des années 1970 une inflation extrêmement forte. Bien plus, alors qu’on est encore sous l’impression que les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 ont été dans l’histoire récente des événements inédits, la hausse des prix de l’énergie de la dernière décennie dépasse largement ce que ces chocs ont eu comme impacts. De plus, pour la première fois depuis 50 ans, la hausse des prix des matières premières hors énergie est semblable à celle de l’énergie. Ce qui signifie que l’ensemble des coûts de production sera bientôt reflété dans tous les secteurs de production de biens, partout dans le monde.

b) Cependant, le même tableau indique que l’inflation à la consommation ne suit pas, loin s’en faut, celle des matières premières. Comment cela est-il possible? Autrement dit, comment se fait-il que le prix des biens que nous achetons dans le commerce ne suive pas celui des intrants servant à les fabriquer? Il est fort probable, d’une part, que cette hausse du prix des matières premières ne soit pas encore reflété dans celui des biens que nous consommons. Il y a un certain délai d’ajustement dans l’appareil de production, pour diverses raisons d’inerties de marché, qui fait en sorte que nous ne constations pas encore cette hausse. Cela pourrait fort bien changer à court terme. D’ailleurs, on le constate déjà pour certains produits qui sont peu transformés comme le prix des denrées alimentaires ou celui de l’essence. Le prix des autres biens pourrait suivre à court ou moyen terme.

c) D’autre part, le prix des matières premières n’est qu’une des grandes familles de coûts pour une entreprises. Les deux autres sont le capital et le travail. Dans le premier cas, les taux d’intérêt historiquement bas font en sorte qu’ils permettent plutôt de compenser en partie la hausse du prix des matières premières. Reste donc les coûts de la main d’œuvre. De fait, depuis vingt ans, les salaires réels des travailleurs des pays industrialisés stagnent. Ce sont donc eux qui compensent pour la hausse du prix des intrants physiques, du moins en partie. Une autre manière de réduire le coût relatif de la main-d’œuvre est d’augmenter sa productivité, c’est-à-dire la quantité de biens produits pour la même quantité de travail. De fait, les avancées technologiques (mais aussi les innovations de processus et de procédés de production) des 30 dernières années ont permis aux entreprises de réduire considérablement leurs coûts relatifs de production.

Il n’y a pas de secret dans le fonctionnement de l’économie industrielle capitaliste: les entreprises ne sont que des organismes qui produisent des biens et services. Une hausse des coûts de production est encaissée soit par les consommateurs (par la hausse des prix à la consommation), soit par les travailleurs (salaires réels, productivité), qui sont, bien entendu, une seule et même personne.

3. Des pressions fondamentales

Graphique 2: Indices des prix mondiaux de familles de matières premières, 1960-2010 (cliquez pour agrandir)

Sans entrer ici (j’y reviendrai) dans la dynamique de chacun des prix des matières premières, un examen un peu plus détaillé permet de montrer que les trois « ères » dont il a été question se reflètent dans les diverses composantes des indices de prix. Le graphique 2 montre que les grandes familles de matières premières suivent la même logique que l’ensemble.

Si on se concentre sur la dernière décennie, on constate (graphique 3) que l’explosion des prix de chacune des famille suit en grande partie la même dynamique. On remarque, d’une part, que toutes les familles ont connu un repli de leurs prix au cours de la dernière crise économique. D’autre part, certaines matières premières ont connu un repli plus marqué, notamment l’énergie et les métaux et minéraux.

Un cas particulier concerne les fertilisants, qui ont connu un épisode spéculatif très prononcé en 2006-2008, qui s’explique essentiellement par un déséquilibre entre l’offre et la demande, cette dernière étant soudainement propulsée par les marchés asiatiques qui faisaient face à des besoins immenses et par celle de pays producteurs de biocarburants (particulièrement aux États-Unis, au Brésil et en Europe).

Graphique 3: Indices des prix mondiaux de familles de matières premières, 2000-2010

Je reviendrai éventuellement sur une analyse plus détaillée de la dynamique de chacune de ces familles – qui, même si elles partagent certains points communs, possèdent, néanmoins, des caractéristiques qui leur sont propres.

En résumé, on doit retenir les éléments suivants:

➙ la décennie 2000-2010, « l’ère exponentielle » est celle de l’explosion du prix de l’ensemble des prix des matières premières, un phénomène inédit en 50 ans;

➙ les caractéristiques de cette « ère exponentielle » sont la conséquence de transformations profondes de la structure des économies industrialisées, de l’équilibre géopolitique mondial et de la dynamique des coûts de production;

➙ ces phénomènes affectent directement nos vies, comme consommateurs et comme travailleur;

une grande inconnue demeure: quels seront les impacts à moyen terme de ces phénomènes sur notre vie sociale, économique et politique. À court terme, à tout le moins, une chose semble assurée: les causes profondes de cette flambée des prix ne semblent pas près de se résorber.

Il est donc essentiel de se rendre compte que nous vivons présentement à peu près partout sur la planète une ère de changements radicaux et de bouleversements fondamentaux qui remettent en question notre vision du monde et l’analyse que nous en faisons.

 

Annexe: tableau synthèse

Le tableau 2 recense quelques taux de croissance annuels moyens des indicateurs mondiaux de prix de familles de matières premières:

Tableau 2: Taux de croissance annuels moyens, certaines familles
Période Énergie Fertilisants Aliments Métaux et minéraux Matériaux de base Bois
1960-2010 8,1% 4,2% 3,2% 4,7% 3,1% 3,7%
1960-1972 2,9% -0,7% 2,5% 2,4% -2,7% 1,3%
1973-2000 8,4% 2,3% -0,4% 1,6% 1,9% 3,7%
2000-2010 10,5% 10,8% 8,4% 13,3% 9,0% 3,7%

 

Rachida Dati et la valeur économique du lapsus

L’extrait d’une entrevue de Rachida Dati, ancienne Garde des sceaux de la République Française a fait le tour du web en moins de temps qu’il n’en prend pour l’écrire depuis cet après-midi. L’inconscient, c’est fort.

Ces fonds d’investissement étrangers n’ont pour seul objectif que la rentabilité financière à des taux excessifs. Moi quand je vois certains qui demandent des rentabilités à 20, 25% avec une fellation quasi nulle, et en particulier en période de crise…


Lapsus: Dati confond « inflation » et… « fellation »
envoyé par LePostfr. – L’info internationale vidéo.

On peut constater que Mme Dati n’a pas trop apprécié le buzz, comme elle le fait savoir sur sa page Facebook: