Huffington Post | L’épopée guerrière de Harper: entrevue avec Noah Richler

NB: Ce texte a été publié dans le Huffington Post Québec le 30 janvier 2014.

 

À l’origine des Casques bleus de l’ONU, sous Pearson, le Canada est passé en un temps record d’un pays pacificateur à une nation guerrière. «Le changement, écrit Noah Richler dans son dernier ouvrage, s’est effectué entre 2001 et 2006, années décisives, et sans qu’un seul Canadien ait perdu la vie en sol canadien à cause d’un acte terrorisme, autrement dit sans catalyseur» (p.43). Comment cela a-t-il pu se produire?

style="float:Il a fallu, explique l’auteur dans De la fleur au fusil: le Canada s’en va-t-en guerre, que le Parti conservateur, appuyé de militaires, d’universitaires et de faiseurs d’opinions instaure une nouvelle narration. La narration guerrière est celle de l’épopée, ce récit manichéen au cœur duquel s’opposent les méchants et les héros, le bien et le mal, le vrai et le faux. En moins de dix ans, la droite au Canada a balayé l’ancien récit, romanesque, celui-là, pour imposer cette vision du monde justifiant, notamment, les interventions de l’Armée canadienne en Afghanistan. Alors que les derniers militaires qui y sont déployés reviendront au pays d’ici la fin mars, la lecture de cet important et passionnant ouvrage me paraît essentielle.

Il s’agit de l’œuvre d’un littéraire – d’un passionné de littérature et d’histoire doublé d’un intellectuel engagé – et non d’un analyste patenté des relations internationales ou de la chose militaire. C’est la raison pour laquelle son analyse repose avant tout sur l’analyse narrative que sur la théorie politique, ce qui ne l’empêche pas d’être abondamment documentée. L’essayiste et journaliste y va d’une charge à fond de train contre cette narration belliqueuse qui s’appuie sur l’épopée et plaide pour le retour d’un récit romanesque, plus complexe et beaucoup plus exigeant pour le citoyen. La lecture d’un roman, m’a-t-il expliqué lorsque je l’ai rencontré il y a quelques semaines à Montréal, présuppose une certaine dose d’empathie: on doit se projeter dans une autre réalité géographique, sociologique ou temporelle pour comprendre ce que vivent les personnages. La complexité de leur vie, de leur passé, de leur psyché fait appel à la générosité et à la patience du lecteur. Il en va de même dans les relations internationales: comprendre les souffrances de l’Autre requiert un investissement important. «Il y a un saut imaginaire dans l’écriture et la lecture d’un roman, précise Richler en entrevue : on doit se demander ce que c’est que la vie pour d’autres dans un autre pays, dans un autre temps comment souffrent-ils à l’époque où nous nous trouvons. Mais je ne sais pas ce qui est requis pour recommencer à penser avec cette générosité d’esprit et ces instincts supérieurs – I’m sorry to be so moral

C’est en effet une vision profondément morale qu’appelle l’auteur dans son ouvrage. Il souhaite le retour d’un Canada plus moral, qui propose à la communauté internationale quelque chose de fondamentalement différent, comme cela était le cas de l’héritage de Pearson:

Au Canada, pays de la réflexion romanesque, rien n’empêche de donner à la force de conviction qui a servi à restaurer nos forces armées une forme plus progressiste qui tienne compte des nouvelles exigences de l’époque et fasse du Canada un exemple pour nous-mêmes, mais aussi pour les autres. Un monde dans lequel il n’y a pas que des héros et des monstres est plus complexe, certes, mais les gens qui y vivent, en raison des récits qu’ils font et des institutions auxquelles leurs narrations donnent naissance, ont la possibilité de bâtir des ponts plutôt que de creuser des abîmes. (p. 336-337)

A contrario, la vision de Harper et d’une large part de la droite canadienne, en se réfugiant dans une narration épique glorifie les héros en uniforme autant que la monarchie, ne carbure que sur l’intérêt, croyant que cela bénéficiera au Canada. On en appelle sentiment individualiste des Canadiens, qui veulent en avoir pour leur argent: les missions de paix sont présentées comme coûteuses et inutiles alors que la défense des intérêts économiques et géopolitiques du Canada, autant que sa contribution sont exaltées. «C’est un mensonge de faire croire comme le fait Harper qu’on nous regarde mieux ailleurs dans le monde parce qu’on a envoyé des forces en Afghanistan, affirme-t-il en entrevue – personne ne parle des Canadiens, comme d’habitude. On a une toute petite armée, presque insignifiante. Ils nous écoutaient quand on proposait des choses différentes.»

style="float:Moraliser les relations internationales?Sous la direction de deux spécialistes des questions géopolitiques et de la guerre, Ryoa Chung, professeure au département de philosophie de l’Université de Montréal, et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, enseignant en droit de la guerre à Sciences Po Paris, les Presses universitaires de France publient une importante synthèse des réflexions philosophiques et juridiques sur l’éthique des relations internationales – une première dans le monde francophone.

L’ouvrage couvre tant les considérations théoriques de la question que ces conséquences pratiques, dans un grand nombre de sphères. Au cœur des interrogations et des recherches des auteurs: dans un monde globalisé et interdépendant, comment évaluer moralement les interrelations humaines à l’échelle de la planète, à tous niveaux? D’entrée de jeu, les directeurs de l’ouvrage affirment que la question morale est au cœur des réflexions récentes des spécialistes des relations internationales. Des opérations de la paix à l’action des multinationales pour lesquelles les frontières n’existent plus, l’interrogation éthique est devenue centrale.

Qui plus est, dans ce contexte où la souveraineté nationale s’étiole de plus en plus – et, donc, la valeur même du pouvoir politique – comment peut-on concilier l’appartenance à une humanité universelle à la liberté nationale? Comment réfléchir aux institutions nationales et à leurs liens avec des organisations supranationales et internationales? Voilà une multitude de réflexions qui touchent autant les questions militaires et diplomatiques (la première partie du livre s’y consacre) que l’action humanitaire (Fabrice Weissman), la transition politique de régimes guerriers ou dictatoriaux vers la démocratie (Christian Nadeau et Julie Saada), l’éthique des affaires (Pierre-Yves Néron et Wayne Norman), l’environnement (Hicham-Stéphane Afeissa) ou les questions de santé (Daniel Weinstock), pour ne nommer que certains volets couverts par cette somme. Un ouvrage de référence majeur qui intéressera quiconque curieux ou inquiet du développement accéléré de notre planète. Un ouvrage universitaire destiné à être un manuel pour les étudiants, mais très accessible et fécond de réflexions on ne peut plus contemporaines et urgentes.

Éthique des relations internationales: problématiques contemporaines, sous la direction de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Ryoa Chung (Presses universitaires de France, 2013, 475 p., ISBN 978-2-13-059112-2, 56,95$).

Pour Richler, on en appelle, dans ce contexte, qu’au contribuable, au payeur de taxes, et non plus au citoyen. L’idée même de citoyenneté est au cœur de son ouvrage, laquelle citoyenneté repose sur l’empathie et la solidarité; sur une narration romanesque. À cet égard, Richler considère que le Québec est une société distincte, davantage «polyphonique» que le R.O.C. Même le projet de Charte des valeurs, qui participe d’une narration épique et individualiste, «est le résultat plus récent d’une longue tendance à se demander ce qu’est être citoyen» au Québec. Il y aurait donc un point de tension entre ce débat identitaire et l’ouverture vers l’autre. D’ailleurs, l’auteur fait appel à de nombreuses œuvres littéraires québécoises (Roger Lemelin, Gabrielle Roy, Jean-Jules Richard) pour montrer que dans nombre de romans québécois le héros est un «voyageur qui se promène partout sur le contient nord-américain avant de retourner chez lui. Il fait ça comme si tout le continent lui appartenait encore. And I like that

Ce héros romanesque – contrairement à celui de l’épopée – embrasse la complexité de la réalité des autres, y compris au cœur de la guerre: «l’ennemi n’est pas aussi distant qu’on l’imaginait. Sous l’uniforme du monstre, il est essentiellement semblable à nous. Il est lié par les lois universelles de notre humanité commune» (p.176). L’auteur en appelle donc au retour à cette narration exigeante – laquelle, pour lui (c’est l’objet du dernier chapitre de son livre), passe par la mise en place d’un régiment d’opérations de la paix, d’une institution d’enseignement supérieur dédiée à la question et d’un service national volontaire destiné à réunir des forces civiles.

La vision singulière de Noah Richler est importante et essentielle. En puisant dans l’analyse littéraire pour nous faire comprendre les enjeux guerriers de l’histoire récente du Canada, il offre une vision riche et complexe de la politique canadienne, de l’idée de citoyenneté dans un monde globalisé et de la nécessaire solidarité internationale.

De la fleur au fusil: le Canada s’en va-t-en guerre, de Noah Richler traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné (Boréal, 2013, 386 p., ISBN 978-2-7609-1217-5, 29,95$).

L’animal, l’humain et l’animal humain

(Voici une recension que j’ai écrite pour le blog de mon amie Élise Desaulniers, Penser avant d’ouvrir la bouche, auteure de Je mange avec ma tête, les conséquences de nos choix alimentaires.)

Si tu obstines à soutenir [que la nature] t’a fait pour manger la chair des animaux, égorge-les donc toi-même; je dis te tes propres mains, sans te servir de coutelas, de massue ou de hache. Fais comme les loups, les ours et les lions, qui tuent les animaux dont ils se nourrissent.

Ces mots n’ont pas été écrits par un quelconque activiste d’une société protectrice des animaux ni un défenseur zélé du végétalisme, mais bien par Plutarque, il y a 2000 ans.

La première chose qui frappe en parcourant l’Anthologie d’éthique animale: apologies des bêtes compilée et présentée par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer c’est d’abord qu’on n’a franchement rien inventé depuis l’Antiquité grecque.

Cette anthologie regroupe des extraits de textes de 180 auteurs, de Pythagore (6e siècle av. J-C.) à nos contemporains (les six derniers textes du recueil sont des inédits écrits en 2011). L’une de ses particularités est de présenter de courts extraits de ces œuvres, mis en contextes par un court paragraphe introductif, ce qui permet à la fois une lecture aisée (la plupart des textes font deux pages) et invite à approfondir la recherche. D’autre part, elle compte plusieurs traductions de textes quasi inaccessibles et de nombreux textes inédits.

D’ailleurs, l’auteur mentionne dans son introduction (p.9) que le premier objectif de son anthologie est « de faire découvrir. (…) Priorité a donc été donnée aux textes négligés, méconnus, en particulier des XVIIe-XIXe siècles. »

Un deuxième élément qui m’a particulièrement intéressé à la lecture de cet ouvrage est qu’il y est question, bien entendu d’éthique animale – c’est-à-dire « au sens d’éthique des hommes à l’égard des animaux » (introduction, p.5) – mais aussi fondamentalement de notre propre humanité, de notre définition comme « animal humain. » Il est à cet égard significatif de constater que les premières sociétés de protections des animaux dans le monde anglo-saxons s’appelaient « humane societies » – dans un sens emprunté au français, humain, humanitaire, qui fait preuve d’empathie et de compassion pour la souffrance des autres, y compris des animaux. Se balader dans ces 180 textes est donc aussi une invitation à réfléchir à notre propre place dans la nature mais aussi à notre propre rôle moral, ce qui dépasse l’éthique animale. Cela implique bien sûr le traitement infligé à un animal en particulier (égards envers sa souffrance, le « welfarisme« ) mais aussi de notre place et de nos responsabilités dans l’ensemble de l’écosystème. De nombreux textes anciens sont d’une étonnante actualité en ce qu’ils démontrent que le traitement affligeant que nous faisons subir aux animaux et à la nature en général n’est pas digne d’une humanité qui se dit civilisée.

Un troisième volet qui interpelle le lecteur néophyte que je suis en la matière est une conséquence de ce deuxième élément: le rôle et la responsabilité que nous avons comme « animal humain » envers les autres animaux. Depuis Darwin (dont on retrouve dans cette anthologie, incidemment, une discussion sur la souffrance animale), nous savons le lien de parenté qui nous unit à l’ensemble du règne animal. Mais la pensée humaniste occidentale, héritée du judéo-christianisme, entre autres, fait en sorte que nous considérons, humains, avoir un statut différent, unique voire privilégié par rapport aux « autres » animaux. J’ai ainsi appris que je suis « spéciste. » Spéciste, comme on peut être sexiste ou raciste, c’est-à-dire adopter une attitude différente et moralement condamnable envers les autres espèces comme on le fait envers les femmes ou un groupe ethnique différent du notre. Depuis longtemps, les philosophes ont cherché le « propre de l’homme »: est-ce sa capacité à rire, à raisonner, à communiquer ou à créer? Peu importe, soutiennent de nombreux auteurs de cette anthologie: « La question n’est pas ‘Peuvent-ils raisonner?,’ ni ‘Peuvent-ils parler?,’ mais ‘Peuvent-ils souffrir?' » (Bentham, en 1789 – cité p.109) Mais, prétendent encore nombre de ces auteurs, il n’y a pas deux poids, deux mesures éthiques, à la souffrance: je n’ai, moralement, aucune base me permettant de prétendre que la souffrance humaine est pire que la souffrance animale.

Ces quelques remarques n’épuisent pas la richesse de cet ouvrage, qui offre des pistes de réflexions multiples et, à ce que je puis en comprendre, un panorama diversifié des diverses écoles de pensées en la matière. Les textes de la troisième section (période contemporaine) sont notamment passionnants en ce qu’ils offrent des points de vues critiques et étoffés (quoique très accessibles) démontrant qu’il n’y a pas, loin s’en faut, une pensée monolithique de la question. J’ajouterais qu’il est également particulièrement passionnant d’y lire également des auteurs qui ne sont pas des philosophes et penseurs spécialisés dans ces questions (on retrouve, par exemple, des extraits de Kundera, Houellebecq ou encore de Lévi-Strauss qui prend prétexte de la crise de la « vache folle » pour analyser notre rapport à l’alimentation carnée et ses liens avec le cannibalisme).

Devant cette foisonnante récolte de points de vue, le seul reproche que j’ai envers cette anthologie est l’absence de mise en perspective ou de guide de lecture. Présentés en ordre chronologique, les divers extraits traitent donc tour à tour des divers aspects de l’éthique animale; le lecteur doit fournir, à terme, l’effort de mettre de l’ordre dans ces idées. Mais cette introduction, ce guide, existe: l’auteur de l’anthologie publie simultanément aux PUF un « Que sais-je? » sur le sujet (1) qui offre les pistes de lecture et d’interprétation absents de l’anthologie.

Cette réserve mise de côté, cette Anthologie d’éthique animale est un pur régal pour l’esprit, une invitation à la réflexion et à la discussion et, surtout, une occasion unique (notamment pour le lecteur francophone et néophyte) à penser notre place dans le règne animal.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Anthologie d’éthique animale: apologies des bêtes, Paris: Presses universitaires de France, 2011, xiii+408 pp. 27€

(1) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, L’Éthique animale, Paris: Presses universitaires de France, 2011 (Que sais-je? no. 3902).

L’humain et l’animal: éthique, esthétique et violence

"Torpeur" © Karine Turcot 2011

Dans le cadre de l’événement « Animalités » (informations sur les activités, ici) un événement croisant les arts visuels et la réflexion sociale, éthique et esthétique, un atelier est proposé au cours duquel des conférenciers issus d’horizons divers présenteront un point de vue original sur les question de la relation de l’humain à l’animalité (la sienne et celle des autres animaux) autour des notions d’éthique, d’esthétique et de violence. Par la suite, les participants seront invités à discuter des idées présentées par les conférenciers.

Élise Desaulniers : « DES LARMES DE CROCODILE: DES ÉMOTIONS ANIMALES? »

Auteure, conférencière et blogueuse, sensibilise le grand public à tout ce qui touche à l’éthique alimentaire. La santé et les conditions de vie et de mort des animaux sont au centre de sa réflexion. Elle vient de publier Je mange avec ma tête chez Stanké.

Martin Gibert : « TROIS RAISONS MORALES DE SE SOUCIER DES ANIMAUX »

Chargé de cours en éthique et en philosophie du droit à l’Université de Montréal où il termine un doctorat sur l’imagination et la perception morale. Il a notamment collaboré au livre de Élise Desaulniers et a prononcé plusieurs conférences sur le sujet.

Ianik Marcil : « MANGER DE L’ANIMAL MORT: VIOLENCE ET ESTHÉTIQUE DU SUPERMARCHÉ »

Économiste indépendant, conférencier et conslutant, s’intéresse aux concepts de violence économique et culturelle, et aux interrelations tissées entre la symbolique, le marché et la création. Il écrit régulièrement sur les enjeux politiques et économiques arts visuels.

Karine Turcot : « LA QUÊTE IDENTITAIRE ET LE FRAGMENT ANIMAL »

Artiste multidisciplinaire s’intéressant au mouvement et aux définitions des catégories de perception ; elle utilise des fragments de cadavres animaux afin de fabriquer des hybrides à la fois morbides et ludiques, dans le but de pervertir et questionner ces définitions.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer : « ÉTHIQUE ANIMALE ET ART CONTEMPORAIN »

Philosophe et juriste, chercheur au Centre for Human Rights and Legal Pluralism de McGill, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Éthique animale (PUF, 2008), Textes clés de la philosophie animale (Vrin, 2010) et L’éthique animale (PUF, « Que sais-je » 2011).

Galerie Nowhere, 1269 rue Amherst, Montréal (métro Berri), dimanche 16 octobre, 13h30 à 15h30.

Page Facebook de l’événement.