Je vais débattre avec Vincent Geloso au Journal de Montréal

avatar-twitter-marcilJe tente une expérience, je crois que c’est le bon mot.

À compter du 12 mai 2014 j’alimenterai un blogue « à deux têtes » avec Vincent Geloso dans le Journal de Montréal: « Libre échange« . Pour ceux et celles qui ne le connaissent pas, Vincent est économiste, poursuit présentement ses études doctorales à la London School of Economics. Sa spécialité est l’histoire économique et, pour ce que je connais de lui, c’est un homme faisant preuve de rigueur et possédant une solide culture. Nous ne faisons manifestement pas partie de la même famille politique: Vincent a clairement des accointances libertariennes. Nous chercherons donc dans ce blogue à débattre d’enjeux économiques, sociaux et politiques actuels à travers nos deux visions du monde. Je n’aime pas, d’ordinaire, les débats polarisés qui sont presque toujours stériles. En revanche, j’ai confiance en ce que Vincent et moi nous efforcions pour élever le débat et le rendions constructif.

Évidemment, j’entends d’ici les critiques qui me seront adressées parce que je rejoins le côté sombre de la Force en me joignant à l’Empire. Je vais donc répondre à l’avance à trois d’entre elles:

1.- Pourquoi collaborer à un grand média?

Au sein de la gauche, il y a une division (parmi mille autres) sur la pertinence de collaborer ou non à des grands médias corporatistes et capitalistes. J’ai eu dans le passé des discussions houleuses avec les « miens » à ce sujet. Certains prétendant même qu’il ne fallait pas collaborer au Monde ou au Devoir, médias pourtant indépendants mais répondant à une logique capitaliste; une telle collaboration contribuant à nourrir la bête, en somme. Je crois pour ma part qu’il soit nécessaire d’investir les médias de masse pour faire passer nos idées dites de gauche. Je souligne à cet égard l’initiative de Michel Dumais, responsable des blogues au Journal de Montréal qui a eu l’idée d’inviter Vincent et moi et qui a, notamment, convaincu l’IRIS ou Réjean Parent d’y collaborer. Faut le faire! Un think-tank de gauche et un ancien président de la CSQ… Collaborer à un média de masse, c’est à mon sens, plutôt que de collaborer avec « l’ennemi », creuser des interstices dans le système, selon le mot du sociologue américain Erik Olin Wright. Si on ne fait que parler entre nous dans nos propres médias indépendants et militants, on ne convainc personne d’autre que nous mêmes – ce que j’appelle le club des claques dans le dos.

2.- Pourquoi collaborer au Journal de Montréal, propriété d’un empire médiatique hégémonique?

Parce qu’il s’agit d’un des médias les plus lus au Québec, tout simplement. Et, particulièrement, lu par ce qu’on appelait autrefois les « classes populaires ». Je crois sincèrement qu’il soit nécessaire de dialoguer avec tous les groupes de notre société pour faire avancer les choses. Et particulièrement de cultiver les interrelations entre eux. Quand les intellectuels ne discutent qu’entre eux, on n’aboutit à rien d’autre qu’à des débats scolastiques. Bourgault – entre autres – l’avait bien compris à l’époque où il était chroniqueur au Journal de Montréal. Parce que ce journal est un média généraliste qui donne une parole plurielle à des auteurs issus d’horizons très diversifiés. On peut y lire Josée Legault, Hugo Latuilippe, Julia Posca, Simon Tremblay-Pépin ou François Bugingo, par exemple, dont la probité intellectuelle n’est pas à prouver.

3.- Pourquoi débattre voire dialoguer avec un libertarien de droite?

N’est-ce pas stérile de tenter de débattre avec quelqu’un dont les idées sont, a priori, à l’exact opposé des nôtres? Comme je l’ai écrit ci-dessus, j’ai confiance que Vincent et moi saurons dépasser la polarisation stérile. Bien sûr, nous serons probablement plus souvent qu’autrement en désaccord sur les fins et les moyens. En revanche, s’il est un combat qui m’anime, c’est celui de contribuer à la mesure de mes moyens à l’amélioration des conditions de la délibération démocratique. Cette délibération nécessite un élan vers l’autre, comme j’aime à le dire. Mais au-delà des intentions, il est nécessaire que soient mises en place les conditions de la discussion. Celles-ci reposent, essentiellement, sur une définition commune des termes du débat. À cet égard, Vincent et moi sommes motivés à faire reposer nos discussions sur une analyse la plus rigoureuse possible des faits et à offrir à nos lecteurs et lectrices les éléments pour alimenter leur réflexion.

Pour ma part, j’aime lire les libertariens, à droite, comme j’aime lire les anarchistes, à gauche. Ils proposent tous les deux une forme d’idéalisme radical en poussant à leurs limites les fondements moraux et politiques de leur philosophie. À cet égard, ils constituent un laboratoire de pensée puissant pour confronter le réalisme et la pertinence de mes propres idées. Je n’aurais pas été intéressé à contribuer à un blogue « standard » au Journal de Montréal. En revanche, participer à un espace de débats offert à deux visions politiques différentes me semble fécond et une contribution utile aux débats publics. Cette foi en une amélioration des conditions de la délibération est peut-être mon idéalisme personnel…

Cela étant dit, même s’il s’agit ici d’une expérience inédite de débats, je ne les envisage pas se terminer par un gagnant et un perdant. Nous serons souvent en désaccord, manifestement, mais notre défi est d’apporter des éléments factuels et analytiques pour permettre à nos lectrices et à nos lecteurs de se faire une meilleure opinion sur des enjeux importants pour eux.

Vous pourrez donc nous lire à cette adresse: blogues.journaldemontreal.com/libreechange et, une fois par mois, dans la version papier du Journal de Montréal et du Journal de Québec où nous présenterons nos visions respectives d’une question d’actualité.

Tout ceci ne m’empêchera pas de continuer à contribuer à d’autres publications, notamment dans mes chroniques régulières à L’Itinéraire (tous les numéros), au webzine ratsdeville (chronique en arts visuels le dernier vendredi du mois), ou ponctuellement à Relations, à Liberté ou à À bâbord.

L’État et le monstre du Journal de Montréal

NB: ce texte a été publié originellement le 20 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Le site web du Journal de Montréal n’a pas de section économie. Sous la rubrique « Actualités » on retrouve, après les sections « Politique » et « Faits divers, » notamment, la section « Où vont vos impôts. »

Le choix de la forme affirmative n’est pas anodin: elle laisse sous-entendre l’objectivité pure, le partage des faits. Dans cette section, vous apprendrez où vont vos impôts, tout simplement. Alors que la forme interrogative aurait pu laisser croire à un ton davantage accusateur: où vont vos impôts, hein ?

En fait, c’est une excellente idée d’avoir une section de ce type – qui s’appellerait dans un jargon plus pompeux, ou plus sobre: finances publiques. Je déplore que le Journal de Montréal n’ait pas de section économie au sens large, mais cela est une autre question. [1]

Il me parait effectivement normal voire essentiel que les citoyens-contribuables puissent connaître l’usage que l’on fait des ponctions fiscales importantes qui sont faites sur leurs salaires. Le Journal de Montréal a présenté dans le même esprit une immense cartographie visuelle de l’ensemble des dépenses du gouvernement du Québec, quelques jours avant le dépôt du budget de cet après-midi. Intitulée, comme de fait « Où vont vos impôts – le budget provincial » cette affiche interactive décortique l’ensemble des postes de dépenses de l’appareil d’État.

Lorsque j’ai vu cette affiche j’ai été immédiatement enthousiaste: enfin, une présentation lisible, malgré le foisonnement de l’information, de l’ensemble des dépenses de l’État. Wow ! J’ai d’ailleurs partagé immédiatement sur Twitter en gratifiant ses artisans d’un « bravo » bien senti et pas ironique pour deux sous.

J’étais d’autant plus sincère que je suis le premier à râler contre la présentation absconse des informations économiques qui ne peut mener qu’à illettrisme. Je l’ai déploré ici même et David Desjardins dans sa dernière chronique dans l’Actualité confesse, pour la même raison, sa « finançophobie. »

Or le pouvoir repose sur la connaissance, c’est bien connu, et le pouvoir est d’autant plus insidieux et fort que la connaissance est cachée. Toute démarche visant à lever le voile sur l’information d’intérêt public me paraît digne de mention. Et c’est particulièrement le cas ici.

Car les données sur les dépenses gouvernementales sont un tel foutoir que même les économistes peinent à y voir clair, moi le premier. Que dis-je, même le Vérificateur général n’y reconnaît plus ses chatons et déplore année après année des règles comptables floues et aux interprétations élastiques.

La suite des choses, c’est de l’interprétation. Le méchant Journal de Quebecor a-t-il utilisé cette immense affiche afin de démontrer combien le l’État québécois est un monstre, le Léviathan absolutiste de Hobbes ? Il faudrait se lever de bonne heure pour le prétendre. Bien entendu, les inénarrables J. Jacques Samson et Michel Hébert y vont de leurs habituels commentaires de café du commerce: tous les deux ont le vertige en voyant cette affiche. Ben coudonc. Je leur suggère de jeter un œil à l’organigramme de la Banque royale ou de General Motors, juste pour le plaisir d’évaluer leur notion de vertige.

En fait, les spécialistes de la sémiotique auraient un fun noir à analyser le vocabulaire choisi par le Journal de Montréal. Le titre de de l’article qui coiffe l’illustration est: « Faut le voir pour le croire. » Stricto sensu, aucune connotation négative. Ce fut même ma naïve réaction: wow ! Tu as vu tout ce que l’État fait avec nos impôts – c’est assez incroyable l’ensemble des services que nous recevons comme contribuables ! Même les petites capsules interactives (sic) demeurent incroyablement neutres. Par exemple, on indique que le Québec est « la seule province à entretenir un réseau diplomatique international. »

En cela, cette affiche est une pièce d’anthologie qui sera, je l’espère, étudiée dans les départements de journalisme. Car elle nous renvoie à notre propre perception du discours d’un média. C’est le Journal de Montréal, c’est clairement un journal populiste de droite, donc lorsqu’il écrit « Faut le voir pour le croire » il sous-entend donc à quel point l’appareil d’État est obèse. Or strictement rien, à aucun endroit de cette publication, ne permet de faire cette interprétation. À cet égard, il s’agit là, je le répète, d’un travail remarquable – d’autant qu’à ma connaissance il ne continent aucune erreur factuelle.

Cela est tout simplement hallucinant.

Parce qu’il y a un problème. Parce que cette information est brute – fort bien présentée, mais brute. Or pour comprendre, analyser une information brute (le JdeM prétend faussement que l’affiche en ligne est « analysée »), il est nécessaire de disposer d’outils, de concepts, de critères d’évaluation.

C’est un problème d’abord parce que, à mon humble avis, il s’agit précisément du rôle que doivent jouer les journalistes. Je n’entend pas ici d’émettre une opinion, de faire de l’éditorial ou de la chronique, mais bien de l’analyse. À l’heure où les politiciens nous bassinent avec des discours paternalistes sur une soi-disant nécessaire austérité budgétaire, lesquels discours sont contredits en un pas-de-deux obscène qui laisse place à des dépenses électoralistes et populistes, l’analyse des décisions en matière de politiques publiques est peut-être plus que jamais d’une urgente nécessité.

Le minimum d’honnêteté intellectuelle de la part des analystes patentés, à la solde de l’État, du patronat, des syndicats, des écolos, des producteurs de cochons, des développeurs de nanotechnologie, de la gauche ou de la droite auto-proclamés, peu importe la secte, devrait questionner en profondeur cette splendide affiche – qui ne constitue que le portrait statique d’une réalité beaucoup plus complexe.

Puisque les dépenses de l’État sont payées par des impôts et des taxes obtenus par nature de manière coercitive, les citoyens, constitutifs du Léviathan, sont en droit de connaître trois éléments à la fois simples et fondamentaux:

  • est-ce que les objectifs poursuivis par l’État sont atteints ?
  • est-ce qu’ils sont atteints avec la meilleure efficacité humainement possible ?
  • est-ce que cette efficacité, à tous points de vues, est cohérente dans le temps et dans l’ensemble des activités de l’État ?

Or, ça n’est pas en faisant un portrait statique, aussi juste et esthétique soit-il, des dépenses de l’État qu’il sera loisible de répondre à ces questions. Plus grave encore: ni le gouvernement au pouvoir (quel qu’il soit depuis des lustres), ni les médias, ni les groupes de pression, ni même le vérificateur général ne sont en mesure de répondre de manière globale à ces questions. Aucun d’entre eux. Aucun.

À une époque où la l’accès et le traitement de l’information brute n’a jamais été aussi grand, il est proprement scandaleux que nous ne possédions pas ces réponses. Avant de pousser des cris de mégère face aux opérations de démantèlement de l’État, les gauches de toute nature ont le devoir d’y répondre de leur propre analyse. Avant d’asséner des jugements aussi péremptoires qu’idéologiquement hystériques sur l’hypertrophie de l’État, les droites de toute mouture se doivent de faire la même chose.

Malheureusement, en politique comme dans notre vie intellectuelle, nous préférons, semble-t-il, consacrer des énergies folles à peindre d’immenses monstres tentaculaires et colorés, des accumulations factuelles sans contextualisation, plutôt qu’à chercher vaillamment à y donner du sens – laquelle analyse fait nécessairement appel à la nuance, l’esprit de finesse et l’interprétation argumentée.

Où va nos impôts ? On s’en balance. L’important est: y vont-ils pour les bonnes raisons ou non.

 

[1] Il existe le Canal Argent et son site web auquel renvoie Quebecor sur sa page du Journal de Montréal. C’est du Journal de Montréal dont il est question ici.