Huffington Post | Se noyer dans le miroir des autres

NB: ce texte a été publié originellement le sur le site du Huffington Post Québec.

 

Notre société, dans à peine 40 ans, Alexandre Delong l’imagine totalement asservie à la logique économique marchande. Dans un premier roman dont le titre, 2054, est un clin d’œil (un hommage?) au célèbre 1984 d’Orwell, le postulat de cette fable politique est aussi simple que terrifiant: dans un futur pas si lointain, la planète sera une vaste «démocratie de marché» au cœur de laquelle se déploient des «bourses du capital humain». Sur ces places financières se transigent littéralement les carrières: les talents les plus prometteurs ont une valeur boursière d’autant plus élevée. En contrepartie, ce sont de grands fonds d’investissements – qui se font une concurrence sans merci – qui financent la scolarité des étudiants. Ils chercheront donc, à terme, à ce que ces derniers génèrent un rendement financier, lequel rendement dépendra donc de la performance professionnelle des diplômés au cours de leur carrière.

style="float:Ainsi, Ethan Price, le héros du livre, est un étudiant surdoué en médecine dans la carrière duquel ses actionnaires ont investi des sommes colossales, étant donné son grand potentiel professionnel. Ethan se spécialise en «orthogénétique», un ensemble de techniques permettant aux parents de déterminer, dès la conception, les caractéristiques physiques et psychologiques de leurs enfants. Bien entendu, ces services sont offerts par des hôpitaux privés et leurs tarifs varient en fonction de la complexité des qualités que l’on désire pour ses enfants – et donc, à terme, de leur valeur sur le marché des ressources humaines. Heureusement, bien sûr, des institutions financières, elles-mêmes actionnaires des hôpitaux ou de leurs médecins, sont là pour prêter les sommes nécessaires aux futurs parents.

Ainsi va la «démocratie de marché» imaginée par Delong, une organisation politico-économique qui célèbre en 2054 ses 30 ans d’existence. À son origine, dans les années 2020, une guerre idéologique entre les «Économistes» et les «Éthiciens». Les premiers ont gagné, ont l’aura compris, essentiellement parce les Éthiciens étaient «si brillants pour dénoncer les drives dogmatiques de leurs adversaires, [et] n’ont jamais été capables de proposer autre chose» (p.177). Cette société fortement hiérarchisée carbure au carriérisme et à la compétition individuelle. Puisque la réussite sociale passe nécessairement par la réussite financière, la vie des hommes et des femmes de cette société pas si éloignée de la nôtre n’a plus aucune considération pour la vie bonne ni le bonheur. Ils sont complètement désincarnés, vivant hors d’eux-mêmes, en quelque sorte.

Est-ce là de la science-fiction? Pas vraiment, à la lecture de La Prison de l’urgence de Jean-Jacques Pelletier, dernier volet de la trilogie qu’il consacre à notre contemporain asservissement à l’extrême et à la frénésie, après Les Taupes frénétiques et La Fabrique de l’extrême (tous deux publiés en 2012 chez Hurtubise). Le «Néo-Narcisse» que décrit Pelletier, cet idéal-type de l’homme contemporain, est aussi désincarné, vivant hors de lui-même, obnubilé qu’il est à vivre dans le regard des autres, à travers sa page Facebook et sa consommation ostentatoire. Piégé dans la prison de l’urgence, Néo-Narcisse s’essouffle à une course insensée – littéralement: une vie vidée de son sens – à la reconnaissance de soi, à exister par le regard des autres devenus miroir de notre propre humanité. Cette frénésie est à l’image de l’ensemble de notre société: en accélération constante (voir encadré). Être le premier à partager ou à «aimer» un article ou une vidéo sur Facebook, à gagner la course au «hashtag» le plus populaire sur Twitter ou à posséder le tout dernier modèle de iPhone. Dans l’univers de Néo-Narcisse, tout transige par le marché, tout se consomme, tous ne sont que consommation:

Les seules voies qui lui semblent ouvertes passent par la consommation: consommation du monde extérieur sous la forme de marchandises et consommation de soi-même sous la forme d’expériences intenses. (…) L’idéal de Néo-Narcisse est d’optimiser sa jouissance de lui-même par celle de sa consommation. Le bonheur est sa valeur cardinale. Néo-Narcisse ne vit pas pour une Cause, il ne vit pas selon des principes ou pour remplir un devoir. Il vit pour le bonheur. Pour le plaisir. (pp.56-57)

Néo-Narcisse, «orchestre le spectacle de sa vie» sur «fond de spectacle permanent» (p.18). Il s’en retrouve, inévitablement, dépouillé de tout référent universel, d’élan vers l’autre, centré qu’il est sur sa propre petite personne. Dès lors que Néo-Narcisse se détache de l’autre, dès lors qu’il se replie sur sa propre personne, en carburant – paradoxalement! – à l’individuation, il perd un peu plus d’humanité. «La construction rationnelle de soi selon un modèle susceptible d’être universalisé ne le préoccupe pas. Ce qui l’intéresse, c’est la manifestation de sa singularité» (p. 53).

style="float:Le philosophe et sociologue Hartmut Rosa a publié récemment la version française d’un ouvrage synthétisant de nombreuses recherches: Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive. Il avait publié il y a quelques années un autre livre sur cette même thématique, beaucoup plus copieux et touffu: Accélération: Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010).

Rosa prétend que notre rapport au temps dans la modernité tardive (grosso modo, depuis 1970) est caractérisé par trois types d’accélérations: celle de la technique, du changement social et du rythme de vie. Le changement de rythme (particulièrement au niveau de la famille et du travail) que nous vivons est celui du changement intragénérationnel – alors que les débuts de la modernité il était générationnel, puis au cœur de la modernité, générationnel. Dans la pré-modernité, nos sociétés (occidentales) connaissaient une grande stabilité générationnelle: les structures familiales et le métier ou la profession se perpétuaient de génération en génération. Dans la modernité «classique» (de 1850 à 1970), ces structures pouvaient être changées en une génération. Aujourd’hui, elles changent à de multiples reprises au cours de la seule vie d’un homme ou d’une femme. Parmi les causes premières de ces transformations se trouve l’idéologie de la compétition. Nous devons, à l’instar d’Alice dans De l’autre côté du miroir, courir de plus en plus rapidement pour rester sur place.

Au final, nous ne vivons plus d’expériences enrichissantes, nous avons évacué la vie bonne au profit d’une course effrénée: «Ainsi, comme [Walter] Benjamin l’avait prédit, nous devenons de plus en plus riches d’épisodes d’expériences, mais de plus en plus pauvres en expériences vécues (Erfahrungen)» (p.132). Un ouvrage majeur pour mieux comprendre notre société étourdissante, fécond pour nous aider à mieux réfléchir à notre condition aliénée.

Rosa, Hartmut (2010), Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris : La Découverte, 2012.

style="float:À la fin de l’histoire, Néo-Narcisse ne peut que se noyer dans le miroir de l’autre. Ne plus être tant il désire férocement être aux yeux des autres. Notre société, telle que décrite par Pelletier, s’évanouit dans l’érosion du lien social complètement phagocyté par la compétition, de la même manière que vivent les hommes et les femmes de la «démocratie de marché» décrite dans 2054. C’est dire à quel point ces deux univers, malgré que le dernier soit imaginé alors que le premier prétend décrire l’actuel, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Dans la fiction politique de Delong, le jeune médecin doit prêter «serment d’allégeance au Marché» – exit celui d’Hippocrate. Il vaut la peine de le citer:

Au moment d’accéder à la cotation boursière, je promets et je jure d’être fidèle aux lois du marché. J’en respecterai toutes les règles et j’interviendrai pour les protéger si elles sont menacées. Mon premier souci sera de préserver, de rétablir ou de promouvoir la confiance et la transparence. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de connaissances susceptibles de donner lieu à un délité d’initiés touchant à ma personne ou à mes pairs. J’informerai scrupuleusement mes actionnaires des décisions que j’envisage me concernant, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité de circonstances pour forcer les cours. J’entretiendrai et perfectionnerai mes compétences pour faire croître au mieux la valeur de l’actif que je représente. Que mes actionnaires m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses; que je sois déshonoré et que ma cote soit suspendue si j’y manque. (p.132-133)

Sommes-nous bien loin de tout cela? La question se pose, minimalement: récemment on apprenait que le joueur de football du Houston Texans, Arian Foster, pourrait devenir le premier sportif côté en bourse: les actionnaires verront leur rendement augmenté avec la performance du sportif. L’entreprise derrière cette initiative souhaite, d’ailleurs, étendre le modèle non seulement à d’autres sportifs professionnels, mais aussi aux stars du cinéma et de la musique.

Ces univers (sport, cinéma et chanson populaires), hautement compétitifs, sont à l’image de la réalité décrite par Jean-Jacques Pelletier et de celle imaginée par Alexandre Delong. Un univers d’asservissement total à l’autre, qu’il soit médiatisé par le marché ou par la reconnaissance d’autrui. Dans les deux cas, un vide complet d’humanité.

2054, de Alexandre Delong (XYZ, 2013, 352 p., ISBN 978-2-89261-753-5, 24,95$).

La Prison de l’urgence: précédé de Les émois de néo-Narcisse, de Jean-Jacques Pelletier (Hurtubise, 2013, 184 p., ISBN 978-2-89723-096-8, 19,95$).

Anovulants : violence de la marchandisation

NB: ce texte a été publié originellement le 8 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Dans les années ’60 et ’70, la pilule contraceptive était un symbole de la libération sexuelle de la femme – du contrôle sur sa sexualité et son corps. Un demi-siècle plus tard, est-elle devenue le symbole de la violence de la marchandisation ?

Sarah Labarre a publié il y a quelques jours dans son blogue chez Urbania un texte troublant qui se répand depuis comme une trainée de poudre sur les médias sociaux : « La fois où j’ai servi de cobaye. » Elle y relate les conséquences funestes qu’elle a subies de la prise d’anovulants dits de « 3e génération » (les couramment prescrits). Les témoignages d’autres femmes – souvent très jeunes – glacent le dos. Phlébites à la jambe, thromboses et autres embolies pulmonaires semblent monnaie courante, sans compter cette femme, début vingtaine, qui a fait un AVC : problèmes directement liés à la prise d’anovulants. Des conséquences extrêmement graves, donc, qui laissent dans plusieurs cas d’irréversibles séquelles. À lire les dizaines de témoignages qui s’accumulent sous ce billet, on n’est manifestement plus dans l’anecdotique mais face à une accumulation inquiétante de problèmes graves.

Certes, tout médicament peut potentiellement causer des effets secondaires néfastes ou présenter des incompatibilités majeures avec l’état de santé de la personne qui les consomme.

En revanche, ce qui frappe dans ces témoignages est l’attitude cavalière et désinvolte de plusieurs médecins face à leurs patientes. Des prescriptions signées en quelques minutes sans véritablement interroger la femme sur son état de santé se conjuguent à une obstination à poursuivre la prise d’anovulants malgré ses effets sévères.

Bien plus, dans bien des cas, plusieurs médecins semblent farouchement réticents à informer leur patiente des avantages et désavantages d’autres méthodes de contraception. Les anovulants sont à ce point devenus familiers qu’on les prescrit et on les consomme comme s’il s’agissait d’une banale aspirine. Il s’agit pourtant d’hormones qui ont manifestement des effets potentiels très lourds. On s’attendrait donc à ce que les médecins conduisent un examen très approfondi avant de les prescrire – et qu’ils informent ces femmes des risques auxquels elles s’exposent.

Si ça n’est aussi peu souvent le cas que le laisse croire ce texte, c’est que, de trois choses, l’une :

a) les professionnels de la santé n’ont pas suffisamment de temps disponible pour réaliser ces examens et discuter longuement avec leurs patientes ;

b) les patientes ne s’informent pas suffisamment des risques associés aux anovulants ou sur les autres méthodes contraceptives possibles ;

c) les médecins ont un intérêt particulier à prescrire massivement ces anovulants.

Les causes profondes de cette situation transcendent ces trois explications potentielles, qui reflètent à divers degrés une même réalité : la marchandisation outrancière de notre vie sociale.

Le capitalisme tend à transformer tous les rapports sociaux en marchandise. On en a parlé jusqu’à plus soif au cours de la grève étudiante : le système d’éducation, jadis institution visant à outiller la jeunesse à mieux comprendre le monde et à devenir de meilleurs citoyens s’est transformé, en partie, en services tarifés où les étudiants sont des clients investissant dans leur avenir professionnel qui devra être, à terme, financièrement rentable.

En ce sens, la marchandisation constitue une dynamique coextensive au développement du capitalisme, qui cherche sans cesse à étendre son territoire afin de poursuivre sa croissance. Il ne faut donc pas y voir un complot machiavélique ourdi par le complexe politique, industriel et financier – mais simplement une vision idéologique du monde qui s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la vie humaine.

Les effets de la marchandisation structurent l’ensemble de nos relations sociales. On en vient à tout mesurer à l’aune de la valeur, du prix et de l’argent. À orienter nos décisions et nos comportements en vertu d’un calcul coût-bénéfice visant la plus grande efficacité possible. À ne plus voir dans le futur qu’un potentiel de rentabilisation de nos investissements présents.

La marchandisation des soins de santé explique en ce sens ces catastrophes reliées à la prise d’anovulants.

a) Les professionnels de la santé sont formés et contraints à appliquer des méthodes inspirées de l’industrie afin d’être plus efficaces et de « perdre » le moins de temps possible auprès de leurs patients – ainsi, des médecins ont dénoncé récemment l’application dans le système de santé de la méthode de gestion « LEAN » développée pour la gestion des usines. Nul n’est besoin d’atteindre ces extrêmes pour comprendre que la logique intrinsèque à la marchandisation, intériorisée par les médecins comme par l’ensemble des membres de la société, fait en sorte qu’ils cherchent à optimiser le ratio coût-bénéfice de leur travail. L’idéologie de l’efficacité se révèle également dans la confiance absolue – voire aveugle – dans les capacités de la pharmacologie.

b) Par effet de miroir, les patientes minimisent également leur « investissement » en temps nécessaire à s’informer de toutes les possibilités qui s’offrent à elles en matière de contraception et font confiance, surtout, aux avancées de la science et à l’industrie pharmaceutique. Qui plus est, cette logique d’efficacité intimement liée à celle de la marchandisation suppose une spécialisation technicienne toujours plus grande, et, donc, l’abandon d’une partie de notre jugement critique au profit de la connaissance du spécialiste.

c) Finalement, il n’est pas nécessaire que les médecins reçoivent cadeaux et commissions de la part des grandes entreprises pharmaceutiques pour qu’ils soient incités à prescrire le dernier médicament en vogue : il s’agit, là aussi, d’un des effets de la marchandisation et de l’idéologie de l’efficacité technicienne. Convaincus par le marketing massif de ces compagnies, appuyé de multiples arguments sur l’efficacité scientifique de leurs produits, ils dénigrent tout naturellement des méthodes peut-être tout aussi efficaces et potentiellement moins néfastes, sacrifiées sur l’autel de la nouveauté au même titre que l’est le vieil iPhone par les consommateurs de gadgets électroniques se ruant sur le modèle le plus récent.

Les conséquences de la marchandisation sont donc d’une violence inouïe, comme le démontrent les témoignages relevés par Sarah Labarre dans son article. La santé des femmes et des hommes, que l’on devrait considérer comme l’une des choses les plus sacrées entre toutes, s’en trouve instrumentalisée par un système marchand dont le seul dieu est l’efficacité technicienne.

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En cette 36e Journée internationale des femmes, il importe de rappeler que le féminisme n’est pas qu’un combat pour les femmes – mais pour la dignité humaine en général. Les revendications féministes des années ’60 et ’70 pour le libre accès à la pilule contraceptive étaient motivées par le désir d’avoir non seulement le contrôle sur leur corps et leur sexualité mais plus globalement pour leur autonomie et leur liberté. En ce sens, il s’agit de revendications humanistes qui touchent aussi bien les hommes que les femmes. Les conséquences de la marchandisation et les effets dévastateurs des anovulants actuels concernent, de même, l’ensemble de la communauté et devraient tous nous inspirer à reprendre contrôle sur notre condition humaine.

Déconstruisons Guy Breton

NB: ce texte a été publié originellement le 21 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a publié un « Message du recteur » aujourd’hui sur le site de l’université, intitulé « Une rentrée hors de l’ordinaire. »

Il commence par « J’ai toujours aimé la rentrée. Temps de retrouvailles, de commencement, d’appel à l’étude » et se termine par « Bonne rentrée ! » – rien de plus normal, donc, de la part d’un recteur que de souhaiter une bonne rentrée aux étudiants, professeurs et membres du personnel du campus.

Sauf que pas du tout.

Entre son début et sa fin, il n’y a rien de normal dans ce message du recteur.

Ou peut-être que oui, finalement: la nouvelle normalité du discours managérial, asservissant, arriviste et productiviste du monde universitaire contemporain.

Amusons-nous à déconstruire ce message du recteur.

1. On manifeste, donc on jase

La rentrée le 1er octobre sera « hors de l’ordinaire. » On s’en doute un peu. M. Berton souligne que:

Nous avons beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université ces mois derniers au Québec. Et c’est une bonne chose. Je ne peux pas dire que j’ai toujours été heureux de la tournure des débats sur le rôle des universités dans notre société. Mais je pense que les universités et les étudiants qui les fréquentent auront dorénavant toute l’attention de la population québécoise lorsque viendra le temps d’exposer la nature de leurs besoins et de leurs attentes.

On décode: la grève, les manifestations, les carrés rouges et tout le reste ont donc été des moments où l’on a « beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université. » Nous en prenons acte, monsieur le recteur, tout en marquant notre étonnement puisque vous considériez durant la grève illégitimes ces manières de faire. Au besoin, nous recommencerons donc à manifester, de quelque manière que ce soit.

2. On n’a plus les ressources qu’on avait

M. Breton souligne que les « événements des derniers mois ont exercé une pression considérable sur nos ressources. » Entendre par « ressources » : les professeurs, les chargés de cours et le personnel du registrariat. Cette détestable habitude de traiter les membres d’une organisation au même plan que les stylos ou les camions de livraison. Exit les travailleurs, les collaborateurs.

Qui plus est, lesdites ressources n’étaient pas suffisantes. Au paragraphe suivant, le recteur souligne:

Nos agents de la Sûreté ont été vivement interpellés et il s’est dit des choses à leur sujet qui ne rendent certainement pas justice au travail qu’ils ont accompli. La direction a été mobilisée pour prendre des décisions parfois difficiles, toujours de bonne foi. Et nos communicateurs ont dû multiplier les interventions sur toutes les plateformes. 

On décode: les agents de sécurité et / ou la police font partie de la force de travail normale de l’université pour régler ses problèmes internes. De surcroit, malgré le fait que cette vision de la gestion de son organisation semble totalement naturelle aux yeux du recteur, une armée de relationnistes n’a pas été en mesure de contrer « les choses » méchantes qui ont été dites à cet égard. Autrement dit : on a eu une armée et un service de propagande qui étaient débordés par une insurrection.

3. On a des étudiants plus payants que d’autres

Le recteur conclut son message en soulignant « la personnalité singulière de l’Université de Montréal, » unique au Canada, ce qui lui permet de souhaiter vivement « que l’UdeM conserve sa place dans l’élite des universités de renommée internationale. » Qui plus est, M. Breton « s’étonne » d’un clivage dans le conflit étudiant qui « a été vécu de manière très contrastée » à l’UdeM:

Plus de 50 % de nos étudiants n’ont à toutes fins utiles pas boycotté leurs cours. Le mouvement de contestation n’a pratiquement pas eu d’écho dans les facultés professionnelles tandis qu’il a enflammé nos secteurs des arts et des sciences humaines et sociales.

Or, précise-t-il, les soi-disant « facultés professionnelles » produisent des diplômés « créateurs de richesse » alors que les facultés « en boycott » (sic) produisent « des travailleurs sociaux qui cherchent à réduire les inégalités. » Bon prince, monsieur le Recteur souligne généreusement que « notre société profite autant des innovations technologiques que des réflexions sur les conséquences de ces innovations. »

On décode: les étudiants en génie, en sciences appliquées, et autres « facultés professionnelles » sont des créateurs de richesse. Les autres, les sciences molles et futiles, représentent donc un coût, une perte sèche pour la société. Mais bon, on est pas des barbares, on les tolères parce que le week-end on aime bien réfléchir entre copains créateurs de richesse autour d’un Bordeaux de bon millésime sur les conséquences de notre création de richesse. Mais pas de conneries, hein, on retourne au boulot le lundi matin pour créer cette belle richesse et on n’a surtout pas de temps à perdre dans les manifestations, en boycott, « à parler d’enseignement supérieur et d’université » (cf. section 1, ci-dessus).

 

Si on résume:

Des étudiants qui représentent un coût et un fardeau pour la société puisqu’ils ne produisent pas de richesse ont mobilisé les forces de l’ordre et de la propagande pour parler au cours des derniers mois d’enseignement supérieur et d’université et il est temps que ça cesse parce qu’il ne faudrait pas que l’UdeM perde sa place aux prestigieux classements des meilleures universités dans le monde – à l’instar des multinationales obsédées par le retour sur investissement pour leurs actionnaires qui se préoccupent de leur présence aux palmarès du Fortune 500.

 

Merci monsieur le recteur.

Bonne rentrée ! – comme vous le terminez si bien ce message rassembleur et enthousiasmant pour votre communauté universitaire.

Sale temps pour l’apocalypse

En ce début de 21e siècle, les arts visuels devraient être apocalyptiques. Nous vivons des temps non pas apocalyptiques, mais catastrophistes. Le catastrophisme et l’eschatologie assurent la bonne hygiène du discours politique contemporain. L’incapacité des États à apporter une réponse rapide et efficace tant au réchauffement climatique qu’aux dérives sous-totalitaires des guerres locales constituent un vecteur de choix à la prolifération de ces idées (cf. Debray 2011).

Pourtant, les réponses des intellectuels en général et des artistes en particulier à ces réalités me paraissent singulièrement ténues et isolées. Le cyberpunk lui-même s’essouffle et se cherche; les dystopies paraissent ridicules face à la concrétisation des cataclysmes sociaux, politiques, économiques et écologiques actuels.

Les propositions des artistes visuels actuels se cantonnent à des zones locales de revendications et d’indignations. Bien sûr la fin des grandes narrations est consommée depuis une éternité. Évidemment l’universalisme des positions esthétiques a trépassé depuis belle lurette. Pourtant, l’appel d’air historiographique du catastrophisme nouveau devrait faire renaître le mouvement des contre-utopies, les visions ancrées dans l’histoire de notre situation actuelle qui semble, pourtant, inéluctablement participer d’un hyper-présent.

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville.