L’État québécois a un rôle primordial à jouer dans la légalisation du cannabis (Lettre ouverte)

La légalisation prochaine du cannabis au Canada pose plusieurs questions, notamment économiques (j’en avais parlé dans une récente chronique au magazine Les Éclaireurs). Nous sommes plusieurs à prétendre que l’État a tout à gagner à en assurer la distribution, et ne pas en laisser les profits uniquement au marché.

C’est la raison pour laquelle Jean-Sébastien Fallu, professeur agrégé à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, Yves Francoeur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, Yves Georges, président de la Fondation québécoise d’éducation en sécurité routière, Line Beauchesne, professeure titulaire au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa, David-Martin Milot, M.D., président de Jeunes médecins pour la santé publique, Kenneth Lester, professeur adjoint à la Faculté de gestion Desautels de l’Université McGill et président de Lester Asset Management, Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et moi-même avons signé cette lettre ouverte parue ce matin dans Le Devoir et La Presse. Le texte a été abrégé, en voici l’intégrale aussi disponible sur le site de la CSN.

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Huffington Post | Se noyer dans le miroir des autres

NB: ce texte a été publié originellement le sur le site du Huffington Post Québec.

 

Notre société, dans à peine 40 ans, Alexandre Delong l’imagine totalement asservie à la logique économique marchande. Dans un premier roman dont le titre, 2054, est un clin d’œil (un hommage?) au célèbre 1984 d’Orwell, le postulat de cette fable politique est aussi simple que terrifiant: dans un futur pas si lointain, la planète sera une vaste «démocratie de marché» au cœur de laquelle se déploient des «bourses du capital humain». Sur ces places financières se transigent littéralement les carrières: les talents les plus prometteurs ont une valeur boursière d’autant plus élevée. En contrepartie, ce sont de grands fonds d’investissements – qui se font une concurrence sans merci – qui financent la scolarité des étudiants. Ils chercheront donc, à terme, à ce que ces derniers génèrent un rendement financier, lequel rendement dépendra donc de la performance professionnelle des diplômés au cours de leur carrière.

style="float:Ainsi, Ethan Price, le héros du livre, est un étudiant surdoué en médecine dans la carrière duquel ses actionnaires ont investi des sommes colossales, étant donné son grand potentiel professionnel. Ethan se spécialise en «orthogénétique», un ensemble de techniques permettant aux parents de déterminer, dès la conception, les caractéristiques physiques et psychologiques de leurs enfants. Bien entendu, ces services sont offerts par des hôpitaux privés et leurs tarifs varient en fonction de la complexité des qualités que l’on désire pour ses enfants – et donc, à terme, de leur valeur sur le marché des ressources humaines. Heureusement, bien sûr, des institutions financières, elles-mêmes actionnaires des hôpitaux ou de leurs médecins, sont là pour prêter les sommes nécessaires aux futurs parents.

Ainsi va la «démocratie de marché» imaginée par Delong, une organisation politico-économique qui célèbre en 2054 ses 30 ans d’existence. À son origine, dans les années 2020, une guerre idéologique entre les «Économistes» et les «Éthiciens». Les premiers ont gagné, ont l’aura compris, essentiellement parce les Éthiciens étaient «si brillants pour dénoncer les drives dogmatiques de leurs adversaires, [et] n’ont jamais été capables de proposer autre chose» (p.177). Cette société fortement hiérarchisée carbure au carriérisme et à la compétition individuelle. Puisque la réussite sociale passe nécessairement par la réussite financière, la vie des hommes et des femmes de cette société pas si éloignée de la nôtre n’a plus aucune considération pour la vie bonne ni le bonheur. Ils sont complètement désincarnés, vivant hors d’eux-mêmes, en quelque sorte.

Est-ce là de la science-fiction? Pas vraiment, à la lecture de La Prison de l’urgence de Jean-Jacques Pelletier, dernier volet de la trilogie qu’il consacre à notre contemporain asservissement à l’extrême et à la frénésie, après Les Taupes frénétiques et La Fabrique de l’extrême (tous deux publiés en 2012 chez Hurtubise). Le «Néo-Narcisse» que décrit Pelletier, cet idéal-type de l’homme contemporain, est aussi désincarné, vivant hors de lui-même, obnubilé qu’il est à vivre dans le regard des autres, à travers sa page Facebook et sa consommation ostentatoire. Piégé dans la prison de l’urgence, Néo-Narcisse s’essouffle à une course insensée – littéralement: une vie vidée de son sens – à la reconnaissance de soi, à exister par le regard des autres devenus miroir de notre propre humanité. Cette frénésie est à l’image de l’ensemble de notre société: en accélération constante (voir encadré). Être le premier à partager ou à «aimer» un article ou une vidéo sur Facebook, à gagner la course au «hashtag» le plus populaire sur Twitter ou à posséder le tout dernier modèle de iPhone. Dans l’univers de Néo-Narcisse, tout transige par le marché, tout se consomme, tous ne sont que consommation:

Les seules voies qui lui semblent ouvertes passent par la consommation: consommation du monde extérieur sous la forme de marchandises et consommation de soi-même sous la forme d’expériences intenses. (…) L’idéal de Néo-Narcisse est d’optimiser sa jouissance de lui-même par celle de sa consommation. Le bonheur est sa valeur cardinale. Néo-Narcisse ne vit pas pour une Cause, il ne vit pas selon des principes ou pour remplir un devoir. Il vit pour le bonheur. Pour le plaisir. (pp.56-57)

Néo-Narcisse, «orchestre le spectacle de sa vie» sur «fond de spectacle permanent» (p.18). Il s’en retrouve, inévitablement, dépouillé de tout référent universel, d’élan vers l’autre, centré qu’il est sur sa propre petite personne. Dès lors que Néo-Narcisse se détache de l’autre, dès lors qu’il se replie sur sa propre personne, en carburant – paradoxalement! – à l’individuation, il perd un peu plus d’humanité. «La construction rationnelle de soi selon un modèle susceptible d’être universalisé ne le préoccupe pas. Ce qui l’intéresse, c’est la manifestation de sa singularité» (p. 53).

style="float:Le philosophe et sociologue Hartmut Rosa a publié récemment la version française d’un ouvrage synthétisant de nombreuses recherches: Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive. Il avait publié il y a quelques années un autre livre sur cette même thématique, beaucoup plus copieux et touffu: Accélération: Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010).

Rosa prétend que notre rapport au temps dans la modernité tardive (grosso modo, depuis 1970) est caractérisé par trois types d’accélérations: celle de la technique, du changement social et du rythme de vie. Le changement de rythme (particulièrement au niveau de la famille et du travail) que nous vivons est celui du changement intragénérationnel – alors que les débuts de la modernité il était générationnel, puis au cœur de la modernité, générationnel. Dans la pré-modernité, nos sociétés (occidentales) connaissaient une grande stabilité générationnelle: les structures familiales et le métier ou la profession se perpétuaient de génération en génération. Dans la modernité «classique» (de 1850 à 1970), ces structures pouvaient être changées en une génération. Aujourd’hui, elles changent à de multiples reprises au cours de la seule vie d’un homme ou d’une femme. Parmi les causes premières de ces transformations se trouve l’idéologie de la compétition. Nous devons, à l’instar d’Alice dans De l’autre côté du miroir, courir de plus en plus rapidement pour rester sur place.

Au final, nous ne vivons plus d’expériences enrichissantes, nous avons évacué la vie bonne au profit d’une course effrénée: «Ainsi, comme [Walter] Benjamin l’avait prédit, nous devenons de plus en plus riches d’épisodes d’expériences, mais de plus en plus pauvres en expériences vécues (Erfahrungen)» (p.132). Un ouvrage majeur pour mieux comprendre notre société étourdissante, fécond pour nous aider à mieux réfléchir à notre condition aliénée.

Rosa, Hartmut (2010), Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris : La Découverte, 2012.

style="float:À la fin de l’histoire, Néo-Narcisse ne peut que se noyer dans le miroir de l’autre. Ne plus être tant il désire férocement être aux yeux des autres. Notre société, telle que décrite par Pelletier, s’évanouit dans l’érosion du lien social complètement phagocyté par la compétition, de la même manière que vivent les hommes et les femmes de la «démocratie de marché» décrite dans 2054. C’est dire à quel point ces deux univers, malgré que le dernier soit imaginé alors que le premier prétend décrire l’actuel, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Dans la fiction politique de Delong, le jeune médecin doit prêter «serment d’allégeance au Marché» – exit celui d’Hippocrate. Il vaut la peine de le citer:

Au moment d’accéder à la cotation boursière, je promets et je jure d’être fidèle aux lois du marché. J’en respecterai toutes les règles et j’interviendrai pour les protéger si elles sont menacées. Mon premier souci sera de préserver, de rétablir ou de promouvoir la confiance et la transparence. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de connaissances susceptibles de donner lieu à un délité d’initiés touchant à ma personne ou à mes pairs. J’informerai scrupuleusement mes actionnaires des décisions que j’envisage me concernant, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité de circonstances pour forcer les cours. J’entretiendrai et perfectionnerai mes compétences pour faire croître au mieux la valeur de l’actif que je représente. Que mes actionnaires m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses; que je sois déshonoré et que ma cote soit suspendue si j’y manque. (p.132-133)

Sommes-nous bien loin de tout cela? La question se pose, minimalement: récemment on apprenait que le joueur de football du Houston Texans, Arian Foster, pourrait devenir le premier sportif côté en bourse: les actionnaires verront leur rendement augmenté avec la performance du sportif. L’entreprise derrière cette initiative souhaite, d’ailleurs, étendre le modèle non seulement à d’autres sportifs professionnels, mais aussi aux stars du cinéma et de la musique.

Ces univers (sport, cinéma et chanson populaires), hautement compétitifs, sont à l’image de la réalité décrite par Jean-Jacques Pelletier et de celle imaginée par Alexandre Delong. Un univers d’asservissement total à l’autre, qu’il soit médiatisé par le marché ou par la reconnaissance d’autrui. Dans les deux cas, un vide complet d’humanité.

2054, de Alexandre Delong (XYZ, 2013, 352 p., ISBN 978-2-89261-753-5, 24,95$).

La Prison de l’urgence: précédé de Les émois de néo-Narcisse, de Jean-Jacques Pelletier (Hurtubise, 2013, 184 p., ISBN 978-2-89723-096-8, 19,95$).

L’économie des arts expliquée à MM Gagnon et Guzzo

NB: ce texte a été publié originellement le 13 novembre 2012 sur le site du Voir.

 

Dans une entrevue accordée au Journal de Montréal, publiée ce 13 novembre, l’ancien patron du distributeur Alliance Vivafilm, Guy Gagnon et Vincent Guzzo, président de l’Association des propriétaires de cinéma du Québec, s’émeuvent de l’état du cinéma québécois, dont la part de marché serait pour 2012 autour de 5% – contre 18,2% à son sommet en 2005.

Leurs arguments communs tiennent en trois idées d’un simplisme qui seraient d’un charme désarmant s’ils n’étaient à ce point intellectuellement malhonnêtes, ignorants des principes les plus élémentaires de l’économie de la culture et tout simplement faux.

Résumons.

1. Le Québec ne produit pas assez de films « porteurs » ou « commerciaux » (Gagnon) qui seraient perçus – par l’intelligentsia, présume-t-on – comme « des films de ‘mangeux’ de popcorn » (Guzzo) car il produit trop de films « à subventions », qui sont « supposément ‘world renowned acclaimed‘ », « coûtent de l’argent aux contribuables » – bref « des films artistiques, ‘lamentards’, où on se plaint toujours de quelque chose » (Guzzo, toujours).

2. Puisqu’on ne produit pas assez de films « commerciaux », les gens ne vont plus voir de films québécois en général. Selon cette logique, le succès d’un film québécois grand public – cités à témoin : Séraphin, Les Boys ou Maurice Richard – inciterait les spectateurs à consommer du cinéma d’auteur – ces films artistiques et « lamentards ». C’est le principe de la saucisse Hygrade appliqué au 7e art. Les Boys comme locomotive de l’industrie cinématographique québécoise qui permet à Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond de monter dans la wagon de troisième classe.

3. Au final, si un certain public désire à l’avenir admirer des œuvres « à subventions où on se plaint toujours de quelque chose », il nous faut multiplier de toute urgence la production de films qui renouent « avec des thèmes qui font partie de notre culture, comme le hockey ». L’inénarrable commerçant de popcorn livré dans un seau de la taille d’un bac à recyclage (Guzzo) résume : « Faisons quelque chose qui va distraire le monde ».

Ces arguments sottises démontrent deux choses. D’une part, ces messieurs marchands de nachos extra-gratinés en portion rabelaisiennes sur plateaux cartonnés analysent le marché du cinéma à l’instar de celui des tomates de supermarché. D’autre part, ils ne sont même pas en mesure de comprendre les principes économiques de base – qui pourraient, éventuellement, servir à analyser le marché des tomates de supermarché.

1. Venant de la bouche de deux acteurs majeurs de la distribution cinématographique, leur mépris affiché et totalement assumé envers une certaine partie de la production québécoise classe, de facto, le public en deux grands groupes : ceux qui vont au cinéma pour se divertir et ceux qui y vont pour s’y lamenter (artistiquement). Cette division bête entre l’art de divertissement et celui soi-disant d’auteur, ou de recherche, participe d’un anti-intellectualisme aussi réducteur que nocif. Il y a des œuvres de recherche, audacieuses, qui connaissent un grand succès comme il y en a intentionnellement destinées au divertissement qui ne sont que des fours absolus. Le rôle – voire le devoir civique – d’un distributeur du milieu culturel est d’assurer la plus grande diversité possible de l’offre.

2. Supposer que le succès des films soi-disant « commerciaux » incite les spectateurs à aller voir des films dits « d’auteurs » repose sur une logique dont la démonstration reste à faire. Selon M. Gagnon, « on faisait passer les bandes-annonces des plus petits films avant les représentations des gros films ». Si cet argument est valide, qu’est-ce qui empêcherait vos successeurs de passer les bandes-annonces avant le dernier James Bond, qui est si populaire ? D’autre part, il y a contradiction dans les termes : M. Guzzo affirme que les gens, le public – cette masse indifférenciée qui se résume dans son esprit son compte de banque en rendement au box office – veulent du divertissement, pas des films d’auteurs qui nous poussent au suicide tellement ils sont « lamentards ».

3. Ces sympathiques messieurs vendeurs de boissons gazeuses à 7$ le format pour éléphanteaux oublient – ou ignorent – LE principe fondamental de l’économie des arts et de la culture : l’offre crée la demande, littéralement. Parce qu’il est, par définition, impossible pour le « consommateur » de l’œuvre d’art de savoir s’il aimera ou non le film, le livre, le spectacle avant de l’avoir consommé. Le spectateur ne peut pas demander a priori une œuvre quelconque. Au contraire, il demande à être surpris, étonné, remué, transformé par le film qu’il ira voir. D’où l’importance du rôle des acteurs de l’industrie, et au premier chef d’entre eux les distributeurs, de diffuser une offre variée et riche. D’où, également, le rôle de l’État d’en soutenir la production. Faute de quoi, on se restreint à une logique purement mercantile et on se contente de vendre uniquement ce qui n’étonne pas. Du pré-mâché pour édentés intellectuels. Et ça, c’est prendre le public pour des demeurés.

Messieurs Gagnon et Guzzo devraient savoir que les œuvres d’art répondent à un logique particulière, pour les économistes : leur utilité marginale est croissante, contrairement au popcorn qu’ils vendent en formats himalayens.

La première bouchée de popcorn nous apporte une satisfaction beaucoup plus grande que la seconde, celle-ci plus grande que la troisième et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait envie de vomir sur le magnifique fauteuil multicolore de la salle de cinéma 3D-super-dolby-machin-truc.

Les œuvres d’art obéissent à la logique inverse : plus on en « consomme », plus le prochain film, le prochain livre, le prochain spectacle nous apporte un niveau de satisfaction élevé, car nous en sommes, à chaque fois, transformés – ce qui s’appelle se cultiver.

Si l’État a un rôle fondamental à jouer, c’est que la logique marchande ne permet pas de soutenir cette particularité économique des arts. Mais les acteurs privés, au premier chef d’entre eux, je le répète, les distributeurs, ont un devoir civique d’assurer la plus grande diversité possible de l’offre culturelle.

Dans le cas contraire, ils auront fait la démonstration qu’ils ne sont que de simples commerçants de cochonneries nocives pour la santé vendues en formats aussi gigantesque que l’est la nullité abyssale de leur vision de l’art en société.

Démonstration admirablement offerte par messieurs Gagnon et Guzzo.

PS (14 novembre):

Certains commentaires qui m’ont été soumis ici et là m’incitent à préciser les éléments suivants:

1.- Lorsque j’écris qu’en matière d’art et de culture « l’offre crée sa propre demande », j’entends (en fait, les économistes de la culture entendent) non pas que la demande se crée ex nihilo du seul fait de l’existence de l’œuvre. Une saison en enfer n’a pas été diffusée ni connue du vivant de Rimbaud pas plus que l’œuvre de Van Gogh. Ces œuvres constituent néanmoins deux monuments les plus importants de la culture universelle. L’offre crée la demande précisément grâce à un vaste écosystème d’institutions et d’acteurs du milieu des arts. L’État a son rôle à jouer tout autant que nombre d’institutions et d’acteurs privés. Parmi ceux-ci, comme je le soulignais, les diffuseurs, ceux qui alimentent les canaux de distribution, occupent une situation névralgique. C’est la raison pour laquelle, incidemment, ce billet d’humeur a été écrit en opposition aux propos de deux acteurs importants de la diffusion cinématographique.

2.- Le rôle que les diffuseurs jouent est essentiel car ils constituent un chaînon important dans la formation des préférences des « consommateurs » d’art et de culture. Dans l’objectif de faire connaître et apprécier les Rimbaud et les Van Gogh de ce monde, le marketing, la promotion et l’éducation aux merveilles de l’art ne sont pas des luxes marginaux mais bien des vecteurs civilisateurs constitutif de notre culture commune.

3.- Ça n’est pas parce que la logique de formation des préférence des œuvres d’art est particulière en ce qu’elles génèrent une utilité marginale croissante (au contraire du popcorn) que, par magie, elles créeront une demande suffisante. Bien au contraire: il ne faut pas confondre formation individuelle des préférences et effets/conséquences macroéconomiques. Puisque le niveau de satisfaction des premières « consommations » est plus bas que celui des suivantes – en clair: les poèmes de Borgès sont plus difficiles d’accès qu’une chanson de Céline Dion – il est donc inévitable et nécessaire que ledit écosystème favorisant la formation des préférences individuelles en matière artistique soutienne cet accès aux arts.

4.- En ce sens, lorsque je dis que des acteurs comme messieurs Gagnon et Guzzo, à titre de diffuseur des œuvres cinématographique, ont un rôle central à jouer dans la promotion d’une offre culturelle diversifiée et riche, je ne fais pas un constat de fait (je concède la confusion dans mon texte) mais une appréciation normative du rôle qu’ils devraient jouer. Leur raisonnement totalement bancal – les films québécois populaires (lire: faciles et légers) attirent des spectateurs pour des films plus hard (lire: intellectuels et troublants) – n’est rien d’autre qu’une démission, un refus de jouer ce rôle.

5.- Finalement, les diffuseurs sont des commerçants. En revanche, il ne faudrait pas confondre commerce de l’art et de la culture et sa « marchandisation » – terme ici charriant un sens péjoratif. Nombre de diffuseurs sont des commerçants, des entreprises à but lucratif. Par exemple: les librairies indépendantes ou les salles de cinéma tout aussi indépendantes. Afin d’assurer leur pérennité, elles se doivent d’être minimalement profitable. Cela ne leur enlève pas moins leur rôle, que j’assimile à un devoir civique reposant sur une grande responsabilité sociale, de favoriser la diffusion et la promotion de cette diversité de l’offre culturelle. Bien au contraire, c’est ainsi qu’elles se distinguent de leurs concurrents essentiellement rattachés à une logique non pas de marchands, mais de négociants détachés du tissus social et culturel dans lequel leur action s’inscrit. En ce sens, ils suscitent eux-même une logique d’exclusion d’une partie de l’audience en opérant un distinguo artificiel entre le film « commercial » et celui « d’auteur ». Or cette distinction n’existe pas. Nous pouvons être tout aussi charmés par un James Bond que par un Fellini. Mais James Bond ne mène pas à Fellini automatiquement. Afin de comprendre les codes et l’univers de Fellini, nous avons besoin d’un truc très simple qui s’appelle l’éducation. Laquelle passe par les vecteurs que sont les institutions et les acteurs (cf. supra) qui jouent ce rôle: école, parents, ciné-clubs… et diffuseurs qui prennent au sérieux leur rôle civique.

 

En complément

Marc-André Lussier a publié le même jour (13 novembre) sur le site de La Presse un billet qui utilise des arguments différents des miens tout en concluant de manière similaire: À quand Occupation double au cinéma?

Louis Dussault, distributeur (K-Films Amérique), a fait de même le 14 novembre sur celui du Journal de Montréal: Louis Dussault réplique à Guzzo.

Ici même, la chronique de Manon Dumais traite la question en lui donnant une plus large perspective: Des films artistiques « lamentards »?

Également: Philippe Falardeau réplique à Vincent Guzzo…

Midas à l’encan

L’année 2011 aura été une année record pour le marché mondial de l’art, comme l’atteste une analyse de Beautiful Asset Advisors, LLC. Globalement, la valeur du marché de l’art, mesuré par l’indice « Mei Moses All Art, » a augmenté de 11% l’an dernier. Cette performance dépasse largement celle des marchés boursiers. L’indice S&P500 d’actions américaines n’a augmenté que de 2% au cours de la même période. Depuis 10 ans, le marché de l’art a battu celui des actions boursières six années, enregistrant un rendement moyen de 7,8% contre 2,7% pour le S&P500. Bien plus, il est historiquement démontré que la valeur du marché de l’art est contrecyclique: lorsque les valeurs boursières sont déprimées, celles de l’art sont en hausse. On serait porté à croire que l’art agirait donc comme une « valeur refuge » pour les investisseurs.

En réalité, il semble que nous vivions présentement un deuxième « boom » du marché de l’art, après celui du début des années 1980 (qui avait suivi, lui aussi, une sévère crise économique, après le deuxième choc pétrolier de 1979). Qu’est-ce qui a changé, depuis vingt ans?

Trois phénomènes ont pris de l’importance – phénomènes qui suivent étroitement le développement économique mondial:

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Le besoin et le désir

C’est le plus vieux métier du monde, dit-on. On le pratiquait déjà sans doute dans les grottes du paléolithique. Lascaux en garde incontestablement la trace. La mécanique est aussi vieille et bêtement commerciale. Il y a une offre et une demande. Entre les deux, le marketing. Puis un échange d’argent, une transaction. Le tout finalisé par la consommation.

Ah non, j’oubliais: il y a toujours un intermédiaire dans une transaction. Qu’il soit pimp, épicier, trader en bourse ou galeriste, peu importe, la structure demeure la même. L’intermédiaire facilite la transaction en rapprochant dans l’espace et dans le temps l’offre et la demande.

Les économistes ont cette caractéristique très amusante de parler de l’offre, de la demande et du marché comme si c’étaient des objets concrets et palpables qui existaient dans la réalité. Pourtant, après une quinzaine d’années de carrière comme économiste, je n’ai jamais vu une demande ou une offre se promener dans la rue. J’ai vu des individus vendre des marchandises ou des services et d’autres les acheter. J’ai aussi vu des intermédiaires faciliter ces échanges.

Tous ces gens ont deux motivations fondamentales: le besoin et le désir. Le plus vieux métier du monde consiste à transformer le désir en besoin. La courtisane ne fait rien d’autre. Ça n’est pas du sexe qu’elle vend, c’est la possibilité du plaisir. Dans cette transformation du désir en besoin réside son génie économique et marketing.

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Google, Apple et Microsoft – les grands méchants? (vidéo | RDI)

J’avance quelques idées sur la concurrence dans l’industrie des techno dans un article de Michel Munger paru aujourd’hui:

Dans les années 1990, l’éditeur de logiciels Microsoft (MSFT) était le seul monopole technologique. Google (GOOG) et Apple (AAPL) attirent dorénavant l’attention des autorités réglementaires, mais elles semblent moins menaçantes que le créateur de Windows.

 Photo : Reuters

Ces réflexions sont celles de deux experts consultés par Argent, concernant le pouvoir des géants de la techno.

L’enquête lancée en 2010 par la Commission européenne sur Google a déjà fait couler beaucoup d’encre. L’intérêt porté par les Européens à la façon de Google de prioriser ses propres services dans les résultats de son moteur de recherche peut rappeler les poursuites contre Microsoft. Après tout, Google détient plus de 60% du marché mondial en recherche Web et plusieurs se demandent ce que sont ses vraies intentions.

Pour sa part, Apple suscite les craintes en contrôlant plus de 70% du marché de la musique en ligne.

L’économiste indépendant Ianik Marcil relativise les choses. Il estime qu’aucun ange n’existe dans le monde capitaliste, qui a tendance à créer des regroupements et monopoles.

La suite de l’article, ici.

Ceci n’est pas une œuvre d’art

L’art underground, alternatif, marginal, contestataire – peu importe le vocable qu’on lui donne / qu’il se donne – se positionne par définition en opposition à l’art « officiel, » conventionnel ou commercial.

Comme économiste, j’essaie, depuis le début de cette chronique, de cerner ce qui distingue l’œuvre d’art d’un autre objet qui est produit, vendu et acheté, d’une marchandise comme un hamburger, une voiture, un ordinateur ou une brosse à dents. À mon sens, l’œuvre d’art se distingue par les caractéristiques suivantes :

  1. elle est unique et non reproductible;
  2. elle a un prix qui n’est pas fonction de ses qualités intrinsèques (les matériaux utilisés, la quantité de travail nécessaire à la produire, etc.);
  3. procure une expérience esthétique transcendante en transformant le rapport au monde de son spectateur.

Par cette dernière caractéristique, plus particulièrement, elle s’inscrit hors du système marchand. Plus spécifiquement, elle s’oppose à l’objectivisation du système marchand. En effet, ce qui caractérise le système économique est de transformer les relations en objet et d’occulter le « sujet » (au sens philosophique du terme). Dans le système économique, je ne suis plus un homme: je suis un consommateur, un contribuable, un travailleur, un chômeur, un étudiant, etc. (Et c’est la raison pour laquelle les exclus est le terme adéquat pour ceux qui sont à l’extérieur: ils ne sont pas un objet du tissus de relations économiques.)

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Le lampadaire et l’œuvre d’art

Ma dernière chronique a suscité beaucoup de commentaires. J’y prétendais, essentiellement, qu’une œuvre d’art ne se « consomme » pas, à tout le moins pas de la même manière qu’un hamburger, car elle possède certaines caractéristiques qui lui sont propres: unicité, expérience esthétique transcendantale, etc.

En cela, l’œuvre d’art (c’est vrai des arts visuels comme de la littérature, peu importe la discipline) ne peut être « demandée » comme on demande un hamburger – car je ne sais pas avant de l’avoir consommée ce qu’elle m’apportera. On m’a fait remarquer qu’il pouvait en être de même du premier hamburger. Cela est vrai, j’ai pris un raccourci rhétorique qui biaise mon argument: le point de vue individuel. J’aurais plutôt du prétendre que la « demande pour les œuvres d’art » dans son ensemble, la société, ne peut « demander » l’œuvre de Van Gogh avant qu’elle n’émerge de l’esprit créateur de l’artiste et apporte, ainsi, une révolution.

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