La géographie de mon père

Il y a aujourd’hui onze ans à 6h15 mon père mourrait aux côtés de ma mère, de sa meilleure amie (qui est comme ma grande sœur) et de moi. Le 24 novembre demeurera jusqu’à ma mienne de mort un événement, plus qu’une date: c’est le 24-novembre.

C’est donc la dixième année où je rend hommage à mon père, ce héros (évidemment). Un père aimant, chaleureux bien que bourru, un père qui valorisait autant la connaissance scientifique que l’imagination la plus débridée. Un être d’exception qui me manque encore tous les jours, malgré le deuil fait. Je rêve de lui presque toutes les nuits; dans mon univers onirique, il est vivant dans ma vie présente. Souvent, il est même présent aujourd’hui même si je suis conscient dans mes rêves qu’il soit mort. Cette impossibilité lui aurait plu, je crois. Elle aurait piqué sa curiosité insatiable. Comment être à la fois mort et vivant (sans être un zombie) pourrait-il être possible?

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Revêtir les habits de l’Empereur

Mario Marcil, mon père (24 ans), et moi, été 1970

À 6h15 du matin il y a cinq ans aujourd’hui, mon père mourrait dans mes bras et dans ceux de ma mère; il avait 60 ans. Du coup, je venais d’acquérir mon nom de famille. Fils unique, « Monsieur Marcil, » c’était moi, maintenant. Auparavant, lorsqu’on m’apostrophait de la sorte, y compris dans le cadre habituel du travail, j’avais l’impression d’usurper un statut qui ne m’appartenait pas légitimement.

Cela peut sembler terrible, mais je crois qu’homme, on le devient totalement à la mort de notre père. Nous cessons, symboliquement, d’être « le fils de. » Non pas que notre filiation s’éteigne avec notre père, bien sûr. Mais sa disparition engendre une nouvelle présence. Le roi est mort, vive le roi!

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Dans nos jeunes sociétés du Nouveau Monde, le sens de la filiation se cherche. Il n’est pas étonnant qu’en Amérique du Nord la généalogie soit aussi populaire. Notre soif d’ancrage dans l’Histoire est telle que nous cherchons à la créer, faute d’existence. Un peu comme les petits nobles de l’Ancien régime qui auraient vendu leur âme au diable afin de prouver leurs quartiers de noblesse.

Rien d’étonnant. Nous sommes tiraillés entre l’attachement à un passé glorieux et mythifié (la liberté du coureur des bois, la sécurité du paysan pourvoyeur, la vie dure transcendée de l’ouvrier urbain) et un futur à bâtir, le rêve des possibles infinis. Ce tiraillement se traduit inévitablement en un amour-haine de notre passé. Plutôt: une appropriation-négation de notre filiation. Une recherche parfois drolatique de nos origines, d’une histoire en miettes doublée de l’oubli et de la négation systématique de notre ascendance catholique, plutôt intolérante et hermétique aux influences extérieures. Réflexes normaux d’une société à peine adolescente, en somme.

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Mon père est né le 7 février 1946, quelques mois après la fin de la Deuxième guerre mondiale, donc. Conçu dans les restes de l’un des plus grands carnages de l’Histoire, il a vu le jour au tout début d’une ère d’espoir et de changements radicaux pour la société québécoise. Enfant de la fin des privations belliqueuses, il a grandi avec l’essor économique, social, intellectuel et culturel que furent les Trente glorieuses. À 21 ans, il découvrait le monde à l’Expo 67; ses 22 ans ont entendu les chants de renouveau de mai-68; à 24 ans, son fils de six mois dans les bras, il allait vivre la Crise d’octobre. Après une enfance dans un univers d’une autre époque (celle où un livreur, avec charrette à cheval, vendait la glace pour la glacière, taillée sur le fleuve), il entamait sa vie d’adulte la tête pleine des rêveries des surréalistes, des oulipiens et des néo-dadaistes. Et sa vie professionnelle à bâtir l’État moderne du Québec comme fonctionnaire au jeune ministère de l’Éducation.

Son père était un modeste ouvrier de la voirie municipale, un « finisseur de ciment, » et menuisier à ses heures. Sa mère, femme à la maison aux mille talents manuels comme bien des femmes de son époque. Mon père n’avait qu’une sœur, son ainée. Mes grands-parents étaient à toutes fins pratiques analphabètes; je m’en suis rendu compte enfant, en recevant d’eux une carte d’anniversaire. Comme mon père était le mâle des deux enfants, ma tante a du sacrifier sa scolarité pour permettre à mon père de faire son collège classique, puis son université.

En une génération, en moins de 25 ans, un jeune homme est passé d’une maison chauffée au bois à Ville LaSalle où l’on livrait la glace à cheval à un appartement rue Edouard-Montpetit, diplômes de mathématiques et d’informatique en mains, à lire Eluard, Queneau et Raoûl Duguay en rêvant d’un monde meilleur où l’idée de progrès scientifique et humain avait remplacé la foi en Dieu et la crainte de l’Enfer.

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L’histoire de mon père n’est pas unique, bien sûr. Elle a ses particularités singulières, mais c’est celle de l’ensemble de la société québécoise de la Révolution tranquille. L’histoire d’une génération coincée entre ce besoin de se réclamer de son passé et son désir de le dépasser, sinon de l’oublier. D’une génération qui a pris toute la place en jetant parfois le bébé avec l’eau stagnante du bain d’un catholicisme étouffant. Celle qu’on stigmatise à outrance – ces « baby-boomers » honnis d’avoir seulement existé. Faites-moi rire! Il y a des millionnaires et des itinérants, des philosophes et des analphabètes, des bandits et des saints, chez les baby-boomers, comme chez la génération X, Y et autres cohortes alphabétiques.

Il y a surtout des femmes et des hommes, comme mon père, qui ont légué à notre société un rapport contradictoire, ambigu à leur propre histoire. Un homme, dans le cas de mon père, mélancolique et aimant, qui souhaitait plus que tout au monde pour son fils une vie meilleure que la sienne (qui a été pourtant fabuleuse!), comme la sienne l’avait été par rapport à celle de ses aïeuls. Un papa joufflu, rieur mais bougon au cœur tendre, amoureux de ma mère toute sa vie, père attentif et fier. Un homme qui a désiré pour son fils le bonheur et l’indépendance.

Son fils, il doit se débrouiller avec tout ça. Apprendre à vivre, petit bourgeois scolarisé dans la facilité, qu’on appelle légitimement « Monsieur Marcil » depuis cinq ans, ayant revêtu les habits de l’Empereur. Cet Empereur, papa mon héros, bâtisseur d’une société plus libre et plus juste, ayant extrait de la sombre maison de son enfance à Ville LaSalle une vie lumineuse et créatrice. Dont le chemin creusé de ses propres mains a fait en sorte que je ne me reconnaissais à peu près aucun lien avec mes propres grands-parents, tant la distance était grande.

« Monsieur Marcil » doit, maintenant, se forger une légitimité et une liberté qui lui sont propres.

N’est-ce pas à l’image de l’ensemble de notre société?