Un (triste) mot sur CIBL

Nous avons appris cet après-midi que l’ensemble des employées et des employés de CIBL étaient mis à pieds; nous devrons attendre à lundi en fin de journée pour avoir plus d’informations. Je tiens simplement à souligner – particulièrement pour les gens à l’extérieur de Montréal – l’importance qu’a cette station de radio pour notre vie démocratique. CIBL n’est pas un média de seconde zone. CIBL existe depuis 37 ans et a formé une grande part des professionnel-les œuvrant dans les médias montréalais, québécois et canadiens que vous entendez, regardez et lisez tous les jours. Mais bien au-delà d’un club-école, elle représente une rare, précieuse et fragile voix alternative dans notre consensuel et beige univers médiatique, qui donne le crachoir à des propos qui écorchent, qui rabotent et qui défrisent le pouvoir, à l’instar de son aînée CKRL à Québec. J’ai bien évidemment une pensée solidaire et en colère envers mes collègues qui apprennent en ce premier vendredi de l’année qu’on leur coupe net frette sec leur gagne-pain.

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La machine à soupape

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Dans l’un de ses plus importants romans, Un grand homme de province à Paris (1839), deuxième volet des Illusions perdues, Balzac décrit les désillusions d’un provincial aussi ambitieux que vaniteux, Lucien de Rubempré, « monté » à Paris pour y connaître la gloire. Fréquentant les cercles littéraires, il devient journaliste. Ne refusant aucune compromission pour réussir dans la vie mondaine et politique, il passe d’un journal libéral à un journal royaliste – signant ainsi son arrêt de mort « médiatique » et mondain.

Ce roman demeure d’une actualité stupéfiante. Dans un célèbre passage, Balzac fait dire à Claude Vignon, un intellectuel cynique et désabusé, « Plus la loi sera répressive, plus l’esprit éclatera, comme la vapeur dans une machine à soupape. »

La machine à soupape va finir par péter au Québec. Non pas tant par la multiplication de lois et règlements répressifs, mais par l’indifférence du pouvoir face aux abus de leur application. Les actions policières des trois dernières semaines ne feront que polariser davantage l’opinion publique, croître la haine et donnera, au final, toute la légitimité au pouvoir exécutif de réprimer de manière encore plus ferme les mouvements d’opposition.

Je n’aurais pas cru écrire ces mots pour décrire la vie politique du Québec – même lors des pires dérapages du printemps 2012. Il y a urgence à ce que les soi-disant « élites » intellectuelles, sociales et – même – économiques du Québec exigent de notre gouvernement qu’il agisse avec responsabilité pour rétablir les conditions favorables à une délibération démocratique digne de nous. Le quatrième pouvoir, la presse, a un devoir pressant de faire la part des choses et de jouer son rôle: celui d’acteur démocratique de premier plan qui donne une voix à ceux à qui on le refuse. Faute de quoi, nous nous engageons de pied ferme dans l’atmosphère délétère d’Un grand homme de province à Paris – et nos idéaux seront définitivement des Illusions perdues

 

Voici cet extrait, qui mérite une lecture attentive.* C’est moi qui souligne en gras.

— Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait utiliser ce mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s’ensuivra. Qui succombera ? voilà la question.

— Le gouvernement, dit Blondet, je me tue à le crier. En France, l’esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que l’esprit de tous les hommes spirituels, l’hypocrisie de Tartufe.

— Blondet ! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin : il y a des abonnés ici.

— Tu es propriétaire d’un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur ; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j’en vive !

— Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de Plutarque ; nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n’engagent personne . Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s’en croit sali personnellement.

— Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare.

— Bah ! que peut la loi contre l’esprit français, dit Nathan, le plus subtil de tous les dissolvants.

Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie français dont la langue se prête admirablement à l’allusion, à la double entente. Plus la loi sera répressive, plus l’esprit éclatera, comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, le roi fait du bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie, ou la lui a dite. À l’individu qui se plaint, il sera quitte pour demander pardon de la liberté grande. S’il est traîné devant les tribunaux, il se plaint qu’on ne soit pas venu lui demander une rectification ; mais demandez-la-lui ? il la refuse en riant, il traite son crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe. S’il est puni, s’il a trop d’amende à payer, il vous signalera le plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles ! ses agresseurs, des monstres ! et il peut en un temps donné faire croire ce qu’il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n’aura tort. Il se servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi ; il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera ; il la louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des abonnés, il invitera les fables les plus émouvantes, il fera la parade comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son public. Ce sera l’acteur mettant les cendres de son fils dans l’urne pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.

— C’est enfin le peuple in-folio, s’écria Blondet en interrompant Vignon.

— Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les journaux, dirigés d’abord par des hommes d’honneur, tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des épiciers qui auront de l’argent pour acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là ! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme, il montera sur la colonne d’un journal pour souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l’Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se font aujourd’hui contre celui du roi, ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, le plus en plus insolente ; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu’au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu’ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu’ils y mourront. Voilà là-bas, à côté de Coralie, un jeune homme… comment se nomme-t-il ? Lucien ! il est beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d’esprit ; eh ! bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des condottieri. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront mourir de faim s’il a soif, et de soif s’il a faim.

 

* Balzac, Un grand homme de province à Paris (1839), deuxième partie des Illusions perdues, Paris, Houssiaux, 1874, p. 257-59 (disponible gratuitement sur Wikisource).

Il y a dix ans

Non je ne vous raconterai pas où j’étais lorsque j’ai appris les attaques sur les tours du World Trade Center de New York le 11 septembre 2011.

Vous aussi vous y avez pensé hier, je sais.

Je me souviens aussi du lendemain, d’avoir acheté tous les journaux qui me tombaient sous la main. Pour les Unes, surtout. Heureusement, le site Newseum a conservé quelques unes d’entre elles qu’on peut voir sur ce site, ici. Voici les trois Unes de quotidiens new-yorkais qui nous rappellent l’état d’esprit de cette journée triste et étrange. En plus de la couverture du New Yorker paru le 24 septembre 2001, la plus frappante de toutes à mon sens.

 

   
   

Ne pas voir le mal en nous

Hier en début de soirée au Texas a été exécuté par injection létale Mark Stroman, rendu coupable de deux meurtres. L’histoire est tristement banale: au lendemain des attentats du 11-septembre, Mark Stroman, 31 ans et qui aurait perdu une demi-sœur dans les attentats perd la raison et assassine aveuglément ceux qu’il considère comme des musulmans. Waqar Hasan, musulman d’origine pakistanaise. Quelques jours plus tard, il tire sur Rais Bhuiyan, qui se présente comme un musulman pratiquant est grièvement blessé par une balle de Stroman, mais survit. Il tue finalement Vasudev Patel, un hindou.

De son propre aveu, l’assassin est un « redneck » qui ne sait pas faire la différence entre un sikh et un musulman. Bhuiyan, sa victime, militait jusqu’au dernier moment pour que la peine capitale de Stroman soit commuée en emprisonnement à vie. Il y a quelques jours, les deux hommes, Stroman l’assassin et Bhuiyan la victime survivante, ont été interviewés par le New York Times. Une des entrevues les plus bouleversante d’humanité qui m’ait été donnée de lire dans un tel contexte.

Bhuiyan, musulman pratiquant rappelons-le, trouve la source de son pardon dans les principes de sa religion, comme il l’explique:

I was raised very well by my parents and teachers. They raised me with good morals and strong faith. They taught me to put yourself in others’ shoes. Even if they hurt you, don’t take revenge. Forgive them. Move on. It will bring something good to you and them. My Islamic faith teaches me this too. He said he did this as an act of war and a lot of Americans wanted to do it but he had the courage to do it — to shoot Muslims. After it happened I was just simply struggling to survive in this country. I decided that forgiveness was not enough. That what he did was out of ignorance. I decided I had to do something to save this person’s life. That killing someone in Dallas is not an answer for what happened on Sept. 11.

(On peut aussi visionner un reportage et une entrevue avec Bhuiyan par Democracy Now, ici.)

En ces temps glacials de nombrilisme et de néant d’empathie, monsieur Bhuiyan mérite les plus grands honneurs citoyens de la part de tous les Américains, sinon de l’ensemble des Terriens. Et la mémoire de monsieur Stroman, dont le repentir et le travail de réflexion sont exemplaires, mérite le respect de tous. L’assassin fait d’ailleurs l’éloge de sa victime (il a répondu au NYT par écrit, d’où l’orthographe et la typographie singulières):

Not only do I have all My friends and supporters trying to Save my Life, but now i have The Islamic Community Joining in…Spearheaded by one Very Remarkable man Named Rais Bhuiyan, Who is a Survivor of My Hate. His deep Islamic Beliefs Have gave him the strength to Forgive the Un-forgiveable…that is truly Inspiring to me, and should be an Example for us all. The Hate, has to stop, we are all in this world together.

***

Cette saisissante photographie est celle de l’exécution de Ruth Snyder le 12 janvier 1928, par électrocution au pénitencier de Sing Sing, dans l’état de New-York. (Source et article ici.*) Le photographe qui a capturé cette image, Tom Howard, l’a fait en toute illégalité, à l’aide d’une caméra attachée à sa cheville.

Le meurtre punitif d’État a presque toujours été mis en scène et « médiatisé » pour donner l’exemple, faisant fi des nombreuses études criminologiques qui démontrent que cette stratégie dissuasive ne fonctionne pas. À titre d’exemple, à la décapitation de Marie-Antoinette d’Autriche, le 16 octobre 1793, on raconte qu’il fallut plus de 30 000 soldats pour contenir la foule et que la reine déchue aurait mis une heure à traverser l’actuelle Place de la Concorde, débordant de milliers de curieux vengeurs, pour atteindre la guillotine.**

On s’interroge rarement sur la médiatisation de ces exécutions. Dans la plupart des États américains qui pratiquent la peine de mort, par exemple, les familles des victimes, voire le quidam lambda, peuvent assister à la mise à mort du condamné. Pourtant, malgré cette stratégie dissuasive, on ne montre pas, du moins aux États-Unis, les images de ces exécutions. Si j’étais partisan de la chose, il me semble que je militerais pour que ces meurtres d’État soient largement diffusés, aux heures de grandes écoutes, pour l’édification de la jeunesse délinquante.

Mais non. C’est même illégal. Alors pourquoi un journaliste redneck ne le fait-il pas, à l’instar de Tom Howard en 1928? Avec les technologies disponibles, cela serait pourtant un jeu d’enfant…

***

Je crois que la crainte des médias, même les plus « jaunes » d’entre eux, à montrer des images explicites réside dans le fait que nous répugnons à voir le mal en nous. L’exemple de l’affaire Bhuiyan-Stroman le démontre bien. Un homme banal comme vous et moi a fait le mal, l’admet et le proclame haut et fort. Grâce à l’humanité, à la bonté et à l’empathie de sa victime, il s’est transformé et se repend de ce mal en lui.

Non seulement le Gouverneur du Texas n’a rien fait pour sauver la vie de cet homme, mais il n’a pas tenu compte de l’élévation en humanité de deux de ses frères humains, de deux de ses concitoyen. Dans la plus vieille démocratie du monde dont la constitution a fleuri sur les idéaux des droits humains.

Je crois sincèrement que des journalistes devraient filmer des exécutions aux États-Unis. Topo précédé d’entrevues avec les proches des victimes et avec le condamné. Juste pour voir l’effet. Question que tout un chacun puisse voir le mal en eux. Et comprendre la profondeur des derniers mots de monsieur Mark Stroman, assassiné par l’État du Texas, hier à 18h:

A lot of people out There are still hurt and full of hate, and as I Sit here On Texas Death watch counting down to my Own Death, I have been given the chance to openly Express whats inside this Texas Mind and heart, and hopefully that something good will come of this. We need More Forgiveness and Understanding and less hate.

* Merci à Annie Desrochers sur Twitter de m’avoir fait découvrir cet article.

** Simone Bertière, Marie-Antoinette, l’insoumise, Paris, Le Livre de Poche, 2002.