Le français dans l’espace public à Montréal va bien

Ce matin dans Le Devoir, Monelle Guertin, doctorante en linguistique, publiait un texte fort instructif sur les statistiques démolinguistiques qui constituent des indicateurs adéquats pour évaluer la bonne ou la mauvaise santé du français, et montre que bien plus que la langue maternelle ou celle parlée à la maison « l’indicateur le plus pertinent pour [s]a vitalité […] se trouve à être la langue d’usage public ». En effet, faire du français la langue qu’on utilise pour « communiquer avec les autres membres de la société » est ce qui a motivé l’adoption de la loi 101 et toutes les mesures politiques en la matière depuis des décennies ont visé à faire du français la langue d’usage commune, comme on dit, tant à l’école, au travail que dans la vie publique et politique.

Je vous invite à lire son éclairant texte. Ce qui m’a toutefois frappé, c’est le commentaire d’un lecteur, qu’on retrouve sur le site du Devoir. Celui-ci affirme, en gros, que l’auteure ne tient pas compte de la situation à Montréal (elle s’intéresse à l’ensemble du Québec en effet), et que les données du recensement de Statistique Canada qu’elle cite « ne sont pas significatives« , puisque c’est à Montréal que « le sort du français se joue ». Il conclut en écrivant: « Si je me fie à ma propre observation plutôt qu’aux ‘chiffres’, l’anglicisation de Montréal est officieusement beaucoup plus importante que ce que croient les experts d’Ottawa. »

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La rationalité, les aprioris politiques et Nathalie Elgrably-Lévy

Dans les cercles de mes amis, particulièrement artistes et/ou intellectuels, ma consœur économiste Nathalie Elgrably-Lévy provoque, depuis quelques mois, des crises d’urticaire généralisées par ses prises de position radicales.

Mme Elgrably-Lévy est économiste senior pour le Québec de l’Institut Fraser et membre du C.A. de l’Institut économique de Montréal, deux « Think tanks » néolibéraux, et enseigne à HÉC-Montréal, notamment. Elle a publié il y a quelques années un bouquin cherchant à démontrer l’inefficacité de toute politique d’intervention de l’État dans l’économie, La face cachée des politiques publiques. Elle est notamment membre du C.A. de TVA.

On peut lire ses chroniques sur l’économie dans le Journal de Montréal (et sur Canoe.ca, ici). Ce sont celles-ci qui provoquent l’ire de mes amis.

Il y a quelques temps, elle commettait une chronique sur le financement des arts, où elle s’insurge contre ce qu’elle appelle de façon tout à fait erronée le « mécénat d’État. » Son argument est simple: si les artistes ne sont pas en mesure de vendre leurs œuvres, ils n’ont qu’à se trouver un autre boulot:

Quand l’art ne permet pas de mettre du beurre sur les épinards, ce n’est pas signe que l’État devrait intervenir. C’est plutôt une indication que la personne concernée devrait reléguer son art au rang de passe-temps et se trouver une occupation lucrative. Les artistes ne devraient pas être une classe à part. À l’instar du reste de la population, ils ont la responsabilité de choisir une carrière qui leur permette de subvenir à leurs besoins. Cela dit, il existe néanmoins une manière d’encourager la culture. Il suffit de réduire, voire d’abolir, les taxes sur les produits culturels. N’est-il pas préférable de rendre l’art plus accessible plutôt que de laisser des fonctionnaires choisir, à notre place, quels artistes auront notre argent ?

Cette semaine, elle s’insurge contre l’Agenda 21 de l’ONU un plan d’action pour le développement durable adopté lors du Sommet de Rio en 1992 qui formule une multitude de recommandations. Mme Elgrably-Lévy, dans une lecture qui se rapproche du délire, considère que l’Agenda 21 est la constitution d’un futur gouvernement mondial qui gérerait l’ensemble de notre vie: « L’endroit où l’on vit, ce que l’on mange, la quantité d’eau et d’énergie que nous consommons, nos modes de déplacement et de communication, ce qui est enseigné à nos enfants, absolument tout serait décidé par un gouvernement central. » Bien plus, une atteinte à nos libertés fondamentales:

L’être humain s’est battu pendant des siècles pour sa liberté. Aujourd’hui, l’ONU propose de remplacer la liberté par la servitude et d’imposer un collectivisme planétaire. C’est le retour au Moyen ge et aux méthodes totalitaires. Il existe certainement un meilleur moyen de concilier respect de l’environnement et respect de la vie humaine… à condition de faire l’effort d’y réfléchir.

Dans une chronique récente, elle juge que Barack Obama est un « illettré économique, » là également en travestissant complètement les propos du président américain. Et de lui faire doctement une leçon d’économie, non pas en recourant aux grands auteurs, comme elle le dit elle-même, mais en recourant au « gros bon sens, » son arme favorite après la déformation des faits et des propos d’autrui.

J’aime Nathalie Elgrably-Lévy parce qu’il est facile de la contredire. En la lisant, je me sens très compétent et intelligent. Contrairement à d’autres économistes ou penseurs sociaux, les efforts nécessaires à contrecarrer ses arguments sont minimes. Merci, Nathalie, d’épargner ainsi mon jus de cerveau!

Non.

Nathalie Elgrably-Lévy est dangereuse. Parce qu’elle écrit une chronique dans le quotidien imprimé le plus lu de la province, qui plus est par un lectorat qui n’a pas nécessairement le temps de lire 56 textes contradictoires sur ces questions pour se faire une opinion éclairée. Pis, elle use de son « statut » d’économiste, pour sévir, recourant à une aura de scientificité et d’objectivité qu’elle a peut-être mais dont elle n’use pas comme chroniqueuse. Encore pire, elle confond systématiquement l’opinion et l’analyse, drapant la première de la lourde chape de la rationalité de la seconde, faussant complètement le débat.

Je me permets de rappeler à ma chère consœur un principe fondamental de notre discipline, tel que je l’ai enseigné à des centaines d’étudiants à HÉC, tout comme l’ensemble des professeurs d’initiation aux sciences économiques le font tous les ans lors de leur premier cours.

Question de ne pas errer, je me réfère au premier chapitre du manuel de Paul A. Samuelson, fondateur du prestigieux département de sciences économiques du MIT, Economics, qui en est à sa 19e édition depuis la parution de la première en 1948, le manuel d’économie le plus vendu à ce jour.* (Oui ceci est un argument d’autorité. Mais aussi de généralité de l’opinion partagée.)

Quel est le rôle, donc, des économistes?

1- Décrire et expliquer les problèmes économiques qui nous concernent, afin de mieux comprendre la société dans laquelle nous évoluons. En ce sens, comme science sociale, les sciences économiques complètent, par un regard différent, les analyses des sciences politiques, de la sociologie, de l’anthropologie, etc.

2- Proposer des avenues pour gérer / régler ces problèmes économiques, par le biais de politiques publiques, bien sûr, mais aussi par la mise en place d’institutions ou de modèles d’organisation sociale. Le recours au marché peut en être un, comme dans le cas de la bourse du carbone, par exemple.

La plus grande tare de notre discipline est de confondre ces deux aspects: la description et la prescription, ou l’économie dite « positive » et celle dite « normative. » C’est ce que fait constamment Nathalie Elgrably-Lévy dans ses chroniques. Et c’est en quoi elle est dangereuse. Car elle élève au rang de vérité (sous-entendu: scientifique) des opinions politiques. Car la prescription, en matière économique, est excessivement délicate. D’une part, elle doit reposer sur des analyses et des études, pour éviter le mieux possible d’être dogmatique. Ainsi, il est fort possible qu’il soit objectivement profitable que l’État gère certains aspects de notre vie économique. D’autre part, les économistes sont évidemment aussi des humains (si, si, j’en ai connu certains) et des citoyens. Si les grands astro-physiciens ont souvent développé leurs théories en se basant sur des aprioris métaphysiques, imaginez ce qu’il en est d’un économiste! Tous les économistes ont des aprioris politiques. Tous. Ceux qui ne le reconnaissent pas sont coupables de malhonnêteté intellectuelle. Sont tout aussi malhonnêtes ceux qui ne réussissent pas à s’en départir au mieux de leur capacité (à l’impossible, nul n’est tenu – il en restera toujours quelque chose).

C’est le défi quotidien de tout économiste (et de tout penseur politique et social). J’y suis confronté tout le temps. Je me considère de « gauche » (même si je déteste les étiquettes) et j’ai, souvent malgré moi, des « réflexes » de gauche, qui me font errer en objectivité. Mais j’essaie, du mieux que je le puisse, de séparer mon opinion de citoyen de mes analyses de « spécialiste. »

La plus élémentaire des précautions intellectuelles voudrait que Mme Elgrably-Lévy fisse la même chose. Malheureusement, elle se rend aussi coupable que bien des activistes de « gauche » (ah! les trotskystes de ma jeunesse!) d’idéologisme de bas étage.

Et en cela, elle nuit gravement à notre discipline, ce qui n’est pas bien grave – économistes, nous aimons bien, au fond, être la tête de Turc des sciences sociales. Ce qui l’est davantage, c’est que par sa position, elle influence le débat public sur des bases viciées et vicieuses.

 

* Paul A. Samuelson et William D. Nordhaus, Economics, New York, McGraw Hill, 14e édition, 1992, pp.8-9.