C’est quoi le concept? Épisode 5: la création monétaire | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Mathieu Beauséjour, « Second Empire (Faith) », 2007

Dans le cadre de ma a série « C’est quoi le concept? » au magazine Les Éclaireurs de la radio de Radio-Canada, ce cinquième épisode diffusé hier soir est consacré à la création monétaire. On peut l’écouter sur l’audio-fil de Radio-Canada, ici.

La création de monnaie est probablement l’un des phénomènes économiques qui mystifie le plus. Comment cette monnaie, donc cette richesse, peut-elle naître à partir de rien? On est vite pris de vertige devant cette institution omniprésente dans nos vies quotidiennes qui ne repose pourtant sur rien d’autre que la confiance (fiduciaire) et qui est presque totalement « virtuelle » (scripturale).

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L’argent ne pousse pas dans les arbres | Chronique à «Dessine-moi un dimanche» (audio | Radio-Canada)

« Et si l’argent poussait dans les arbres? » C’est la question que pose, avec 49 autres, un curieux et intéressant petit livre dirigé par David Boyle. Un livre qui fait appel à l’intelligence et développe l’esprit critique. Je conseillerais de le lire en parallèle avec le récent livre publié par Gérald Fillion et François Delorme, Vos questions sur l’économie.

J’en ai glissé un mot dimanche le 11 mai 2014 avec Franco Nuovo à l’émission « Dessine-moi un dimanche » à la première chaine de Radio-Canada.

On peut écouter l’entrevue ci-dessous:

 

Boyle-Fillion-Delorme

 

L’Islande et l’argent Canadian Tire

NB: ce texte a été publié originellement le 6 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis quelques jours on parle dans les médias de l’adoption possible du dollar canadien par l’Islande. Cette proposition intrigue, en grande partie parce que nous n’avons pas l’habitude que notre économie soit à l’avant-scène internationale. Mais surtout, elle nourrit de nombreux fantasmes que j’ai lus ici et là sur les médias sociaux (en plus de nombreuses questions qui m’ont été soumises) – fantasmes alimentés par le mystère que constitue le système monétaire.

Car la monnaie que nous utilisons présentement participe de quelque chose d’effectivement mystérieux, si ça n’est mystique. Comment se fait-il que ces bouts de papier, ces inscriptions électroniques sur les disques durs des banques, possèdent un tel pouvoir? Cette fascination ne date pas d’hier – toute l’histoire de la monnaie se colore d’incompréhensions et souvent de terreur. Magique et tabou, l’argent inscrit également sa marque sociale dans la foi.

La monnaie, telle que nous la connaissons, est dite « fiduciaire » – du latin fides, foi. Ces bouts de papiers ou ces inscriptions électroniques n’ont de valeur que parce que nous leur en donnons. Point. Nous pourrions très bien décider collectivement, d’utiliser l’argent Canadian Tire (avant qu’il ne soit plus imprimé) comme monnaie dans nos échanges que cela serait tout aussi valide. La valeur de cette monnaie serait celle qu’on désirerait bien lui donner.

C’est la raison pour laquelle un pays comme l’Islande peut décider d’utiliser n’importe quelle devise étrangère comme moyen d’échange sur son territoire en les déclarant de cours légal. Dire que les devises officiellement utilisées sur un territoire ont un « cours légal » (tel que cela est inscrit sur les billets canadiens, par exemple) c’est simplement obliger quiconque de recevoir paiement d’une dette qui lui est due dans la monnaie ayant cours légal dans ce pays (par extension pratique, toute transaction monétaire).

Mais libre à quiconque de s’entendre pour régler une dette ou une transaction de toute autre manière, y compris dans une devise étrangère. Un Canadien ou un Serbe peuvent très bien effectuer une transaction en yens ou en dollars américains s’ils y consentent tous les deux.

Techniquement, le gouvernement islandais pourrait faire la même chose – sans demander la permission au Canada. (1) Mais pourquoi choisir notre devise plutôt que l’euro ou le dollar américain?

Dans le premier cas, l’Islande cherche à se protéger des remous financiers que connaît l’Europe présentement. Dans le deuxième cas, le dollar canadien représente une monnaie dont la valeur est plus stable sur les marchés internationaux que ne l’est la devise américaine. Le système bancaire et monétaire canadien est l’un des plus solide au monde et ce pays cherche tout simplement à adopter (pour quelques années, je suppose) une monnaie qui stabilise son économie fortement mise à mal par la crise financière de 2008.

Mais il y a plus. La monnaie n’est qu’une convention sociale basée sur la confiance et la foi en sa valeur, d’un point de vue strictement économique. Toutefois elle constitue également un symbole politique et identitaire extrêmement fort. Le peuple islandais est fier de son indépendance et de la vigueur de ses réflexes démocratiques. L’Islande possède le plus vieux parlement du monde (l’Althing existe depuis plus de 1000 ans) et s’enorgueillit depuis toujours de son indépendance. À preuve les deux référendums qui ont refusé à l’État le remboursement de la dette des banques. À preuve également l’élection par les citoyens d’une assemblée constituante en 2010 qui a le mandat de réécrire la constitution du pays et l’accusation judiciaire de l’ancien premier ministre pour son rôle dans l’effondrement du système bancaire en 2008.

C’est dans ce contexte qu’on doit comprendre le désir de l’Islande d’utiliser le dollar canadien comme monnaie officielle. C’est bien contre les institutions européennes et sans les États-Unis (symboliquement associés aux grandes institutions internationales comme le FMI qui ont, aux yeux des Islandais, malmené l’économie du pays pendant et après la crise) que ce geste est posé. Une monnaie nationale, officielle, participe du même mouvement de construction identitaire que puisse l’être une langue, au-delà des raisons pratiques.

Les Islandais ont décidé de retirer la confiance qu’ils avaient envers leur propre système financier comme ils décideront peut-être, par le biais de leur gouvernement, de faire confiance à une autre monnaie afin d’affirmer son indépendance et son identité nationale. Une décision sans doute profitable au plan strictement économique mais grandement rentable au plan symbolique.

Dans l’ensemble de ce mouvement islandais (référendums « contre » les banques, assemblée constituante élue, choix d’une nouvelle devise), il me semble qu’il y ait des leçons pour nous tous. À vous de choisir ce que ce « nous » désigne.

 

PS – et le Canada dans tout ça? On m’a demandé à plusieurs reprises ce que ça changerait pour le Canada. Réponse: rien. D’une part, l’officialisation du geste de la part du gouvernement islandais n’est pas grand chose de plus qu’une politesse diplomatique. Il cherche, aussi, à s’assurer qu’il pourra disposer suffisamment de numéraire (i.e. pratiquement, de billets papier) sur son territoire. Mais compte tenu que l’Islande ne compte qu’un peu plus de 300 000 habitant et que son économie ne représente qu’environ 1% de celle du Canada, cela n’aura aucun impact sur notre économie. C’est comme si Laval ou London en Ontario décidait d’adopter la roupie indienne – ça ne changerait rien à l’économie de l’Inde…

 

(1) De nombreux pays au 20e siècle ont adopté officiellement des monnaies étrangères stables (le dollar américain, le yen, le mark allemand) en des périodes troubles. Plusieurs pays (notamment en Amérique latine et en Afrique) connaissent encore un phénomène similaire, mais non officiel, celui de la « dollorisation », c’est-à-dire l’adoption généralisée d’une monnaie étrangère (le dollar, l’euro) par la population au lieu de la monnaie nationale, sans que le gouvernement ne l’ait décidé officiellement.

La « guerre des monnaies » : une opportunité pour nos entreprises

On parle depuis quelques semaines d’une guerre des monnaies autour de la devise chinoise, le Yuan. Il en sera largement question au sommet du G20 à Séoul. Comme le rappelle un excellent article de l’économiste Jean Matouk dans un article paru sur rue89, cette soi-disant « guerre des monnaies », on la connait depuis l’Antiquité. Sans remonter à Alexandre le Grand, il demeure vrai que les variations du taux de change sur les marchés sont une réalité qui affectent les entreprises et tous les citoyens depuis des lustres – et cela est particulièrement vrai d’une petite économie ouverte comme celle du Canada.

Les faits

➙ Depuis 1973, les monnaies se négocient librement sur les marché, du moins théoriquement, à l’exception de quelques unes d’entre elles dont la valeur est fixé par leurs gouvernements respectifs, généralement en la fixant au $ américain; le Yuan est l’une de celles-là son cours étant fixé au dollar américain depuis 1994, avec une léger flottement depuis juin dernier.
➙ Même si la valeur des devises est établie sur les grands marchés financiers comme n’importe quelle marchandise, les États, par le biais de leurs banques centrales peuvent soutenir ou laisser aller leurs devises nationales, ce qui est le cas des États-Unis présentement qui encourage une dévaluation du dollar afin de stimuler leurs exportations.
➙ Pour cette raison, le dollar canadien prend de la valeur par rapport au dollar américain. De plus, la hausse du prix des matières premières, dont est riche le Canada (sinon la spéculation) ajoutée à la bonne santé relative de l’économie canadienne font en sorte que le huard s’apprécie également sur l’ensemble des marchés.
➙ Le Canada est une économie qui dépend de son commerce extérieur: environ le quart des biens et services qui sont produits au Canada sont exportés; environ tiers de ce que nous consommons comme entreprise ou consommateur est importé. Les entreprises et les consommateurs canadiens et québécois sont donc très dépendants des taux de change.
➙ Depuis le début des années 1990, les taux de change connaissent des variations de plus en plus grandes. C’est le cas notamment du taux de change entre les monnaies canadienne et américaine, comme le démontre le graphe suivant.

Variation trimestrielle du taux de change
canado-américain depuis 1971 (cliquez pour agrandir).

Les effets

➙ Même si les États-Unis désirent ardemment une réévaluation du Yuan (afin de freiner les importations de produits chinois), les autorités chinoises n’ont aucun intérêt à court ou moyen terme de laisser leur devise s’évaluer. De la même façon, la faiblesse de la reprise aux États-Unis laisse présager que le dollar américain demeurera faible à moyen terme. On peut donc s’attendre que sur un horizon de 2 ans la valeur du dollar américain reste faible. De la même façon, grâce à la solidité de son secteur financier, à la plus grande diversification de ses marchés internationaux et à ses ressources naturelles, la monnaie canadienne devrait conserver sa vigueur à moyen terme.
➙ Cependant, il faut s’attendre à ce que les taux de change connaissent sur des courtes périodes (d’un trimestre à l’autre) de très fortes variations.
➙ Cette situation est préoccupante pour les entreprises exportatrices canadiennes, particulièrement dans le secteur manufacturier, qui voient ainsi la valeur de leurs produits fortement augmenter sur les marchés mondiaux. Incidemment, les données publiées ce matin montrent que le déficit commercial canadien s’est accru et que les exportations ont fortement chuté en septembre.
➙ Inversement, les importations de marchandises industrielles et d’équipement de production ont fortement cru pendant la même période, une belle surprise qui permettra à plusieurs entreprises d’être davantage concurrentielles. Il ne faut pas oublier que le Canada importe davantage qu’il n’exporte – un dollar fort n’est pas qu’une mauvaise nouvelle. Car les principaux produits importés augmentent directement les prix de production: machines et produits industriels, mais également pétrole.

Qu’est-ce qu’on fait ?

➙ À mon sens, les entreprises canadiennes, et peut-être québécoises en particulier, ont une opportunité qui ne s’est pas présentée depuis les quarante dernières années: (a) un climat économique relativement favorable, malgré la lenteur de la reprise; (b) pour plusieurs, elles ont profité de la récession pour réduire leurs coûts et/ou optimiser leurs processus; (c) le coût du financement est à son plus bas historique; (d) les opportunités sur les marchés étrangers hors États-Unis se multiplient à grande vitesse; (e) la force de la devise canadienne leur permet de nourrir leur croissance future.
➙ C’est la raison pour laquelle elles devraient investir massivement et rapidement dans la modernisation non seulement de leurs équipements mais aussi de leurs processus, voire même dans le développement de nouveaux produits.
➙ L’occasion est belle non seulement d’acheter des biens de production à l’étranger mais aussi d’importer… de l’expertise! Historiquement, il n’a jamais été aussi facile pour une entreprise, même de toute petite taille, de faire affaire avec des centres de recherche, entreprises complémentaire en innovation et même d’embaucher directement de la main-d’œuvre spécialisée qui fait cruellement défaut à de nombreuses entreprises d’ici. Le contexte est idéal pour être inventif et innovateur, créer des alliances avec les universités et centres de recherche d’ici, d’autres entreprises et des acteurs clés ailleurs dans le monde, et particulièrement dans les marchés de demain (et pas seulement la Chine, l’Inde ou le Brésil!).
➙ C’est aussi le moment idéal pour les entreprises exportatrices de se prémunir contre le risque de change, compte tenu de la forte variabilité des taux, en ayant recours à une assurance contre le risque de change. Trop peu de PME exportatrices se prévalent de cette protection qui devrait pourtant au centre de leur stratégie de gestion du risque, particulièrement dans un contexte de forte volatilité des changes qu’on connaitra vraisemblablement encore au moins sur un horizon de 5 ans.
➙ C’est le moment idéal, même pour les plus petites entreprises, pour établir rapidement une stratégie de diversification des marchés, qu’elle passe par une segmentation plus fine, le développement de nouveaux sous-produits, produits dérivés ou produits adaptés à des niches plus ciblées, et, finalement, de virtualiser au maximum les processus d’affaires pour se concentrer sur leur cœur de métier.