Dérives et dangers du libre-échange: Conférence dans le cadre des JQSI 2017

Dans le cadre des 21e Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI), j’aurai le plaisir de prononcer une conférence ce mercredi à Trois-Rivières, à l’invitation du Comité de solidarité/Trois-Rivières, sur les traités de libre-échange, et particulièrement les traités dits de « 3e génération » (PTP, AÉCG). Le hasard fait en sorte que les négociations sur l’ouverture du traité de l’ALÉNA reprendront ce mercredi et que l’administration Trump devrait faire une « grosse annonce », selon ce qu’on peut lire dans la presse aujourd’hui.

Les traités de libre-échange semblent être bien lointains de notre réalité quotidienne; or, c’est tout le contraire. Ils ont des impacts directs et parfois très grands sur un grand nombre d’entreprises et sur les personnes qu’elles emploient, sur la protection des écosystèmes ou de la culture.

Ça se passe au Théâtre du cégep de Trois-Rivières, à 19h, et l’entrée est libre. Événement Facebook, ici.

NB: pour mes abonné-es, je n’ai pas mis mon site à jour depuis plus d’un mois, mes excuses, ça viendra!

 

 

 

La privatisation de l’art

Les textes du numéro le plus récent de la revue Droits et liberté de la Ligue des droits et liberté a été rendu accessible publiquement hier. Le dossier porte sur les droits culturels et le droit à la culture.

On peut consulter l’ensemble du numéro ici.

 

La privatisation de la culture

Le soutien public aux arts constitue l’un des problèmes de politiques publiques le plus intéressant. Il présente une tension entre la liberté artistique et la tentation pour le pouvoir d’instrumentaliser les arts à son profit. Jusqu’au milieu du 20e siècle, l’appui financier aux arts et à la culture était l’apanage des détenteurs de pouvoir politique, religieux ou économique. L’édification de l’État-providence à partir de la Deuxième Guerre mondiale a permis le développement de politiques culturelles rationnelles, détachées, du moins en principe, de toutes velléités propagandistes. S’il y eût des princes de l’État, de l’Église ou de l’industrie, dont le mécénat ne participait d’aucune manière à la promotion de leur puissance, ils furent tout de même l’exception. De la banale glorification à l’utilisation pragmatique du travail artistique à des fins de propagande, son instrumentalisation a constitué la norme. On serait porté à croire que l’État technocratique n’utilise pas son pouvoir à la promotion d’une idéologie. La réalité n’est toutefois pas si tranchée.

Continuer la lecture de La privatisation de l’art

Gastem contre Ristigouche | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Ces jours-ci se tient le procès de la pétrolière Gastem contre la petite ville de Ristigouche, en Gaspésie. Une caricature du néolibéralisme. C’était l’objet de mon éditorial d’hier à « La Matinale » de CIBL.

Pour donner un coup de main à la petite municipalité, vous pouvez visiter le site « Solidarité Ristigouche », ici.

 

Qui sont ce «passagers clandestins»? | Conférence (Bibliothèque Éva-Senécal, Sherbrooke)

J’aurai le plaisir de prononcer une conférence autour de mon livre Les Passagers clandestins à la Bibliothèque municipale Éva-Senécal, dimanche le 9 avril à 14h.

L’entrée est gratuite pour les membres, 5$ pour les autres. Au plaisir de vous y voir et de discuter avec vous!

Informations et coordonnées, ici.

Présence au Salon international du livre de Québec

Je serai présent au Salon international du livre de Québec en séances de dédicaces pour mon livre Les Passagers clandestins, au stand des éditions Somme toute (157):

Aujourd’hui le vendredi 7 avril, de 18h à 19h30 et

demain le samedi 8 avril, de 15h30 à 17h.

Au plaisir de vous y croiser!

 

Les politiques d’austérité, un leurre idéologique | Relations

Les politiques d’austérité ne sont ni une histoire récente, ni une histoire du passé. Mes quelques réflexions politiques dans la revue Relations.

Dissonance cognitive néolibérale

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Comment se fait-il que l’idéologie néolibérale demeure aussi forte – sinon plus – après la grande récession que nous connaissons depuis 2008, alors qu’il semble évident que ce sont les politiques économiques qui s’en inspirent qui l’a causée? Nous vivons dans une espèce de dissonance cognitive, prétend l’historien de la pensée économique Philip Mirowski dans son tout dernier ouvrage Never Let a Serious Crisis go to Waste (Ne gaspillez jamais une crise sérieuse), dont le sous-titre est How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown (Comment le néolibéralisme a survécu à la crise financière).

Cette dissonance cognitive se retrouve plus particulièrement chez les économistes – universitaires, politiques, commentateurs médiatiques. Comment se fait-il que les économistes – et ceux qui relaient leurs idées, conservent encore à ce point leur foi envers l’idéologie néolibérale? Voilà la question que pose Philip Mirowski dans cet ouvrage aussi important que passionnant – car l’économiste et historien des idées sait raconter des histoires, comme le montrait son More Heat than Light: Economics as Social Physics, Physics as Nature’s Economics (Cambridge University Press, 1989), dans lequel il expliquait comment la physique classique avait influencé, voire fondé, l’épistémologie de la pensée économique néoclassique. Cette dernière est la théorie dominante de la discipline, enseignée comme l’unique voie vers la vérité dans la plupart des départements universitaires, qui se confond et fonde très souvent l’idéologie néolibérale.

=style="float:L’influence mutuelle de l’idéologie néolibérale et de la pensée économique néoclassique traverse l’ouvrage de P. Mirowski. Si son livre constitue d’abord et avant tout une critique vitriolique de l’incompétence des économistes orthodoxes à prévoir la crise et de leur capacité à se décharger de leur incompétence, il s’appuie d’abord et avant tout sur la démonstration que l’idéologie néolibérale a infiltré toutes les couches du discours public mais aussi des comportements politiques et privés. La puissance de l’idéologie néolibérale – portée par ce que l’auteur appelle le «Neoliberal Thought Collective» – est d’avoir permis aux économistes orthodoxes d’assurer la continuité leur hégémonie dans le discours de vérité, malgré la crise : «Economists fiddle with their models, Rome (and Athens) burns, and the Neoliberal Thought Collective just grows stronger» (p.243). Cette citation donne le ton de l’ouvrage: parfois drôle, souvent caustique, toujours critique.

La démonstration est celle d’un historien des idées: documentant soigneusement le développement et la propagation des idées néolibérales, P. Mirowski montre à quel point cette idéologie, portée par les économistes patentés et relayés par les médias, notamment, a survécu à la crise, malgré l’accumulation de preuves qu’elle a contribué à son développement. La thèse centrale de l’ouvrage est forte: la grande crise économique que nous connaissons depuis 2008 est un phénomène épistémologique (p.344). Ce sont donc les idées qui ont préséance sur les faits, parce que le néolibéralisme théorise toutes les sphères de notre vie: «Neoliberalism has consequently become a scale-free Theory of Everything: something as small as a gene or as large as a nation-state is equally engaged in entrepreneurial strategic pursuit of advantage, since the ‘individual’ is no longer a privileged ontological platform» (p.59).

Pour en arriver à ce résultat formidablement paradoxal, le néolibéralisme a dû organiser sa stratégie de propagation idéologique à deux niveaux – une stratégie qui ne se réduit pas à de la simple propagande mais se ramène, plutôt, à un ensemble de procédés basés sur le marché (p.227) – une doctrine de la «double-vérité». D’une part, une version «exotérique» qui s’adresse aux masses et, d’autre part une version «ésotérique» de sa vérité qui s’adresse aux élites politiques (p.68). La conjonction des deux versions a permis l’émergence d’un néolibéralisme de tous les jours (chapitre 3) et celle de l’asservissement de la pensée économique néoclassique aux idéaux néolibéraux, particulièrement dans les universités (chapitre 4).

Fondamentalement, la doctrine néolibérale a dû être intériorisée (« everyday neoliberalism ») pour pouvoir être aussi forte et survivre: «The tenacity of neoliberal doctrines that might have otherwise been refuted at every turn since 2008 has to be rooted in the extent to which a kind of ‘folk’ or ‘everyday’ neoliberalism has sunk so deeply into the cultural unconscious that even a few rude shocks can’t begin to bring it to the surface long enough to provoke discomfort » (p.89).

Cet ouvrage présente non seulement une critique du néolibéralisme et de ses origines – notamment véhiculé au sein des élites comme de la «populace» par la Société du Mont Pèlerin fondée en 1944 par les grands ténors de cette idéologie et par la centaine de «think tanks» néolibéraux qui en ont émergé – mais aussi de la pauvreté intellectuelle de la réponse des mouvements de protestation de gauche (pensons aux Occupy) face à la puissance qu’il représente. Une idéologie fondée en discours de vérité, par la théorie économique néoclassique, qui ne gaspillera jamais une crise de l’importance de celle que nous connaissons depuis 2008.

Il s’agit là d’un ouvrage fondamental et profondément fécond pour à la fois mieux comprendre la crise économique actuelle que la persistance du discours néolibéral et ses multiples facettes. En tant qu’historien de la pensée économique, Philip Mirowski documente soigneusement les nombreuses variantes du néolibéralisme mais les ramène à des idées centrales – sa présentation synthétique des 13 thèses fondamentales du néolibéralisme est magistrale (p.53-67) – qui nous permettent de mieux comprendre la formidable puissance de cette pensée politique hégémonique. Un livre quelquefois un peu technique pour le non-initié mais qui devrait figurer sur la liste de lecture obligatoire de tout journaliste, commentateur et analyste de notre monde contemporain. Sans aucun doute l’un des ouvrages d’économie politique les plus importants publiés ces dernières années et à coup sûr l’un de ceux qui éclairent le mieux la grande crise économique actuelle, car il sait en analyser les fondements idéologiques, épistémologiques et politiques.

Never Let a Serious Crisis go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, par Philip Mirowski (Verso Books, 2013, 467 p., ISBN 978-1-78168-079-7, 34,95$).

Le sommeil dogmatique

NB: ce texte a été publié originellement le 14 avril 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Il faut toujours se méfier des bonnes intentions. Non pas uniquement parce que l’enfer en est pavé, comme on le sait. Mais surtout parce qu’elles sont vides, opaques – leur sens échappe à toute prise et permet de meubler le discours d’un semblant de grandeur morale et de neutralité bienveillante. Au contraire du discours idéologique qui provoque, par sa nature même, adhésion ou opposition, le discours de bonnes intentions est irréfutable. Nul ne peut être contre la vertu. Encore moins contre le bien et la vérité.

Ainsi en est-il de certains mots qui envahissent l’espace public sans que l’on s’en rende compte ni que l’on se méfie de leur portée véritable, tant leur utilisation semble naturelle, leur sens vrai et les intentions de ceux qui les prononcent, bonnes. La «gouvernance» est de ceux-là: «La plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but. On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité sémantique», écrit Alain Deneault dans son dernier ouvrage, Gouvernance: Le management totalitaire (p.17). Dans cet essai aussi percutant que rigoureux, Deneault déconstruit quasi littéralement une perversion du langage. Perversion délibérément introduite dans le discours public il y a une trentaine d’années:

Implantée dans le champ de la vie publique par Margaret Thatcher au tournant des années 1980, la gouvernance justifiera ainsi une mutation du rôle de l’État. Cet euphémisme masque en réalité une révolution. Sous couvert de réaffirmer la nécessité d’une saine gestion des institutions publiques, le terme désignera non seulement la mise en œuvre de mécanismes de surveillance et de reddition de comptes, mais également la volonté de gérer l’État à la manière prétendument efficace d’une entreprise. (p.11)

Trente ans plus tard, le vocabulaire de la gouvernance infiltre toutes les sphères de l’activité sociale, ici comme ailleurs. Il suffit de suivre un peu l’actualité québécoise pour constater qu’on traite de gouvernance à toutes les sauces: gouvernance souverainiste, gouvernance des universités, gouvernance des «grands chantiers» et des agences gouvernementales, même les organismes subventionnaires dans le domaine culturel demandent à de toutes petites compagnies de théâtre ou de danse de se doter d’une structure de saine gouvernance. Le Québec peut même s’enorgueillir d’abriter l’Institut sur la gouvernance des organisations privées et publiques qui «a pour objectif d’être un centre d’excellence au Canada et à l’étranger en matière de recherche et de formation sur la gouvernance ainsi qu’un centre d’études sur les meilleures pratiques dans le fonctionnement de la haute direction des organisations.» Difficile d’imaginer une phrase plus vide de sens que celle-là.

style="float:

Ce vide sémantique n’est pas sans conséquences: l’application des techniques managériales d’efficacité, de productivité et d’utilité à la chose publique par le thatchérisme cherchait tout simplement à évacuer le politique de la vie sociale. Il n’y a plus de démocratie, de vie politique, mais tout simplement une gestion rigoureuse et efficace des affaires publiques – lesquelles rigueur et efficacité se mesurent à l’aune de la qualité de leur «système de gouvernance». La philosophie politique ultralibérale à laquelle adhérait Margaret Thatcher ne lui permettait pas de concevoir la société comme rien d’autre qu’un amalgame de divers acteurs privés. En ce sens, l’État n’est plus l’organisation politique d’une société ou d’un peuple, constitué de diverses institutions, mais un ensemble d’organisations publiques qu’on doit soumettre aux mêmes «règles de gouvernance» que les organisations privées. Le gouvernement est alors «restreint lui-même au simple rôle de partenaire dans l’ordre de la gouvernance, n’encadre plus l’activité publique, mais y participe à la manière d’un pair» (p.81).

La vie politique se soumet, dès lors, aux règles du management et de la gestion efficace – et, ultimement à celles de la concurrence. On met en concurrence les diverses composantes de l’administration publique avec les entreprises privées, forçant les organismes gouvernementaux non seulement à singer la logique du secteur privé, mais surtout à les coincer dans un double rôle insoutenable: adopter les règles du privé tout en continuant à servir l’ensemble de la communauté et à préserver le bien commun. Aporie insoluble – le langage lisse et neutre de la gouvernance évacuera en douce la véritable vie politique de nos sociétés.

Évacuer le politique de la vie publique implique une annihilation radicale de la dissidence et de la pensée critique – les dogmes de la gouvernance revêtant des «airs de pensée critique» (p.132). L’élément le plus fondamental de la vie démocratique se vide de sa substance: on «délibère à vide» (p.125). À la délibération, au cœur même de la vie politique, se substitue le choix du meilleur gestionnaire – celui ou celle qui réussira à appliquer avec le plus d’efficacité et de rigueur les règles de bonne gouvernance.

Ce qui au départ ne semble être que de bonnes intentions – qui s’opposerait à la gestion efficace des affaires publiques? – bâillonnent au final toute dissidence, toute pensée critique, toute lutte sociale au profit d’un sommeil dogmatique imposé par les élites économiques et politiques et par les «boutiques de soins en bonne gouvernance» (p.126) – ces instituts divers et variés qui relaient une rhétorique anesthésiante nous rendant insensible au débat politique et à la délibération démocratique.

Gouvernance: Le management totalitaire, par Alain Deneault (LUX Éditeur, 2013, 194 p., ISBN 978-2-89596-155-0, 14,95$).

Le client a toujours raison

NB: ce texte a été publié originellement le 5 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Une certaine gauche un peu fruste s’obstine à condamner en bloc notre système économique en le qualifiant de « néolibéral. » Ce type de diabolisation ne mène à rien d’autre qu’à une simplification à outrance de la réalité. Car au final, elle ne nomme rien.

Or, l’idéologie soutenant le système économique dans lequel nous vivons est constituée d’un ensemble complexe de partages de pouvoirs, de référents symboliques et, surtout, de discours. Parmi ceux-ci, celui qui éclaire le mieux le résultat des élections générales du 4 septembre au Québec est sans contredit l’obsession managériale.

Au cours des trois ou quatre dernières décennies, le discours propre au management s’est imposé peu à peu dans toutes les sphères de l’activité humaine. Il est possible, en ce début de 21e siècle, d’affirmer sans rire que les jeunes enfants doivent développer leur leadership ou d’évaluer les coûts-avantages – financiers, émotionnels, quand ce n’est pas environnementaux – d’avoir des enfants.

On ne parle pas tant d’économie dans les débats politiques: on y discute des qualités de gestionnaires des partis et élus. Les engagements électoraux ne sont pas tant des propositions de politiques économiques qu’un portefeuille de produits offerts avec les techniques marketing les plus classiques.

Il serait facile de prétendre qu’en votant à près de 60% pour la CAQ et le PLQ, près de deux tiers des électeurs ont voté pour le «néolibéralisme». Il semble plus juste d’affirmer que 90% des électeurs ont voté pour une vision managériale de la politique – en y ajoutant les votes pour le PQ. Car au-delà du fait que les trois principaux partis se distinguent en se situant légèrement à droite et à gauche de notre extrême centre historique, ils n’ont tenté rien d’autre, au cours de cette campagne comme dans leurs plateformes ou l’ensemble de leurs interventions, que de convaincre l’électorat de leur capacité à bien gérer l’appareil étatique ou l’ensemble de l’économie. À être efficace et à offrir le meilleur portefeuille de produits électoraux.

Au final, puisqu’on se situe sur le terrain du management, on cherche à séduire un maximum de clients en offrant la plus large gamme de produits possible. En management, on appelle ça de la segmentation de marché: quelques millions ici pour les familles de la classe moyenne, quelques millions par là pour les entrepreneurs, et ainsi de suite.

L’aboutissement de cette obsession managériale se constate dans un clientélisme politique généralisé.

Même les partis nettement marqués à gauche comme Québec solidaire ne sont pas épargnés par ce zeitgeist. QS propose un bouquet varié de produits politiques qui, comme c’est le cas pour le PQ, la CAQ ou le PLQ, se ramènent à dépenser plus ou moins dans tel secteur ou à imposer plus ou moins tel type de richesse économique.

Arrivé le scrutin, l’électeur se retrouve comme face à un ensemble de catalogues de Noël: fera-t-il ses emplettes chez Sears, Eaton ou La Baie? – pour reprendre des exemples d’un temps presque révolu.

On est loin d’une vision cohérente des politiques économiques. On reconnaît le logo de La Baie à chaque page du catalogue, mais à l’intérieur les produits sont similaires. S’ils se distinguent, ça n’est que très marginalement.

Au risque d’être caricatural, si QS n’a pas réalisé un meilleur score au scrutin, c’est que l’évaluation des électeurs à l’égard de son programme électoral passe par la même grille d’analyse: on y voit plus de dépenses publiques, une allocation des ressources publiques différente et davantage de taxes et d’impôts. Pas une vision du monde, pas un projet de société.

Un des rares partis à faire exception à cette règle est peut-être Option nationale, qui propose un programme politique basé sur de grandes orientations stratégiques en matière de développement politique davantage que sur un catalogue de produits cherchant à satisfaire le client.

Outre les questions de notoriété et de visibilité médiatique, malgré la présence de Françoise David au débat des chefs et des campagnes tous azimuts de la part de QS et de ON, les lendemains de veille des deux partis de gauche du Québec seront difficiles. Ils n’ont récolté à eux deux que 346 000 voix – ON n’ayant reçu que 28 000 bulletins de plus en sa faveur que ceux qui ont été rejetés. Dans cette recherche du gestionnaire le plus efficace et qui en donne plus pour son argent au client, QS fait peur parce qu’il veut dépenser et taxer davantage et on perçoit ON comme un bon vendeur sympathique mais qui ne nous parle pas de ses produits ni de leur prix.

Dans l’ensemble, nous sommes coincés, au Québec comme ailleurs, dans cette logique de gestion et de marketing. Ça n’est donc pas tant au « néolibéralisme » triomphant que près de quatre millions d’électeurs ont accordé leur vote. Pas étonnant que le vote se soit réparti de manière aussi égale entre les trois finalistes: entre les catalogues Sears, Eaton et La Baie de mon enfance, il y avait peu de différence. Et les trois magasins se partageaient le marché à peu près équitablement. Ainsi en est-il du PQ, du PLQ et de la CAQ.

Fadaises et billevesées

NB: ce texte a été publié originellement le 25 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

La campagne électorale n’est même pas commencée que les espaces médiatiques (les « nouveaux » comme les « traditionnels ») regorgent de fadaises et billevesées aussi diversifiées qu’insupportables. Nul parti ni groupe d’intérêt ne semble épargné par le virus de la vacuité de la pensée.

Ça promet.

L’édition de La Presse de ce 25 juillet en fait l’éloquente démonstration dans deux textes d’opinion. Le premier, de l’éditorialiste Mario Roy est intitulé ‘L’épouvantail. » Le second, Michel Kelly-Gagnon et Yanick Labrie de l’Institut économique de Montréal (un think-tank qui défend les valeurs du libéralisme économique), « Une ère néolibérale ? »

Les deux textes conspuent un soi-disant discours anti-économique porté par les milliers de manifestants dans les rues de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec dimanche dernier, qui en appellerait à mettre « dehors les néolibéraux » (cf. page Facebook de l’événement).

Messieurs Roy, Kelly-Gagnon et Labrie tentent de démontrer que (a) le Québec n’est pas néolibéral, bien au contraire et que (b) il s’agit d’un discours idéologique, « chez nous, le néolibéralisme fait office de Bonhomme Sept-Heures, » selon les mots de Mario Roy. Ils réclament doctement que les « carrés rouges » (qui osent contester l’ordre politico-économique actuel et pas uniquement la hausse des droits de scolarité) devraient « recourir aux faits et de laisser tomber les slogans creux. »

Ce qu’il y a de pathétique dans ces deux textes, emblématique d’une petite opinion de droite qui ne mérite même pas le nom de « pensée, » est non seulement sa malhonnêteté intellectuelle qui confine au ridicule – quoi ! on déduit une idéologie de quelques slogans gribouillés sur les pancartes de manifestants ? – mais bien plus qu’elle se tire joyeusement dans le pied en ridiculisant sa propre posture idéologique.

Car nos auteurs considèrent que le néolibéralisme se résumerait à « la réduction et au rôle de l’État » (les termes apparaissent dans les deux textes).

Ainsi, ces messieurs, coincés dans le costume empesé de leur bien-pensance, réduisent eux-mêmes l’idéologie politique et économique qu’ils défendent contre ces séditieux contestataires à la simple réduction de la taille de l’appareil d’État.

Un aveugle souffrant de Parkinson aurait moins de mal à se tirer dans le pied.

C’est là faire bien peu de cas de l’héritage intellectuel de Friedrich Hayek et de Milton Friedman, le grand-père et le père du néolibéralisme. Encore moins de la profondeur de la pensée de leurs influents prédécesseurs, de Hobbes à Isaiah Berlin en passant par Locke, Hutcheson, Adam Smith ou Tocqueville. [1]

La position néolibérale – tant est qu’elle soit unifiée – sur le rôle de l’État n’est, d’une part, qu’une conséquence logique parmi d’autres d’un ensemble de prémisses et d’analyses au cœur d’une pensée complexe et riche. D’autre part, le néolibéralisme ne peut en aucun cas se dissoudre dans cette idée simpliste.

Les fondements épistémologiques et éthiques et la vision anthropologique qui fonde la philosophie néolibérale postule, notamment, la primauté de la liberté et de l’intérêt individuels. De l’efficacité des mécanismes de marché dans la régulation économique et sociale. De l’appât du gain et de l’enrichissement personnel comme moteur de la croissance économique comme du développement de la civilisation. De la prépondérance des droits privés. Ainsi de suite. [2]

Les conséquences économiques et politiques de cet ensemble d’axiomes et d’aprioris constituent un ensemble vaste et foisonnant de préceptes politiques.

Les ramener à la réduction de la taille de l’État a au moins deux conséquences. D’une part, de rendre l’idéologie (néo)libérale aussi peu attrayante qu’un prospectus financier. Comment, dans ce contexte, soulever l’enthousiasme des électeurs ? Comment s’étonner, de plus, qu’on s’y oppose avec des arguments tout aussi simplistes ? D’autre part, on confine sciemment, de ce fait, le débat politique à de petits enjeux de management de la chose publique.

Ce discours managérial oblitère l’importance de la discussion et de la délibération dans l’espace public. Une discussion et une délibération authentiques qui dépassent très largement ces considérations de gestionnaire. Une discussion démocratique qui participe de la vigilance, de l’inquiétude, de la remise en question continuelle. Qui ancre l’histoire fragile d’une société dans le présent de ses décisions politiques – et qui, ce faisant, dépasse largement un processus électoral ramené au choix du meilleur gestionnaire de l’administration publique.

La position de l’éditorialiste de La Presse et des figures de proue de l’IÉDM sont à l’image de l’idéologie clientéliste et managériale partagée par au moins trois des cinq principaux partis politiques québécois. Fadaises et billevesées d’une pensée réductrices à en pleurer.

Et la campagne électorale n’est pas encore commencée.

Ça promet.

 

[1] À cet égard, l’ouvrage de Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme (Paris, Calmann Lévy, 1994), constitue une belle introduction.

[2] Le récent livre de Serge Audier, Néo-libéralisme(s) : une archéologie intellectuelle (Paris, Grasset, 2012) démontre à cet égard la pluralité des postures éthiques et politiques néolibérales.