La pagaille

NB: ce texte a été publié originellement le 27 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

On croit que, lorsqu’une chose finit, une autre recommence tout de suite.
Non. Entre les deux, c’est la pagaille.
Duras, Hiroshima mon amour.

 

 

Jeudi dernier à son émission, Marie-France Bazzo posait à Pierre-Yves McSween et moi la redoutable question : peut-on réformer le capitalisme ? Sous-entendu : quatre ans et demi après la débâcle financière de 2008, qu’est-ce qui a changé ? Où en sommes-nous ? Où allons-nous ? Alors que les principales économies mondiales, à commencer par celles de l’Europe et des États-Unis, stagnent plutôt que de retrouver le chemin de la croissance, on peut se demander si le capitalisme n’est pas en train de s’essouffler voire de s’effondrer. On annonçait même cette semaine que la Grande-Bretagne risquait de tomber en récession pour une troisième fois depuis le début de la crise – une troisième fois ! – alors qu’elle a tout de même l’une des économies les plus solides au monde.

 

Une machine à bouffer le pouvoir politique

La critique, plus ou moins radicale, du capitalisme semble être à la mode depuis le début de la crise. On y accorde beaucoup de place dans l’espace public – ce qui a fait apparaître nombre de sottises sur la nature même de ce capitalisme. On le diabolise ou on l’assimile à l’ensemble des caractéristiques de notre économie. Deux interventions à la discussion de Bazzo.tv sont à cet égard remarquablement représentatives de ces simplifications. Alors que Joseph Facal affirme que le capitalisme serait né à la fin du Moyen Âge, Paul St-Pierre Plamondon en rajoute en soutenant qu’il « a toujours été là, même au Moyen Âge ou même chez les Romains. » M. Facal complète le portrait en laissant sous-entendre qu’il n’y a qu’une alternative au capitalisme : « au 20e siècle les sociétés qui ont voulu sortir du capitalisme et construire autre chose ont sombré dans la pauvreté, la perte des libertés – le communisme on a essayé ça. »

Ces idées illustrent bien la confusion des débats actuels. On assimile au capitalisme certaines de ses caractéristiques, notamment la présence des marchés. Or les marchés ont existé dans à peu près toutes les civilisations et époques. On oppose au capitalisme des sociétés communistes qui tueraient la richesse et la liberté. Il y a pourtant plusieurs exemples historiques et contemporains qui s’y opposent.

Autant les défenseurs du capitalisme que ses opposants les plus radicaux colportent trop souvent ce type de faussetés. Au final, on diabolise toute forme d’activité économique – ce qui constitue bien évidemment un non sens.

Le capitalisme est l’une des caractéristiques du mode d’organisation économique le plus généralisé sur la planète en ce début de 21e siècle. Il est né avec la révolution industrielle et a pris toute son ampleur au milieu du 19e siècle. De fait, le mot « capitalisme » lui-même n’a véritablement été utilisé dans son acception exacte qu’en 1817 par David Ricardo – un immense penseur de l’économie libérale classique – en écrivant, par exemple : « si le drap ou les étoffes de coton se divisent entre l’ouvrier et le capitaliste, la part du dernier ne s’accroîtra qu’aux dépens de celle du premier. » [1]

Dans cette petite phrase se trouve la caractéristique du capitalisme né, non pas au Moyen Âge mais bien à la fin du 18e siècle : l’existence de capitalistes, d’individus propriétaires des capitaux, c’est-à-dire des moyens de production, et de travailleurs qui ne le sont pas.

Certes, depuis 200 ans, le capitalisme a évolué, s’est transformé – mais c’est cette caractéristique fondamentale qui le distingue des autres systèmes d’organisation économique que nous avons connu dans le passé. Basé sur la propriété privée des moyens de production, il permet l’accumulation du capital – i.e. l’enrichissement – de ces propriétaires qui s’accaparent, avec le temps, un pouvoir de plus en plus grand sur l’organisation économique, puis sociale et politique, des nations. Au final, cette organisation particulière de la vie économique permet aux propriétaires des moyens de production (pour reprendre une formulation un peu vieillotte) d’obtenir un pouvoir de plus en plus grand – ce qui accroit inéluctablement les inégalités économiques. Le capitalisme est ainsi une machine à bouffer le pouvoir politique par le pouvoir économique. On peut le constater quotidiennement par la force des grands lobbys industriels mais aussi par la perversion du discours politique qui intègre totalement la logique économique.

 

Au milieu de nulle part

Cette machine à bouffer le pouvoir politique en est aussi une terriblement destructrice à maints égards. Il y a 40 ans, le Club de Rome, un groupe de réflexion sur les problèmes globaux de notre temps publiait un rapport commandé à un groupe de chercheurs du MIT, The Limits to Growth [2] (en français : Halte à la croissance). Résultat d’un travail de simulation informatique audacieux et innovateur, il présentait plusieurs scénarios d’évolution de l’ensemble de la planète jusqu’en 2100.

En deux mots, ces simulations prévoyaient que la croissance démographique, la poursuite de l’industrialisation, l’accroissement de la pollution, l’exploitation des ressources naturelles et la production alimentaire suivaient des courbes exponentielles et nous mèneraient, à terme, à l’effondrement du système économique tel que nous le connaissons. De fait, nous vivons actuellement trois crises qui se nourrissent l’une l’autre : (a) une crise financière nourrie par une spéculation débridée qui n’a plus de liens avec la production économique réelle et qui génère des inégalités de plus en plus grandes, (b) une crise alimentaire qui affame nombre de populations dans le monde et crée de dangereux déséquilibres eux aussi causés notamment par la spéculation et (c) une crise environnementale dont le réchauffement climatique représente le phénomène le plus destructeur.

Accueilli froidement – voire critiqué violemment – le rapport Meadows (du nom de deux de ses principaux auteurs) a pourtant, année après année, démontré la justesse de ses prédictions. Les mises à jour [3] de ses conclusions mènent à la même conclusion : nos économies suivent le scénario « business as usual » – c’est-à-dire que nous ne changeons rien dans nos manières de consommer ni de produire – et cela mènera à l’implosion de l’ensemble du « système mondial » au milieu du 21e siècle. Soit dans 30 à 40 ans.

En bref : on nous disait il y a quarante ans que si on ne fait rien, le système va péter. Et comme nous n’avons rien fait, nous nous dirigeons vers un mur et ça va péter.

Depuis le milieu des années 1970, justement, nous avons nourri cette machine infernale de deux manières : la majorité de la population (la soi-disant classe moyenne) a vu son revenu réel stagner, à peu de choses près. Autrement dit un homme ou une femme qui est entré sur le marché du travail au début des années 1970 au début de la vingtaine a poursuivi l’ensemble de sa carrière sans gagner davantage à la fin qu’au début. Pour nourrir l’illusion de son enrichissement, cet homme ou cette femme n’a que deux solutions concomitantes : consommer à bas prix des produits fabriqués en Chine ou dans une autre économie dite « émergente » et s’endetter. De fait, depuis son entrée sur le marché du travail, c’est ce qu’on constate : l’accroissement de l’endettement de la grande majorité de la population et le développement ahurissant des économies de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, par exemple.

Le sous-titre du rapport du Club de Rome contenait ces mots : « on the Predicament of Mankind » – qu’on pourrait traduire en français par : « à propos de l’humanité devant son impasse. » [4] Car c’est de ce dont il s’agit : nous sommes devant une impasse – nous alimentons par nos actions (comme consommateur, par exemple) un système qui n’aura d’autre finalité que de s’autodétruire.

Il y a, à mon sens, un aspect positif à la crise que nous vivons : elle permet, pour une première fois depuis longtemps, d’ouvrir une brèche, de voir à l’intérieur du système ce qui ne fonctionne pas. Galien, le grand médecin de l’Antiquité grecque, décrivait les plaies comme des « fenêtres sur le corps » – le même principe s’applique pour les crises du capitalisme que nous vivons : elles nous permettent de voir à l’intérieur du système.

Un système qui nous a laissé croire que la crise financière de 2007-2008 n’était qu’une crise financière. Il s’agissait, au final, que d’une crise de liquidité (il manquait d’argent dans la machine). On a, alors ajouté de l’huile dans un vieux moteur pourri pour lui permettre de faire avancer une automobile, elle même complètement déglinguée, quelques années de plus.

Mais en bout de piste, rien n’est réglé. Nous alimentons nous même cette logique autodestructrice qui nous mènera tous à la catastrophe.

 

On n’est jamais mieux asservi que par soi-même

Nos actions individuelles cristallisent cette dynamique du pouvoir économique qui phagocyte l’ensemble de notre vie collective. Épuisés par une vie asservissante entre le travail (ou la recherche d’un emploi, ou la préparation à un emploi en étudiant), les contraintes de la vie quotidienne et l’aspiration à une vie meilleure, nous contribuons tous à la pérennité d’un système économique qui nous conduira, à terme, à notre propre destruction.

Que faire, alors ? Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ? Certes, consommer de manière plus responsable peut faire partie de la solution. Mais au-delà de cela, notre implication dans la vie de la cité devrait primer.

Depuis 2011, le mouvement des indignés et de Occupy Wall Street – et notre version locale du mouvement des carrés rouges – n’ont changé que peu de choses : au Québec le résultat des élections en est la démonstration la plus éloquente. Mais ils ont semé l’espoir du changement.

En décembre 2011, au plus fort des démonstration du mouvement, un sondage affirmait qu’environ la moitié des Américains appuyaient le mouvement Occupy Wall Street, et 77 % d’entre eux croyaient que les gens les plus fortunés avaient trop de pouvoir. Le trois-quarts des Américains ! Ça n’est pas rien. Cela est sans doute le reflet des changements radicaux que nous avons vécus depuis 40 ans : nous sommes passés d’une économie de travailleurs à une économie de consommateurs. Nous sommes entrés à la fois malgré nous et grâce à nous dans une ère où la consommation définit à ce point notre relation au monde que nous favorisons la perte de notre propre monde.

Dans la critique du capitalisme à la mode, d’aucuns cherchent à saborder l’ensemble de ce système – ce qui est futile et vain. Il ne faudrait pas réduire un système économique à l’ensemble de notre vie économique, elle même un sous-ensemble de notre vie matérielle, pour reprendre le beau terme de Braudel [5]. Nous oublierions, ainsi, notre capacité à agir dans sa transformation.

Les indignés autant que notre mouvement des carrés rouges ont démontré une chose : notre capacité à reprendre le contrôle sur notre vie dans la cité. À reprendre contrôle sur notre condition humaine. Nos sociétés vivent fort probablement une phase de transition importante – nous sommes dans la pagaille de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore. Déterminés par une machine écrasante qui guide nos actions et nos pensées. Mais si on n’est jamais mieux asservi que par soi-même on n’est également jamais aussi bien libérés que par soi même.

À nous d’agir.

 

 

[1] David Ricardo (1817), Principes de l’économie politique et de l’impôt, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 32.

[2] Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III (1972), The Limits to Growth : A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New York, Universe Books.

[3] Une importante mise à jour à été publiée il y a presque 10 ans : Donella H. Meadows, Jørgen Randers et Dennis Meadows (2004), Limits to Growth: The 30-Year Update, White River Jct., VT, Chelsea Green Publishing. Une conférence au VolkswagenStifung en novembre 2012 a également fait le point : http://www.volkswagenstiftung.de/en/events/documentation-limits-to-growth.html.

[4] Merci à Marie-Christine Lemieux-Couture pour cette suggestion.

[5] Fernand Braudel (1985), La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud.

Les immobiles

NB: ce texte a été publié originellement le 18 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

Les « indignés » sont des immobiles, en réalité.

À Wall Street, à Athènes, à Toronto, à Lisbonne ou à Montréal, ils ont occupé (et continuent à le faire à maints endroits) des lieux symboliques du capitalisme contemporain d’abord et avant tout pour protester contre les grandes inégalités que ce dernier a fait naître. Le « we are the 99% » demeure le slogan évocateur, rassembleur et l’image d’Épinal de ce mouvement.

Pourtant, ça n’est pas tant les inégalités, certes grandes et grandissantes depuis deux ou trois décennies, qui auraient du retenir notre attention, mais plutôt l’immobilité sociale des protestataires. Fondamentalement, les inégalités sociales et économiques ne nous affectent que très marginalement. Que me chaut ce grand patron qui ne sait que faire de ses millions? Ou de ce joueur de hockey qui dépense une fortune en soirées fastueuse à l’instar de cette star parée de bijoux que le commun des mortels n’oserait même pas conserver dans un coffre-fort blindé? La richesse, la condition sociale et les extravagances des gens fortunés ne nous atteignent guère, concrètement. Au mieux, elles nous amusent; au pire, nous frustrent.

Cette frustration est économiquement légitime, à mon sens, à trois niveaux:

a) pour des raisons d’équité « absolue, » c’est-à-dire la perception d’une injustice globale, d’une indécence de l’écart entre le niveau de vie des très riches et celui de la classe moyenne;

b) pour des raisons d’équité « relative, » c’est-à-dire distributive – la perception que les plus riches ne paient pas leur juste part au développement économique et social (bien au-delà de la fiscalité, mais par leur apport concret);

c) pour des raisons d’efficacité, d’utilisation adéquate, justifiée et constructive de la fortune des plus riche.

L’indignation des protestataires est justifiée dans ces trois cas. Mais, encore une fois, pas parce qu’ils font partie du fameux 99%. Mais parce qu’ils sont immobiles. C’est cette immobilité qui est injuste bien davantage que les écarts de richesse qu’ils vivent.

Un économiste fort intéressant, Albert O. Hirschman, a proposé au début des années 1970 [ref]Hirschman, Albert O. & Rothschild, Michael (1973). « The Changing Tolerance for Income Inequality in the Course of Economic Development; with a Mathematical Appendix » Quarterly Journal of Economics, 87: 544–66.[/ref] cette image de la mobilité sociale: si vous êtes sur l’autoroute, en pleine circulation automobile mais que malgré tout vous parvenez à avancer à peu près à la vitesse de tout le monde, vous avez plus de chances de prendre votre mal en patience que si vous avancez très lentement alors que des voitures sur une autre voie circulent à un rythme rapide.

De savoir que votre niveau de vie s’accroit alors que celui des autres augmente à un rythme similaire ne nous frustre généralement pas. Mais de prendre conscience que le niveau de vie des plus riches s’accroit à une vitesse largement supérieure à celle du notre nous semble à juste titre injuste et inéquitable. D’autant si notre situation stagne, voire régresse.

C’est ce qui se passe depuis quelques décennies en Occident, mais plus particulièrement aux États-Unis: le niveau de vie d’une large proportion de la population stagne alors que celui des mieux nantis s’accroit à une vitesse de plus en plus grande. La dernière crise a mis en valeur les écarts de richesse et la stagnation du pouvoir d’achat, surtout parce qu’elle a touché l’immobilier, la santé et l’éducation, des besoins de base et des valeurs profondes pour la classe moyenne.

La probabilité de pouvoir augmenter son revenu (i.e. la mobilité sociale) est à son plus faible niveau historique – du moins depuis qu’on la mesure. La situation est similaire au Canada, quoi que beaucoup moins grave. Malgré le mouvement de sympathie envers les « indignés » de Occupy Wall Street, le grand soir de la révolution semble pourtant loin d’être à la veille de tomber. Malgré que nous soyons à peu près tous coincés dans la circulation à avancer à pas de tortue, notre immobilité ne suscite pas grand chose d’autre de l’indignation, quelques jurons et coups de de klaxon.

C’est probablement la chaleur de l’automobile, le doux ronron de la culture prédigérée que nous entendons au volant et une saine habitude à la servitude volontaire qui nous conserve malgré tout dans le confort et l’indifférence de notre habitacle.

 

Note


Nous, les 99%

Dessin de John Lennon: «Power To The People»

Les divers mouvements sociaux inspirés de Occupy Wall Street se propagent un peu partout aux États-Unis ces jours-ci, mais aussi au Canada; on annonce un « Occupy Montréal » pour le 15 octobre. Il y aurait eu de 5000 à 12000 manifestants à New York cette semaine.

Ces manifestants considèrent porter la voix de 99% de la population qui subit les injustices des dérives du capitalisme financier, alors que 1% des Américains « ont tout. » Sur un site tumblr lancé à la fin août, on peut lire:

We are the 99 percent. We are getting kicked out of our homes. We are forced to choose between groceries and rent. We are denied quality medical care. We are suffering from environmental pollution. We are working long hours for little pay and no rights, if we’re working at all. We are getting nothing while the other 1 percent is getting everything. We are the 99 percent.

Au début plutôt marginal et ignoré des médias, le mouvement semble prendre de l’ampleur. Il recueille même la sympathie d’un nombre grandissant de personnalités, y compris d’élus démocrates, même de George Soros, le milliardaire célèbre pour avoir bâti sa fortune sur la spéculation monétaire et financière.

Ces manifestants se réclament des divers mouvements réunissant des « indignés » en Europe occidentale, voire du printemps arabe (faudrait pas pousser mémé dans les orties, tout de même).

Ces milliers de personnes n’en peuvent plus de ne pas avoir d’emploi après s’être endettés pour étudier, d’avoir perdu leur maison alors qu’on leur offrait la propriété privée sur un plateau d’argent, de voir leur pouvoir d’achat stagner voire diminuer, au même moment où les puissants de ce monde, croient-ils, se foutent littéralement de leur gueule en empochant des millions de dollars comme dirigeants d’entreprise ou en sauvant de la faillite, comme politicien, des institutions financières qui sont à l’origine de leurs maux.

Il est plaisant de présenter ces manifestations comme un symptôme des dérives, sinon de l’échec, du capitalisme contemporain. À mon sens, ça n’est pas du tout de cela dont il s’agit. Il s’agit bel et bien ici d’une crise morale, d’une crise de légitimité.

Le préambule de la Constitution des États-Unis commence par ces mots très forts que nous connaissons bien: « We the people. » Une idée qui est reprise dans ce qui était la devise du pays avant 1956: E Pluribus Unum – devise dont la traduction rend mal la force du Latin: « De plusieurs, Un. »

Ces quelques mots sont fondamentaux pour toute démocratie. L’unité. La multitude des rêves fondues en une aspiration commune. L’inclusion radicale de la multitude.

La perte de légitimité démocratique, c’est l’oubli de cette inclusion. Les « 99% » se considèrent exclus, à tort ou à raison, du projet commun. Mais qu’ils aient tort ou raison, dans les faits, n’a aucune importance: leur sentiment justifie à lui seul leur colère. Car ils ne s’y retrouvent plus dans le projet politique. Bien plus, ils ne reconnaissent plus de légitimité aux dirigeants économiques, ce qui est bien pire puisqu’ils ne sont pas élus – et ne peuvent donc pas être défaits aux élections.

Voilà pourquoi cette crise est grave. Les États-Unis et l’ensemble des économies occidentales ont connu depuis 40 ans plusieurs crises économiques majeures. Aucune n’a suscité un tel mouvement de colère. Le confort et l’indifférence, pour reprendre le beau titre du film de Denys Arcand, la canalisait en d’autres lieux. Mais en ce début de 21e siècle, les rêves de prospérité et d’accomplissements personnels se dissolvent dans le cynisme politique et l’indifférence des financiers.

Rappelons-nous cet autre beau texte constitutif des États-Unis d’Amérique, la Déclaration d’indépendance proclamée le 4 juillet 1776, par laquelle les colonies britanniques se détachèrent de l’Empire:

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.

Les « indignés » de Wall Street considèrent que leur gouvernement ne leur assure plus le droit à la recherche du bonheur. Le rêve américain – j’oserais dire le rêve démocratique – leur est refusé, à leurs yeux. Parce que nos sociétés sont gouvernées, à la fois politiquement et économiquement, par une « timarchie » comme le disait Platon (République VIII 545a) – le gouvernement des hommes qui ne cherchent que les honneurs – et une ploutocratie qui n’a que l’appât du gain comme maître.

À mon sens, le temps est venu pour l’établissement d’une nouvelle légitimité du pouvoir politique, mais surtout économique. De nombreux penseurs du management ou de l’économie, notamment à Harvard, sont préoccupés depuis plusieurs années par cette refondation du capitalisme. L’un d’entre eux, Umair Haque, milite en ce sens dans un important ouvrage: The New Capitalist Manifesto. Les dirigeants d’entreprises et les financiers doivent comprendre que la légitimité de leur pouvoir repose sur leur responsabilité en société. À l’heure où l’on n’a jamais autant parler de « responsabilité sociale des entreprises, » il est urgent qu’on en prenne pleine conscience.

Ces mouvements contestataires signifient-ils que le grand soir de la révolution est à nos portes? Loin s’en faut. Une chose me semble claire, cependant: des millions de personnes n’ont plus les petits matins dont ils rêvent – et ils croient que la recherche quotidienne du bonheur leur est désormais hors d’atteinte.

À lire:

Hervé Kempf (2011), L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris: Seuil.

Sur le site de l’Institut de recherche et débat sur la gouvernance, « La légitimation du nouveau pouvoir politique: les sources de la légitimité politique » de Karine Gatelier (2005).