La longue stagnation du pouvoir d’achat

NB: ce texte a été publié originellement le 23 février 2012 sur le site du Voir.

 

Patrick Lagacé a débuté samedi dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne, qui se poursuit toute la semaine. J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes.

Alors que je prétends, ainsi que le rapporte Patrick, que le revenu des Canadiens après impôts a stagné depuis environ 35 ans, mon ancien professeur Pierre Fortin me contredit un peu en disant que les femmes « ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages. » Or, c’est faux.

Le revenu net réel a stagné depuis 1976 au Canada pour 80% des familles.[1] On exclut le 20% des familles ayant les revenus les plus élevés (« premier quintile »). Ces données sont tirées d’une étude basée sur les données de Statistique Canada. Le graphique suivant est plus qu’éloquent; les lignes jaune et bleue représentent le revenu familial net moyen réel de 80% des familles canadiennes.

Pour être clair: le « revenu net réel » c’est le revenu gagné par la famille après impôts sans tenir compte de l’inflation du prix des biens et services qu’elle achète. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, les familles canadiennes ne peuvent pas, en moyenne, dépenser davantage, année après année, qu’elles ne le faisaient il y a 35 ans.

Depuis 1976, les prix à la consommation ont été multipliés par 3,9. Ce qui veut dire qu’une jeune famille qui gagnait 25 000$ net en 1976 devrait gagner aujourd’hui 97 500$ net pour acheter les mêmes bidules qu’elle achetait il y a 35 ans. Pas une voiture de plus, pas un voyage ou des spectacles qu’elle ne pouvait pas se payer alors que monsieur ou madame avait 30 ans, maintenant qu’ils en ont 65.

Et ce que nous dit le graphique ci-dessus, c’est qu’en moyenne, pour 80% des Canadiens, ce revenu réel a stagné depuis 35 ans. Donc, qu’en moyenne, 80% des familles canadiennes ne peuvent pas consommer davantage aujourd’hui qu’en 1976.

Je m’excuse d’être lourdement pédagogue, mais cette réalité fondamentale n’est « intériorisée » par à peu près personne, ici comme ailleurs.

Et pour cause: il nous paraît normal – c’est le signal que nous envoie la publicité et l’idéologie du bonheur consumériste adossée sur la croissance économique – d’améliorer notre qualité de vie, après toutes ces années d’effort au boulot. Et c’est tout à fait légitime. Mais si la croissance économique ne profite manifestement pas à 80% de la population (ce qui est un problème corollaire dont je ne parle pas ici) et qu’elle est stimulée pour près des deux tiers par la consommation, quelles en sont les conséquences?

Nous nous endettons, pardi! pour acheter ce voyage dans le Sud mérité, cette deuxième voiture, cette plus grande maison, ce bidule électronique, cette sortie au hockey en famille.

Nous voici donc collectivement schizophrènes et un brin débiles. Nous devons consommer davantage pour stimuler la croissance économique, celle-ci ne profite pas à une large majorité des travailleurs-consommateurs, nous nous endettons donc pour améliorer nos conditions de vie.

Soyons heureux, tout de même.

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Pour vous amuser (!), voici un petite méthode pour évaluer si la croissance de vos revenus nets (après impôts, ce qui vous reste dans les poches) a suivi l’inflation. Ne me remerciez pas, c’est gratuit.

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Note importante: il s’agit ici de moyennes, y compris pour l’inflation. Selon que vous habitiez un grand centre urbain (où l’inflation est généralement plus élevée), selon votre niveau de revenu et vos contraintes, l’impact réel sur votre vie quotidienne en sera modifié.

[1] Une « famille économique » est « un groupe de deux personnes ou plus habitant dans le même logement et apparentées par le sang, par alliance, par union libre ou par adoption. »

Hyperconsommation et épargne anémique

Patrick Lagacé débute aujourd’hui dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne.

J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes. M. Lagacé me cite ainsi:

Ianik Marcil, économiste, m’a expliqué avec brio comment l’Homme occidental est coincé entre deux réalités contradictoires.

D’un côté, il y a le réel: les revenus qui stagnent. Au Canada, aux États-Unis, si vous êtes dans la moyenne des ours, une fois l’inflation prise en compte, vous avez le même pouvoir d’achat qu’en 1982 (bémol de l’économiste Pierre Fortin: nos femmes ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages).

De l’autre côté, il y a le rêve. «Les aspirations légitimes de qualité de vie, illustre Marcil, qui répondent aux standards qu’on nous présente socialement…» Ces «standards» ? Posséder sa maison, son condo. Un beau véhicule. Un équipement «outdooring», un (ou deux) voyage (s) par année. Tout le kit, quoi.

Ça donne un rapport «schizophrénique» avec l’argent, selon les mots de l’économiste Marcil. Primo, on nous dit que nous n’épargnons pas suffisamment. Secundo, «le système marchand a besoin que nous consommions pour ne pas s’écrouler».

Petite précision: je n’aime pas contredire mes anciens professeurs, mais le bémol de Pierre Fortin est faux. Les familles (i.e. personnes seules, couples, familles nucléaires, monoparentales ou recomposées, etc.) excluant les 20% les plus riches ont vu leur revenus nets stagner depuis 1976, comme l’indique une étude de Ressources humaines et Développement des compétences Canada basée sur les données de Statistique Canada. La citation et le graphique suivants sont tirés de cette étude:

Les disparités de revenu (exprimées en dollars constants de 2007) ont augmenté entre 1995 et 2007. Le revenu moyen après impôt est demeuré à peu près le même pour les familles appartenant au quintile de revenu inférieur et aux trois quintiles intermédiaires entre 1976 et 2007, mais a augmenté pour le quintile supérieur. L’écart entre le revenu des familles formant les quintiles supérieur et inférieur a augmenté de 37 %, passant de 82 100 $ en 1995 à 112 800 $ en 2007. De même, l’écart entre le quintile de revenu supérieur et les trois quintiles intermédiaires est passé de 54 067 $ à 77 900 $ au cours de la même période, soit une augmentation de 44 %.