La spirale d’appauvrissement | Chronique à «L’Itinéraire»

L’une des choses que l’on constate rapidement lorsqu’on étudie les relations économiques et sociales, c’est leur grande fragilité. Notre bien-être matériel – et, ce faisant – notre bien-être tout court – ne tient qu’à bien peu et est susceptible de s’écrouler rapidement, dans une spirale d’appauvrissement. C’est l’objet de mon éditorial dans L’Itinéraire du 1er août.

Avant-goût:

Stéphanie a deux grands ados à la maison. Leur père a disparu dans la brume depuis belle lurette. Elle enseignait aux élèves du primaire dans une école de Côte-des-Neiges où les enfants ont des dizaines de langues maternelles différentes. Plusieurs d’entre eux sont issus de l’immigration récente et doivent relever de multiples défis pour leur intégration, pour reprendre le jargon ministériel. Dans la réalité, ce sont des personnes comme Stéphanie qui doivent composer à chaque minute avec des problèmes bien concrets. Mais il y a deux ans, les nerfs de Stéphanie ont lâché ; elle a fait un burn-out. Comme elle n’avait pas de poste régulier, donc aucune sécurité professionnelle, elle a plongé dans une spirale d’appauvrissement. Elle survit actuellement de l’aide sociale.

La suite dans votre magazine en vente dès maintenant!

Malade, donc pauvre | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Une maladie grave ou un accident peuvent nous entraîner dans une spirale descendante qui peut potentiellement nous entraîner à un état de grande précarité, voire de pauvreté. C’était l’objet de ma chronique au magazine « Les Éclaireurs » d’hier. On peut l’écouter ici.

Vivre une catastrophe financière à cause d’une maladie

Selon Ianik Marcil, les besoins des plus pauvres face à la maladie ne sont pas comblés par l'État.Selon Ianik Marcil, les besoins des plus pauvres face à la maladie ne sont pas comblés par l’État.   Photo : Radio-Canada / Alexis Gacon

Une maladie grave peut rapidement faire basculer quelqu’un d’une vie digne et confortable à la pauvreté, explique l’économiste Ianik Marcil. Selon lui, le système de santé ne soutient pas assez les personnes aux revenus plus modestes.

Un cas d’école
Ianik Marcil a lu l’histoire tragique de Nicole Croteau dans son livre Heureux les pauvres?, paru l’an dernier. Issue d’un milieu très modeste, Mme Croteau rêvait de devenir médecin. Mais à l’âge de 17 ans, son père est tombé malade, et elle a dû interrompre ses études pour le soutenir financièrement. Après un retour à l’université, elle est devenue orthothérapeute, mais elle est tombée malade à son tour. En tant que travailleuse autonome, elle n’a alors pas eu droit à une assurance invalidité. Graduellement, elle a tout perdu : sa profession, ses revenus, son réseau et ses amis, et elle n’a eu droit qu’à l’aide sociale.
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Dans l’ombre | Chronique à «L’Itinéraire»

Les festivités du 375e anniversaire de Montréal coûteront cher, très cher. Mais à qui profiteront-elles? C’est l’objet de ma réflexion dans ma chronique du numéro du 15 mai du magazine L’Itinéraire, dans les mains de votre camelot maintenant.

Il s’agit de notre numéro annuel spécial «100% camelots»: ce sont eux qui ont assumé la direction éditoriale de l’ensemble du numéro et qui ont produit la presque totalité des articles.

La fracture numérique | Table-ronde (Conférence «Métropolis»)

Cet après-midi, je participe à une table-ronde au 19e Congrès national Métropolis sur la fracture numérique, probablement l’un des plus grands défis actuels pour le développement économique et la justice sociale, avec Mario Asselin, Michelle Blanc et Marc Lijour. L’événement est organisé par Nathalie Rochefort, présidente de DeGama.

À 15h45 au Sheraton Centre-Ville Montréal.

 

Ajout – quelques traces:

L’«Itinéraire» a vingt ans !

L’Itinéraire, le journal de rue de Montréal, fête cette année ses vingt ans. Faut le faire ! Un magazine qui fait maintenant près de 50 pages, publié deux fois par mois, produit par des artisans convaincus et généreux et distribué par des camelots de la rue. Un magazine qui est l’incarnation même de l’insertion sociale pour les exclus de notre opulente société. Je lis presque systématiquement l’Itinéraire depuis ses débuts. Ce fut d’abord, comme bien d’autres, pour encourager l’initiative. Puis, par simple intérêt – car il s’agit là d’un magazine de grande qualité, traitant d’une multitude de sujets d’importance.

Itinéraire-Ianik-MarcilPourtant, c’est son talon d’Achille: si on n’a jamais lu l’Itinéraire, on croit qu’il ne parle que d’itinérance. Or, ça n’est pas le cas. Culture, politique, économie, justice ou développement social sont autant de thématiques traitées par ce que d’aucun appellent L’Actualité de la rue.

Pour ses vingt ans, le magazine revampe à la fois sa maquette et son contenu. Je ne suis pas peu fier de débuter, avec ce numéro du 1er février, une collaboration régulière. À chaque édition, j’y signerai un chronique d’humeur sur les dérives morales de nos systèmes économiques et politiques, sur les injustices qu’ils créent et, aussi, sur la possibilité que nous avons de changer les choses.

Mardi le 4 février, l’Itinéraire organise un événement spécial pour souligner ses vingt ans, « Camelot d’un jour »:

Une quarantaine de personnalités d’affaires et médiatiques vendront L’Itinéraire avec un camelot, de 11h30 à 12h30. Les profits de la vente iront au camelot. L’exercice se veut un geste de solidarité envers des personnes qui chaque jour vont dans la rue pour se réinsérer et vendre un magazine de conscientisation sociale aux Montréalais.

La vingtaine de personnalités du milieu des affaires ont également pour objectif de récolter chacune quelque 2 000 $ pour soutenir les services de réinsertion de L’Itinéraire.

Pour en savoir plus, c’est par ici.

Longue vie à cette initiative essentielle !

PS: Pour celles et ceux n’habitant pas Montréal, vous pouvez lire le numéro précédant de l’Itinéraire en version PDF sur leur site web (le jour de la sortie du numéro courant).

Le plus grand des maux et le pire des crimes

NB: ce texte a été publié originellement le 22 mars 2013 dans Le Journal des alternatives et a été co-signé par une quarantaine d’intellectuels (noms ci-dessous).

 

20130322-Journal des alternativesLa pauvreté est « le plus grand des maux et le pire des crimes » écrivait George Bernard Shaw. Il est, en effet, criminel de maintenir des êtres humains dans la pauvreté et de ne pas tenter de sortir ses semblables de la précarité.

La ministre Agnès Maltais a motivé sa réforme de l’aide sociale par son désir de « renforcer l’incitation au travail ». Il serait donc légitime que le gouvernement favorise l’insertion au marché du travail de ceux qui en sont exclus, leur permettant ainsi de s’extraire de la pauvreté. Cependant, la nouvelle réglementation ne favorise d’aucune manière « l’incitation au travail » – bien au contraire. Nous nous opposons donc fermement à cette réforme qui se base sur trois erreurs : morale, politique et économique.

Il est moralement odieux de prétendre que le sort économique des plus démunis d’entre nous est le fait de leur propre volonté – comme le serait leur capacité à améliorer leur situation sociale et économique. Croire cela suppose qu’ils sont les seuls responsables de leur sort. Le gouvernement Marois, en réduisant le soutien d’aide sociale pour certaines catégories de prestataires, leur envoie un message clair : le montant de vos prestations étant trop élevé, vous vous complaisez dans votre statut précaire. En le réduisant, vous serez incité à sortir de votre torpeur. Conclusion : ces prestataires d’aide sociale sont des paresseux qui ne fournissent pas les efforts nécessaires. Est-il nécessaire de rappeler que l’aide sociale constitue un soutien de dernier recours ?

Ce faisant, la décision de madame Maltais a des conséquences sociales et politiques graves. Considérer que les prestataires d’aide sociale sont les artisans de leur propre malheur revient à les exclure du reste de la société, c’est-à-dire de ceux et celles qui ont un travail et contribuent, ainsi, à la prospérité économique et à une vie politique légitime. Il s’agit là d’une forme particulièrement insidieuse d’exclusion sociale. L’État ne cherche pas (ne cherche plus ?) l’inclusion de tous les membres de notre société, mais à en isoler certains d’entre eux. Cette réforme accélère l’étiolement des liens sociaux, déjà mis à mal depuis des décennies. Sans compter, également, les impacts délétères, à long terme, de la pauvreté sur la santé, notamment celle des enfants, les plus vulnérables d’entre nous.

Qui plus est, il s’agit d’une décision basée sur des principes économiques erronés. De nombreuses études empiriques démontrent que réduire les prestations n’incite pas ceux qui en bénéficient à se trouver un emploi, au contraire. Lorsqu’on reçoit la somme ridicule de 604 $ par mois, on n’est pas seulement pauvre : on est en situation de survie. Or, en situation de survie, personne n’est incité à se chercher un emploi. L’essentiel de notre énergie est destiné à survivre jusqu’au premier jour du mois suivant. Quand 5,50 $ pour un aller-retour en autobus-métro à Montréal grève un budget bouclé au sou près, une simple entrevue d’embauche constitue un sacrifice financier.

D’autant que si un prestataire désire se trouver un emploi, encore faut-il que le marché du travail en propose. Les mutations que le marché de l’emploi connaît depuis de nombreuses années ont grandement limité l’offre d’emplois pour bon nombre de travailleurs – sans compter la crise qui maintient l’ensemble de l’économie dans un état de stagnation depuis près de cinq ans. À cela s’ajoute la capacité de ces prestataires à tout simplement répondre aux exigences des employeurs. Car, si ce ne sont pas des prestations plus faibles qui incitent les gens à se trouver un emploi, ce sont, en revanche, de meilleures capacités à répondre aux « besoins du marché du travail » qui font en sorte qu’elles les libèrent de la nécessité de recourir à l’aide sociale. Et cela ne se crée pas comme par magie, en réduisant leurs prestations. Cela se crée par de meilleurs programmes de formation professionnelle. Un prestataire de l’aide sociale a généralement épuisé la totalité des possibilités d’intégration au marché du travail – tant pour des raisons d’employabilité, de disponibilité d’emplois que de capacité à traverser des épreuves importantes, comme celle de régler un problème de toxicomanie.

En ce sens, le gouvernement Marois, fait preuve de violence économique auprès d’une partie des plus démunis d’entre nous, en camouflant derrière de faux principes d’incitation à l’emploi une mesure d’austérité qui ne fera économiser au trésor public qu’une somme dérisoire.

Nous exigeons donc le retrait immédiat de cette mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. Qu’en lieu et place, le gouvernement Marois investisse, au contraire, des sommes conséquentes dans le soutien à l’employabilité, au développement économique des communautés affligées par la crise économique et à la création d’emplois de qualité. La pauvreté est une épreuve difficile qu’on ne peut souhaiter à personne, non pas une honte. Il est honteux qu’une société s’attaque à ses plus vulnérables.

Ianik Marcil

Ont cosigné solidairement cette lettre :

Delphine Abadie, auteure, chercheure indépendante
Omar Aktouf, professeur, management, HÉC
Valérie Amiraux, professeure, sociologie, Université de Montréal
Marcos Ancelovici, professeur, sociologie, Université McGill
Normand Baillargeon, professeur, science de l’éducation, UQÀM
Jean Barbe, auteur
Gérard Beaudet, professeur, Institut d’urbanisme, Université de Montréal
Laurence Bherer, professeure, science politique, Université de Montréal
Sirma Bilge, professeur, sociologie, Université de Montréal
Martin Blanchard, travailleur communautaire, Comité logement de la Petite-Patrie
Camil Bouchard, professeur, psychologie, UQÀM
Micheline Carrier, éditrice de Sisyphe.org
Dominic Champagne, auteur et metteur en scène
Evelyne de la Chenelière, artiste
Ryoa Chung, professeure, philosophie, Université de Montréal
Alain Deneault, auteur et Chercheur au Réseau pour la justice fiscale/Québec
Élise Desaulniers, auteure, conférencière et blogueuse
Pascale Dufour, professeure, science politique, Université de Montréal
Sonia Gauthier, professeure, École de service social, Université de Montréal
Julie Girard-Lemay, chargée de cours, Université de Sherbrooke
Brigitte Haentjens, metteure en scène
Louise Latraverse, comédienne
Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté
Paul Lewis, vice-doyen, Faculté de l’aménagement, Université de Montréal
Iain Macdonald, professeur, philosophie, Université de Montréal
Jocelyn Maclure, professeur, philosophie, Université Laval
Mathieu Marion, professeur, philosophie, UQÀM
Laurence McFalls, professeur, science politique, Université de Montréal
Christian Nadeau, professeur, philosophie, Université de Montréal
Pierre-Yves Néron, maître de conférences en éthique économique et sociale, Université Catholique de Lille
Yvon Rivard, écrivain, professeur émérite, Université McGill
David Robichaud, professeur, philosophie, Université d’Ottawa
Geneviève Rochette, comédienne
Michel Seymour, professeur, philosophie, Université de Montréal
Claudine Simon, criminologue, fondatrice Les Alter Citoyens
Maxime St-Hilaire, professeur, droit, Université de Sherbrooke
Patrick Turmel, professeur, philosophie, Université Laval
Alain Vadeboncœur, médecin, président de Médecins québécois pour le régime public
Julien Villeneuve, professeur, philosophie, Collège de Maisonneuve
Laure Waridel, co-fondatrice, Équiterre
Daniel Weinstock, professeur, philosophie et droit, Université McGill

Leçon d’économie à Agnès Maltais

NB: ce texte a été publié originellement le 5 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Le niveau de connaissances économiques dans la population est déplorable, comme on le sait. La ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Agnès Maltais, en fait malheureusement l’éclatante démonstration en proposant des modifications au régime de l’aide sociale.

Je me permets donc d’informer madame la ministre de quelques principes élémentaires d’analyse économique.

1. La motivation derrière ce changement réglementaire est de « renforcer l’incitation au travail ». Cela sous-entend que si l’État se montre « trop » généreux, les prestataires d’aide sociale ne sont pas incités à se trouver un emploi. Autrement dit : si l’État vous donnait 5000$ par mois, par exemple, vous n’auriez aucune envie de vous trouver du boulot. Donc, inversement, si on réduit le soutien financier aux prestataires, ils se botteront le cul pour se trouver une job. Tout à fait logique, intuitivement. Or en matière d’économie, il faut se méfier de ce qui semble à la fois logique et intuitif. Car si cette logique peut, bien entendu, se vérifier dans certains cas particuliers, elle est fausse en réalité pour l’ensemble de la population. Nombre d’études empiriques démontrent, ici comme ailleurs, que réduire les prestations n’incitent pas ceux qui en bénéficient à se trouver un emploi, au contraire, même. Est-il nécessaire de rappeler que l’aide sociale constitue un soutien de dernier recours ? Que nous avons décidé, collectivement, de soutenir les plus démunis qui ne sont pas, pour la très, très vaste majorité d’entre eux, des gens qui vivent joyeusement aux crochets de l’État, par souci d’assurer le strict minimum à nos semblables ? Lorsqu’on reçoit la somme faramineuse de 604$ par mois, on n’est pas seulement pauvre : on est en situation de survie. Or, en situation de survie, on n’est pas incité à se chercher un emploi. L’essentiel de notre énergie est destinée à nous rendre au premier jour du mois suivant. Quand 5,50$ pour un aller-retour en autobus-métro à Montréal grève un budget bouclé au sou près, une simple entrevue d’embauche constitue un sacrifice.

2. Un autre principe économique de base que madame Maltais ne semble pas maîtriser est celui de la propension marginale à consommer décroissante. Quésako ? L’idée est simple : plus on a un revenu élevé, moins la proportion destinée à la consommation est grande (cette proportion c’est le « marginal » dans l’expression citée). Inversement, donc, moins on a un revenu élevé, plus on l’utilise à consommer. Si vous gagnez 100 000$ par année, le 500$ supplémentaire que vous recevez a davantage de chance d’être épargné ou consommé en biens et services de luxe produits à l’extérieur du pays (gadgets électroniques ou voyages, par exemple). Lorsque votre revenu se limite à 604$ par mois, il y a fort à parier qu’il soit dépensé en totalité. Logement, transport, nourriture – rapidement cet argent aura circulé dans le système économique.  Qui plus est, cette somme sera injectée dans l’économie de proximité. Soutenir les plus démunis d’entre nous profite économiquement à l’ensemble de la société. Diminuer leur soutien fait en sorte que nous nous privons collectivement d’un apport économique fondamental. En camouflant une mesure d’austérité budgétaire derrière le paravent de « l’incitatif à l’emploi », la ministre Maltais prive, de fait, la société québécoise d’un multiplicateur économique formidable.

3. Car effectivement, et c’est le troisième argument que je souhaite mettre en lumière, en camouflant – contrairement à ses déclarations publiques – une mesure d’austérité budgétaire derrière une réforme visant le retour au marché du travail des prestataires d’aide sociale, la ministre ignore totalement le fait que le nombre de prestataires (et donc les coûts) de ce programme a constamment diminué depuis le milieu des années 1990. Cela s’explique, malheureusement, en partie par des règles plus contraignantes mais, aussi, par l’accroissement de l’employabilité des prestataires d’aide sociale. Car, si ce ne sont pas des prestations plus faibles qui incitent les gens à se trouver un emploi, ce sont, en revanche, de meilleures capacités à répondre aux « besoins du marché du travail » qui font en sorte qu’elles les libère de la nécessité de recourir à l’aide sociale. Et cela ne se crée pas comme par magie, en réduisant leurs prestations. Cela se crée par de meilleurs programmes de formation professionnelle, par un soutien véritable à leur développement personnel et par une humanité dont la réforme réglementaire de la ministre Maltais semble dépourvue.

Le régime d’aide sociale est le soutien de dernier recours que notre collectivité offre à nos concitoyens. La ministre Maltais, non contente de faire preuve d’une ignorance crasse de certains principes économiques élémentaires ajoute l’insulte à l’injure en adoptant une posture idéologique et morale indigne d’une formation politique s’affichant à la défense des plus fragiles d’entre nous. Laquelle situation peut tous nous menacer, un jour ou l’autre. Y compris madame la ministre.

 

En complément de lecture :

Sur le blogue de Jeanne Emmard, « La non réforme de l’aide sociale »

Sur le blogue de Josée Legault, « La souricière »

De l’IRIS, « Les prestations d’aide sociale sont-elles trop généreuses? »

La magie de Noël

NB: ce texte a été publié originellement le 23 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

C’était quelques jours avant Noël. Julie buvait tranquillement son thé, dans le silence de la fin de soirée. Les enfants dormaient depuis un bon moment, la radio était fermée, le grésil clapotait sur les fenêtres de la cuisine. Son état semi-conscient lui démontrait pourtant l’évidence : boire ce thé, qui n’était à ses yeux qu’un automatisme acquis avec le temps, lui apportait un réel plaisir. Un luxe.

Il se faisait rare, le luxe, depuis des mois. Elle commençait à être habituée à compter sa petite monnaie comme on égrène l’espoir qui nous quitte petit à petit. Elle pensait aux enfants, particulièrement insupportables aujourd’hui. Le plus vieux bavait sans s’épuiser la plus jeune qui, elle, pleurait – hurlait, plutôt – sans souffler. Les remontrances de leur mère passaient à mille pieds au-dessus de leur tête. Ils s’étaient endormis d’épuisement plus qu’autre chose et Julie se demandait encore ce qui la gardait éveillée.

En mai l’année d’avant, on l’avait congédié du call center où elle travaillait depuis huit ans. Les patrons avaient invoqué la concurrence féroce, le manque de productivité et la chute des profits pour fermer la business qui allait déménager ses activités aux Delaware. Tout le monde savait très bien, évidemment, que la fermeture s’expliquait par la tentative des employés de se syndiquer. Depuis des mois, les employés en discutaient secret, malgré les efforts de garder le projet secret, les patrons l’avaient su.

Au début, le discours des représentants de la centrale syndicale avait séduit Julie. Il lui semblait juste que les employés de l’entreprise se serrent les coudes et soient solidaires les uns des autres face à un patron qui n’avait jamais collaboré avec eux pour créer un climat de travail humain et harmonieux. Mais en même temps, elle avait douté. S’opposer aux patrons, c’était risquer l’opposition permanente, la guerre.

La guerre, elle l’a perdue. Depuis des mois elle n’a plus le droit à l’assurance-chômage – elle est maintenant sur le bien-être social. Son chèque couvre à peine son loyer. Pour payer ses dépenses, elle se rabat sur des jobines au noir – si elle déclare la moindre cenne, son chèque sera coupé. Elle qui avait vécu honorablement de son travail, comme on dit, vit maintenant des fins de mois déshonorantes. Le petits ne comprennent pas pourquoi on ne va plus au cinéma le dimanche, qu’on mange du satané chili végétarien trois fois par semaine et qu’il n’y a plus de bacon au déjeuner la fin de semaine.

Demain, Julie devra se résigner à visiter la banque alimentaire. Cette fois-ci ce sera encore plus douloureux, elle n’aura pas d’autre choix que d’accepter quelques jouets que les petits prétentieux du Plateau auront échangé contre leur bonne conscience. Une inquiétude soudaine : sont-ils emballés ? Est-ce qu’on donne du papier d’emballage, sinon ? Elle se rappelle toutes ces années où elle trouvait ridicule de jeter tous ces papiers colorés quelques heures à peines après en avoir recouvert les cadeaux. Si au moins elle les avait conservés…

Puis l’anxiété, maintenant habituelle. Qu’est-ce qu’elle raconterait, si elle croisait une ancienne connaissance, un ancien ami ? Depuis ce jour où elle avait du se résigner à demander des prestations de B.S., elle avait préféré couper les ponts avec nombre de ses proches, incapable d’affronter leur présence et leur pitié de merde. Bien sûr, elle s’était fait le scénario mille fois dans sa tête : elle aurait envie de leur crier « fuck you ! » mais elle leur sourirait modestement, les yeux au sol, en disant qu’elle traversait une mauvaise passe mais que dans pas long, tout irait mieux – et que les enfants grandissaient à vue d’œil, c’est pas croyable.

Alors elle se dit que demain elle ira chercher ce panier de Noël qui lui donne l’envie de vomir. Elle le fera pour Eugène et Aude – en tout cas elle se donnera l’illusion qu’elle le fera pour eux, pour qu’ils passent un beau Noël. Elle mettra tout de même, sous son manteau d’hiver, donc ça ne donnera rien, un joli chemisier qu’elle aura lavé à la main parce que la câlice de laveuse a lâché. Elle prendra une grande respiration, en haut de l’escalier, après avoir laissé les enfants à la voisine. Elle tournera le coin de rue et elle verra la longue file d’attente. Elle espionnera fébrilement les visages pour être certaine de ne reconnaître personne.

Puis la magie de Noël la gagnera. Elle les verra, ces anciens petits robots travailleurs rouillés par la cupidité des puissants avancer le dos vouté sous une honte qui ne leur appartient pas, les pieds mouillés de la tristesse sale de la neige brune de la ville, et elle tombera face première dans la sloche du désespoir où elle finira par se noyer par dévouement pour la crisse de magie de Noël qui devrait illuminer les yeux de ses enfants.

***

C’est à ce moment que Julie se réveilla en sursaut ; tout ça ne fut qu’un cauchemar.

Mais non, je blague. Julie ne se réveille pas pantoute ; elle ne vit pas dans le procédé littéraire de l’histoire d’un étudiant de secondaire 3 écrite au passé simple. Elle vit dans une réalité bien concrète qui s’écrit au présent.

Encore une fois cette année, les banques alimentaires un peu partout au pays ont constaté l’augmentation de leur « clientèle » non traditionnelle (c’est-à-dire autre que les itinérants et les assistés sociaux) : personnes âgées recevant des prestations de vieillesse et travailleurs au statut de plus en plus précaire.

À l’occasion du grand tri de Noël de Moisson Montréal, le maire par interim Michael Applebaum a rappelé cette triste réalité et invité ses concitoyens à faire preuve de générosité tout au long de l’année, pas uniquement dans le temps des Fêtes. Il serait facile de décrier ces gestes d’offrande – qui ne serviraient qu’à donner bonne conscience au donateur. Il s’agit pourtant d’authentiques gestes de solidarité, l’un des fondements de notre vie en société.

Cela dit, il est vrai qu’ils ne suffisent pas : une société incapable de nourrir adéquatement ses travailleurs et ses retraités est profondément dysfonctionnelle. Cette réalité n’est pas apparue comme par magie ni par punition divine. À la hausse importante et soutenue du prix des denrées alimentaires couplée de la précarisation grandissante de la situation des travailleurs s’ajoute le saccage des mesures de soutien aux plus démunis d’entre nous à coup de tronçonneuse idéologique par des néoconservateurs à sang froid. L’ampleur du travail à faire pour reconstruire et repenser notre « vivre-ensemble » économique et politique face aux problèmes qui sont les nôtres est immense et nécessitera ingéniosité, ouverture et, probablement, de grands sacrifices. Mais il ne sera possible de le réaliser qu’avec un profond esprit de générosité et de solidarité dont la tradition des paniers de Noël n’est que le b.a.-ba.

Je nous souhaite malgré tout un très Joyeux Noël et, surtout, une très bonne année 2013, nourrie d’ouverture à l’autre, de solidarité humaine, de coopération et de rêves d’un monde meilleur concrétisés dans nos communautés.

La longue stagnation du pouvoir d’achat

NB: ce texte a été publié originellement le 23 février 2012 sur le site du Voir.

 

Patrick Lagacé a débuté samedi dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne, qui se poursuit toute la semaine. J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes.

Alors que je prétends, ainsi que le rapporte Patrick, que le revenu des Canadiens après impôts a stagné depuis environ 35 ans, mon ancien professeur Pierre Fortin me contredit un peu en disant que les femmes « ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages. » Or, c’est faux.

Le revenu net réel a stagné depuis 1976 au Canada pour 80% des familles.[1] On exclut le 20% des familles ayant les revenus les plus élevés (« premier quintile »). Ces données sont tirées d’une étude basée sur les données de Statistique Canada. Le graphique suivant est plus qu’éloquent; les lignes jaune et bleue représentent le revenu familial net moyen réel de 80% des familles canadiennes.

Pour être clair: le « revenu net réel » c’est le revenu gagné par la famille après impôts sans tenir compte de l’inflation du prix des biens et services qu’elle achète. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, les familles canadiennes ne peuvent pas, en moyenne, dépenser davantage, année après année, qu’elles ne le faisaient il y a 35 ans.

Depuis 1976, les prix à la consommation ont été multipliés par 3,9. Ce qui veut dire qu’une jeune famille qui gagnait 25 000$ net en 1976 devrait gagner aujourd’hui 97 500$ net pour acheter les mêmes bidules qu’elle achetait il y a 35 ans. Pas une voiture de plus, pas un voyage ou des spectacles qu’elle ne pouvait pas se payer alors que monsieur ou madame avait 30 ans, maintenant qu’ils en ont 65.

Et ce que nous dit le graphique ci-dessus, c’est qu’en moyenne, pour 80% des Canadiens, ce revenu réel a stagné depuis 35 ans. Donc, qu’en moyenne, 80% des familles canadiennes ne peuvent pas consommer davantage aujourd’hui qu’en 1976.

Je m’excuse d’être lourdement pédagogue, mais cette réalité fondamentale n’est « intériorisée » par à peu près personne, ici comme ailleurs.

Et pour cause: il nous paraît normal – c’est le signal que nous envoie la publicité et l’idéologie du bonheur consumériste adossée sur la croissance économique – d’améliorer notre qualité de vie, après toutes ces années d’effort au boulot. Et c’est tout à fait légitime. Mais si la croissance économique ne profite manifestement pas à 80% de la population (ce qui est un problème corollaire dont je ne parle pas ici) et qu’elle est stimulée pour près des deux tiers par la consommation, quelles en sont les conséquences?

Nous nous endettons, pardi! pour acheter ce voyage dans le Sud mérité, cette deuxième voiture, cette plus grande maison, ce bidule électronique, cette sortie au hockey en famille.

Nous voici donc collectivement schizophrènes et un brin débiles. Nous devons consommer davantage pour stimuler la croissance économique, celle-ci ne profite pas à une large majorité des travailleurs-consommateurs, nous nous endettons donc pour améliorer nos conditions de vie.

Soyons heureux, tout de même.

***

Pour vous amuser (!), voici un petite méthode pour évaluer si la croissance de vos revenus nets (après impôts, ce qui vous reste dans les poches) a suivi l’inflation. Ne me remerciez pas, c’est gratuit.

***

Note importante: il s’agit ici de moyennes, y compris pour l’inflation. Selon que vous habitiez un grand centre urbain (où l’inflation est généralement plus élevée), selon votre niveau de revenu et vos contraintes, l’impact réel sur votre vie quotidienne en sera modifié.

[1] Une « famille économique » est « un groupe de deux personnes ou plus habitant dans le même logement et apparentées par le sang, par alliance, par union libre ou par adoption. »

Hyperconsommation et épargne anémique

Patrick Lagacé débute aujourd’hui dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne.

J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes. M. Lagacé me cite ainsi:

Ianik Marcil, économiste, m’a expliqué avec brio comment l’Homme occidental est coincé entre deux réalités contradictoires.

D’un côté, il y a le réel: les revenus qui stagnent. Au Canada, aux États-Unis, si vous êtes dans la moyenne des ours, une fois l’inflation prise en compte, vous avez le même pouvoir d’achat qu’en 1982 (bémol de l’économiste Pierre Fortin: nos femmes ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages).

De l’autre côté, il y a le rêve. «Les aspirations légitimes de qualité de vie, illustre Marcil, qui répondent aux standards qu’on nous présente socialement…» Ces «standards» ? Posséder sa maison, son condo. Un beau véhicule. Un équipement «outdooring», un (ou deux) voyage (s) par année. Tout le kit, quoi.

Ça donne un rapport «schizophrénique» avec l’argent, selon les mots de l’économiste Marcil. Primo, on nous dit que nous n’épargnons pas suffisamment. Secundo, «le système marchand a besoin que nous consommions pour ne pas s’écrouler».

Petite précision: je n’aime pas contredire mes anciens professeurs, mais le bémol de Pierre Fortin est faux. Les familles (i.e. personnes seules, couples, familles nucléaires, monoparentales ou recomposées, etc.) excluant les 20% les plus riches ont vu leur revenus nets stagner depuis 1976, comme l’indique une étude de Ressources humaines et Développement des compétences Canada basée sur les données de Statistique Canada. La citation et le graphique suivants sont tirés de cette étude:

Les disparités de revenu (exprimées en dollars constants de 2007) ont augmenté entre 1995 et 2007. Le revenu moyen après impôt est demeuré à peu près le même pour les familles appartenant au quintile de revenu inférieur et aux trois quintiles intermédiaires entre 1976 et 2007, mais a augmenté pour le quintile supérieur. L’écart entre le revenu des familles formant les quintiles supérieur et inférieur a augmenté de 37 %, passant de 82 100 $ en 1995 à 112 800 $ en 2007. De même, l’écart entre le quintile de revenu supérieur et les trois quintiles intermédiaires est passé de 54 067 $ à 77 900 $ au cours de la même période, soit une augmentation de 44 %.