Le mépris de nos élites | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Le mépris des plus riches, selon Ianik Marcil. « C’est le problème de nos élites — elles ne sont pas juste déconnectées du « vrai monde », mais elles oublient carrément la réalité de leurs semblables, de leurs voisins ».

Limiter le revenu des PDG | Entrevue à «Avenir d’idées» (Atelier 10 | audio)

Dans le cadre du podcast « Avenir d’idées » de Atelier 10, éditeur du superbe magazine Nouveau projet, Étienne Cloutier m’a interviewé sur cette idée de plus en plus populaire: taxer le revenu des patrons lorsqu’il représente un écart trop grand avec la moyenne de celui de leurs employé-es. C’est le cas, par exemple, de Portland, OR.

On peut écouter l’épisode, ici.

À quoi ça sert les riches?

Selon la sensibilité politique qu’est la nôtre, on considérera que les inégalités entre riches et pauvres sont immorales ou sont un stimulant à l’entrepreneurship et au développement économique. Une étude publiée il y a quelques jours démontre que les présidents d’entreprises les plus riches du Canada sont passés à travers la dernière crise économique sans impact sur leur rémunération, ou presque. Cette étude a été produite par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), un groupe de recherche et de pression de gauche très actif au Canada anglais (il n’a malheureusement que le nom de bilingue).

Plus spécifiquement, le CCPA a analysé la rémunération globale des 100 PDG les mieux payés. En 2008, avant la crise, leur rémunération moyenne était de 7,3 M$; en 2009, 6,6 M$ – soit 155 fois le salaire moyen des travailleurs canadiens (env. 43 000$). Une baisse tout de même substantielle de 700 000$, soit 9,6%. Cependant, étant donné les sommes astronomiques qu’ils gagnent, l’impact sur leur vie personnelle est évidemment négligeable, comme l’illustre de façon frappante l’auteur de l’étude, Hugh Mackenzie, en entrevue au Devoir:

En 2008, les chefs d’entreprise avaient gagné le salaire annuel moyen des Canadiens à l’heure du dîner le premier jour de travail de janvier. En 2009, ce sera atteint à 14h30 en après-midi. En termes d’argent, ça a l’air important, mais en réalité, c’est très peu.

Les néolibéraux justifient les inégalités économiques par des raisons politiques et morales, mais aussi économiques. La possibilité de faire d’importants gains économiques stimulerait l’innovation et l’entrepreneurship (c’est le cas des grands penseurs Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et Milton Friedman, par ex.). Les revenus des très riches devraient donc être générés par l’innovation ou la création d’entreprise et d’emploi; or, il n’en est rien. De moins en moins, de surcroit.

1. L’innovation et l’entrepreneurship devrait rapporter des revenus d’entreprise, un « retour sur investissement ». En décembre dernier, le CCPA publiait une autre étude: « The Rise of Canada’s Richest 1% » (« La montée du 1% des plus riches Canadiens »). Celle-ci démontrait que 1% des plus riches Canadiens se sont appropriés le 1/3 de la croissance de la richesse au cours des 10 dernières années. Beaucoup plus intéressant (et troublant): en 1946, moins de la moitié des revenus des 1% plus riches provenaient d’un salaire, alors qu’il s’agit du 2/3 en 2007; en 1946, 25% de leurs revenus étaient des revenus d’entreprise pour 3% en 2007… (tableau 2, p. 15 – voir graphe ci-dessous). Aujourd’hui, les sources de revenus des plus riches canadiens sont à peu près les mêmes que le travailleur moyen – et non pas majoritairement de revenus typiquement produits par l’investissement et la création d’entreprise. L’argument néolibéral ne tient donc pas à ce niveau.


2. On pourrait, cependant, croire que ces salaires et bonus versés aux riches dirigeants d’entreprises récompensent leur performance et donc correspondent à la bonne performance de leurs entreprises. Or, c’est de moins en moins vrai. Le Wall Street Journal, qu’on ne peut pas taxer d’être un organe socialiste, démontrait l’an dernier que la rémunération (notamment par bonus) des PDG américain étaient de moins en moins reliés à la bonne performance de leurs entreprises, bien au contraire.

Encore une fois, au-delà des arguments politiques ou moraux, la justification économique des inégalités économiques tient difficilement la route – et c’est encore plus vrai des grandes inégalités qui sont croissante depuis deux décennies.

Et il y a un principe économique très solide pour affirmer le contraire: ce que les économistes appellent la « propension marginale à consommer. » Avec de l’argent, on peut faire trois choses: l’épargner, le consommer ou le bruler. (On pourrait aussi le donner, bien sûr, mais ce don sera utilisé de l’une de ces façons). Si on met de côté le versant pyromane du possesseur d’argent, lorsque nous recevons un revenu supplémentaire nous avons donc deux choix: soit l’épargner soit l’utiliser pour consommer. La propension marginale à consommer et notre inclinaison (propension) à consommer l’argent supplémentaire que nous avons gagné (« à la marge »). Ainsi de votre augmentation de salaire: si vous avez 100$ de plus dans vos poches à chaque paye, selon vos désirs mais aussi (et surtout) selon votre situation économique, vous aurez une propension plus ou moins grande à les consommer ou à les épargner.

Il est évident que si vous gagnez 500$ par paye aux quinze jours, en recevoir 100$ de plus représente un montant très substantiel. Et comme ce salaire de 500$ par paye fait de vous quelqu’un de peu nanti, il y a de très forte chances que vous utilisiez ces 100$ supplémentaires en consommant davantage pour améliorer un tant soit peut votre situation économique. Et ce faisait, vous ferez « marcher » la machine économique.

Par contre, si vous gagnez 250 000$ par paye (ce que reçoivent en moyenne nos 100 PDG les plus riches), en recevoir 100$ de plus ne changera évidemment pas grand chose à votre bien-être économique. Et il y a fort à parier que vous épargnerez la totalité de ce revenu supplémentaire, sans alimenter directement la consommation et donc la production de biens économiques.*

En d’autres mots: augmenter le revenu des moins bien nantis nourrit la machine économique. Inversement, augmenter celui des riches ne fait que nourrir la machine boursière et financière.

Dans une société aussi riche que la notre, qui compte tant d’enfants qui ne mangent pas à leur faim, de pauvres qui ne cherchent qu’à gagner simplement leur vie, les écarts tout simplement indécents qui existent entre riches et pauvres sont profondément immoraux. Mais ces écarts de richesse, jamais vus depuis un siècle, représentent aussi un frein au développement économique marchand et capitaliste.

*J’omets volontairement un débat d’École important entre économistes: une partie d’entre nous considérons, comme Keynes, que l’épargne ne sert à rien, au point de vue macroéconomique (ce qui n’est évidemment pas le cas au plan individuel). Une autre partie, comme Hayek, considère que l’épargne est nécessaire pour nourrir l’investissement industriel. Je suis des premiers. Je vous expliquerai un jour pourquoi, mais prenez pour acquis que j’ai raison ; )