Dissonance cognitive néolibérale

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Comment se fait-il que l’idéologie néolibérale demeure aussi forte – sinon plus – après la grande récession que nous connaissons depuis 2008, alors qu’il semble évident que ce sont les politiques économiques qui s’en inspirent qui l’a causée? Nous vivons dans une espèce de dissonance cognitive, prétend l’historien de la pensée économique Philip Mirowski dans son tout dernier ouvrage Never Let a Serious Crisis go to Waste (Ne gaspillez jamais une crise sérieuse), dont le sous-titre est How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown (Comment le néolibéralisme a survécu à la crise financière).

Cette dissonance cognitive se retrouve plus particulièrement chez les économistes – universitaires, politiques, commentateurs médiatiques. Comment se fait-il que les économistes – et ceux qui relaient leurs idées, conservent encore à ce point leur foi envers l’idéologie néolibérale? Voilà la question que pose Philip Mirowski dans cet ouvrage aussi important que passionnant – car l’économiste et historien des idées sait raconter des histoires, comme le montrait son More Heat than Light: Economics as Social Physics, Physics as Nature’s Economics (Cambridge University Press, 1989), dans lequel il expliquait comment la physique classique avait influencé, voire fondé, l’épistémologie de la pensée économique néoclassique. Cette dernière est la théorie dominante de la discipline, enseignée comme l’unique voie vers la vérité dans la plupart des départements universitaires, qui se confond et fonde très souvent l’idéologie néolibérale.

=style="float:L’influence mutuelle de l’idéologie néolibérale et de la pensée économique néoclassique traverse l’ouvrage de P. Mirowski. Si son livre constitue d’abord et avant tout une critique vitriolique de l’incompétence des économistes orthodoxes à prévoir la crise et de leur capacité à se décharger de leur incompétence, il s’appuie d’abord et avant tout sur la démonstration que l’idéologie néolibérale a infiltré toutes les couches du discours public mais aussi des comportements politiques et privés. La puissance de l’idéologie néolibérale – portée par ce que l’auteur appelle le «Neoliberal Thought Collective» – est d’avoir permis aux économistes orthodoxes d’assurer la continuité leur hégémonie dans le discours de vérité, malgré la crise : «Economists fiddle with their models, Rome (and Athens) burns, and the Neoliberal Thought Collective just grows stronger» (p.243). Cette citation donne le ton de l’ouvrage: parfois drôle, souvent caustique, toujours critique.

La démonstration est celle d’un historien des idées: documentant soigneusement le développement et la propagation des idées néolibérales, P. Mirowski montre à quel point cette idéologie, portée par les économistes patentés et relayés par les médias, notamment, a survécu à la crise, malgré l’accumulation de preuves qu’elle a contribué à son développement. La thèse centrale de l’ouvrage est forte: la grande crise économique que nous connaissons depuis 2008 est un phénomène épistémologique (p.344). Ce sont donc les idées qui ont préséance sur les faits, parce que le néolibéralisme théorise toutes les sphères de notre vie: «Neoliberalism has consequently become a scale-free Theory of Everything: something as small as a gene or as large as a nation-state is equally engaged in entrepreneurial strategic pursuit of advantage, since the ‘individual’ is no longer a privileged ontological platform» (p.59).

Pour en arriver à ce résultat formidablement paradoxal, le néolibéralisme a dû organiser sa stratégie de propagation idéologique à deux niveaux – une stratégie qui ne se réduit pas à de la simple propagande mais se ramène, plutôt, à un ensemble de procédés basés sur le marché (p.227) – une doctrine de la «double-vérité». D’une part, une version «exotérique» qui s’adresse aux masses et, d’autre part une version «ésotérique» de sa vérité qui s’adresse aux élites politiques (p.68). La conjonction des deux versions a permis l’émergence d’un néolibéralisme de tous les jours (chapitre 3) et celle de l’asservissement de la pensée économique néoclassique aux idéaux néolibéraux, particulièrement dans les universités (chapitre 4).

Fondamentalement, la doctrine néolibérale a dû être intériorisée (« everyday neoliberalism ») pour pouvoir être aussi forte et survivre: «The tenacity of neoliberal doctrines that might have otherwise been refuted at every turn since 2008 has to be rooted in the extent to which a kind of ‘folk’ or ‘everyday’ neoliberalism has sunk so deeply into the cultural unconscious that even a few rude shocks can’t begin to bring it to the surface long enough to provoke discomfort » (p.89).

Cet ouvrage présente non seulement une critique du néolibéralisme et de ses origines – notamment véhiculé au sein des élites comme de la «populace» par la Société du Mont Pèlerin fondée en 1944 par les grands ténors de cette idéologie et par la centaine de «think tanks» néolibéraux qui en ont émergé – mais aussi de la pauvreté intellectuelle de la réponse des mouvements de protestation de gauche (pensons aux Occupy) face à la puissance qu’il représente. Une idéologie fondée en discours de vérité, par la théorie économique néoclassique, qui ne gaspillera jamais une crise de l’importance de celle que nous connaissons depuis 2008.

Il s’agit là d’un ouvrage fondamental et profondément fécond pour à la fois mieux comprendre la crise économique actuelle que la persistance du discours néolibéral et ses multiples facettes. En tant qu’historien de la pensée économique, Philip Mirowski documente soigneusement les nombreuses variantes du néolibéralisme mais les ramène à des idées centrales – sa présentation synthétique des 13 thèses fondamentales du néolibéralisme est magistrale (p.53-67) – qui nous permettent de mieux comprendre la formidable puissance de cette pensée politique hégémonique. Un livre quelquefois un peu technique pour le non-initié mais qui devrait figurer sur la liste de lecture obligatoire de tout journaliste, commentateur et analyste de notre monde contemporain. Sans aucun doute l’un des ouvrages d’économie politique les plus importants publiés ces dernières années et à coup sûr l’un de ceux qui éclairent le mieux la grande crise économique actuelle, car il sait en analyser les fondements idéologiques, épistémologiques et politiques.

Never Let a Serious Crisis go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, par Philip Mirowski (Verso Books, 2013, 467 p., ISBN 978-1-78168-079-7, 34,95$).