Huffington Post | L’identité hydro-québécoise du Québec

NB: Ce texte a d’abord été publié sur le site du Huffington Post Québec, le 11 mars 2014.

 

Richard Bergeron, chef de l’opposition au Conseil municipal montréalais a appelé les partis provinciaux, dans le cadre de la campagne électorale, à faire de Montréal «la Baie-James moderne.» Le chef de Projet Montréal précise: «Quand on a fait le projet de la Baie-James, ce n’était pas pour gagner la circonscription du Nord-du-Québec ou d’Abitibi-Ouest: c’était un projet d’ambition québécoise.»

C’est dire la valeur symbolique que conservent les grands travaux hydroélectriques des années 1970 dans l’imaginaire collectif au Québec. C’est précisément l’histoire de cette édification symbolique et identitaire qu’a écrite l’historien Stéphane Savard dans son ouvrage Hydro-Québec et l’État québécois (1994-2005), étude inspirée de sa thèse de doctorat. Un livre aussi fascinant et passionnant que rigoureux et documenté.

style="float:Appuyé par l’analyse de nombreux discours électoraux, de débats à l’Assemblée nationale ou de documents produits par Hydro-Québec, l’auteur montre la «remarquable continuité» dans la construction des représentations symboliques autour du développement de l’hydroélectricité au Québec depuis aussi loin que les années 1930. Même si l’histoire moderne de la société québécoise est traversée de constantes «luttes de représentations», la politique énergétique et Hydro-Québec n’ont cessé d’être les vecteurs de la construction de ce territoire imaginé.

Savard résume ainsi: «La mise en valeur du potentiel énergétique du Québec, les représentations associées à l’exportation de l’énergie électrique, la promotion de l’émancipation économique, le poids d’Hydro-Québec dans la promotion d’une modernité technologique, ainsi que la présence mémorielle des réalisations de la Révolution tranquille sont autant d’exemples qui montrent que les responsables politiques cherchent souvent à assurer une continuité dans les interventions, orientations et symboles de l’État québécois» (pp.397-398). Tout au long de son histoire, «il appert qu’Hydro-Québec devient rapidement un des principaux acteurs de la construction d’un espace québécois imaginé» (p.78).

L’auteur illustre de manière convaincante qu’Hydro-Québec a été constamment instrumentalisée afin de bâtir le Québec, à la fois par l’appropriation et l’occupation du territoire (réel comme imaginé), par le développement d’une modernité économique et scientifique et par la génération de la société et de l’identité québécoises avec ou sans l’Autre, particulièrement en relation avec les Premières nations. Comme le souligne Richard Bergeron, il ne s’agissait bien évidemment pas de mettre de l’avant des projets hydroélectriques uniquement pour la Côte-Nord ou pour la Baie-James, mais bien au bénéfice de l’ensemble du Québec. D’ailleurs, dans un discours célèbre de 1954, Duplessis disait à propos de la centrale Bersimis, la première construite par Hydro-Québec entre 1953 et 1956, au nord de Forestville: «Il y a du monde ailleurs qu’au centre de la province. Celui-ci a tout ce qu’il lui faut. Nous ne lui enlevons rien, mais nous voulons donner justice à toutes les régions» (p.138).

Il était clair pour Duplessis, incidemment, que le développement d’Hydro-Québec devait profiter aussi à Montréal. Ainsi, par la loi 48 de 1946, le gouvernement de l’Union nationale obligeait Hydro-Québec et les compagnies d’électricité privées à une taxe provinciale qui a servi «exclusivement à créer un fonds destiné à l’éducation qui rendrait possible la diminution des dettes scolaires et ainsi l’amélioration du système scolaire. Reflétant les priorités de l’UN qui cherche d’abord et avant tout à encourager l’éducation des ouvriers et des cultivateurs, ce fonds permet entre autres le remboursement de la dette scolaire de la ville de Montréal» (p.305).

L’aspect identitaire de cette édification nationale traverse l’analyse de Stéphane Savard. Il n’est pas innocent de constater la constance de l’usage de certaines métaphores au cours du dernier demi-siècle. Ainsi de ce discours important préparé par Daniel Johnson père pour célébrer l’inauguration du barrage Manic-5 le 26 septembre 1968 – discours qu’il n’a jamais prononcé puisqu’il est mort quelques heures avant la cérémonie – qui vaut la peine de citer puisqu’il «vise indubitablement à frapper l’imagination citoyenne»: «Nous avons découvert par exemple qu’avec les moyens d’aujourd’hui, nous pouvions changer bien des choses, même la géographie, modifier le cours des rivières les plus impétueuses, combler des vallées, déplacer des montagnes et faire surgir derrière des murailles comme celle-ci d’immenses nappes d’azur. Les techniques continueront sans doute d’évoluer, mais ce barrage, avec ses voûtes et ses contreforts qui le font ressembler à une cathédrale géante, restera comme un monument impérissable à l’ingéniosité et au dynamisme du Québec d’aujourd’hui. (…) Cet arrière-pays qu’on appelait jadis la Terre de Caïn est devenu véritablement une Terre des Hommes.» (pp.389-390).

La puissance de la poésie des mots choisis par Johnson montre à quel point l’importance de cette construction identitaire dans l’imaginaire québécois. Car l’identité d’une nation ou d’un peuple se bâtit essentiellement par des référents imaginaires, mais concrets, n’en déplaise à plusieurs qui souhaiteraient l’imposer par des slogans, des logotypes ou une Charte des valeurs. L’ouvrage de Stéphane Savard constitue un apport considérable, à cet égard, à une meilleure compréhension de ce que constitue l’imaginaire identitaire québécois.

En terminant sa lecture, je me suis rappelé les dernières lignes du magistral livre de Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise (Boréal, 1993, p.352), qui mériterait largement une relecture en ces temps troublés: «Ou bien l’individu se réfugie dans l’enclos de la vie privée et, croyant ainsi jouir de sa liberté, il abandonne aux pouvoirs anonymes le soin de déchiffrer l’histoire. Ou bien il décide de contribuer à l’édification d’une référence habitable autrement que dans les coutumes devenues insuffisantes. Alors il devient ce que déjà lui prédisait l’apprentissage de la lecture: le citoyen d’un pays, le responsable d’une histoire, le participant à un imaginaire collectif.»

Hydro-Québec et l’État québécois: 1944-2005, de Stéphane Savard (Septentrion, 2013, 436 p., ISBN 978-2-89448-756-3, 39,95$).

« Calcul électoral » – émissions spéciales à RDI

RDI_economieÀ l’occasion de la campagne électorale québécoise qui démarre aujourd’hui, RDI mettra en onde une émission spéciale, « Calcul électoral. » Elle sera diffusée en direct tous les jours à 16h30 et animée par Gérald Fillion, accompagné de Liza Frulla, Rémy Trudel et Rita Dionne-Marsolais (en duo et en rotation). Je ferai partie de la « Bande des six » analystes-commentateurs présents sur une base régulière (parfois en solo, parfois en duo), avec les entrepreneurs Alexandre Taillefer et Denise Verreault, l’économiste Youri Chassin, l’ancien pdg de Desjardins Claude Béland et l’avocat Paul Saint-Pierre-Plamondon.

Gérald Fillion, sur son blogue, annonce ainsi l’émission:

Pourquoi nommer cette émission ainsi ? Parce qu’on va s’intéresser dans cette émission au calcul politique mais aussi et surtout au calcul économique.

Est-ce que telle promesse est réaliste ?

Quel est l’impact pour vous, contribuable, travailleur, citoyen ?

Les chiffres qu’on vous présente sont-ils les bons ?

On va déchiffrer les promesses, on va décoder les stratégies, on va expliquer les enjeux.

Pour ma part, je me donne pour mission de surveiller de près les promesses électorales à l’aune de la défense du bien commun et de la justice sociale et économique. À l’opposé des visions à courte vue, motivées uniquement par les gains électoraux, je suis profondément persuadé que la complexité et la gravité des défis auxquels notre société fait face méritent et nécessitent des politiques axées sur le long terme, le développement durable et de la démocratisation de notre vie économique.

Si vous désirez me suivre tout au long de la campagne, vous pouvez joindre ma page Facebook professionnelle ou mon compte Twitter.

Journal de Montréal | Le fardeau

NB: Ce texte a été publié dans le Journal de Montréal, le 20 février 2014 au lendemain de la présentation du budget du gouvernement du Québec (p. 28).

 

20140220-JdeMAlors que même le Fonds monétaire international constate que les politiques d’austérité des dernières années n’ont fait qu’empirer les choses après le déclenchement de la crise de 2008, le budget Marceau s’obstine pourtant à poursuivre dans la même voie, n’en déplaise au ministre qui affirme l’inverse. Le fardeau de l’atteinte du déficit zéro repose à nouveau sur les épaules des familles et des travailleurs, et particulièrement des plus vulnérables.

La hausse des tarifs de services de garde est emblématique de cette vision politique. L’augmentation représentera une facture de 1000 $ de plus pour une famille de deux enfants. Cela touchera particulièrement les familles à revenus modestes et encore plus les mères monoparentales. Or, l’économiste Pierre Fortin a démontré que ce programme était très rentable pour le gouvernement, générant des entrées fiscales de 2,4 M$ en permettant à 70 000 femmes d’intégrer le marché du travail. Mais au-delà de l’impact fiscal, cette augmentation s’inscrit dans l’air du temps: faire payer les utilisateurs des services publics. L’augmentation annoncée des tarifs d’Hydro-Québec qui pourrait atteindre 5,8 % en est un autre exemple.

Deux solutions

D’autres mesures annoncées dans ce budget préélectoral vont dans le même sens. La hausse des dépenses pour le réseau de santé limitée à 3 % par année paraît hautement optimiste, c’est le moins qu’on puisse. Compte tenu des besoins grandissants dans la population et des négociations collectives dans le secteur public à l’automne, il est difficile d’imaginer comment le gouvernement pourra atteindre sa cible. Afin d’y arriver, seules deux solutions pourront être envisagées: couper dans les services ou les tarifer. La première option étant politiquement peu réaliste, il y a fort à parier que le gouvernement choisira la seconde. D’ailleurs,le ministre Marceau a laissé entendre que cela pourrait se traduire par de nouvelles tarifications de certains services publics.

Finalement, ce sont donc les travailleurs et les familles de la classe moyenne qui paieront une bonne partie de la note. Pourtant, une large proportion des économistes s’entendent pour dire que les difficultés que nos économies éprouvent à se sortir de la crise depuis cinq ans tiennent à la faiblesse de la demande. La meilleure manière de stimuler la faible consommation est, bien évidemment, de s’assurer que les ménages aient davantage d’argent dans leurs poches. Or, le ministère des Finances prévoit que la croissance du revenu disponible des Québécois sera à peine plus élevée en 2014 (1,9 %) qu’en 2013 (1,8 %) et, même, moindre en 2015 (1,7 %).

Message clair

Comment, dans ce contexte, pourront-ils absorber les hausses tarifaires annoncées ou à prévoir? Ajoutons à cela le message clair lancé par le ministre aux travailleurs du secteur public qui devront se refréner leurs demandes salariales, alors que par leur situation ils constituent une portion importante des consommateurs permettant de relancer la demande, on est en droit de se questionner sur le réalisme de l’augmentation des revenus prévus par M. Marceau. Augmentation qui a fait défaut ces dernières années et causé le report de l’atteinte du déficit zéro.

Québec inclusif | Les tentacules économiques de la Charte

NB: Ce texte a été publié sur le site de l’ONG « Québec inclusif » le 19 février 2014.

 

Pour faire court, dans les médias, on répète que la Charte des valeurs touchera les employés de l’État – au premier chef par l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires. Comme si l’« État » représentait une réalité concrète, immédiatement appréhensible. Or, il y a une profonde différence entre le concept politique d’État et les organisations qui le constituent – voire même du poste occupée par ses employés. Ainsi, est-ce que la Cour d’appel du Québec se rapproche davantage d’une notion « pure » de l’État que le Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec ? Pareillement, est-ce qu’un policier ou un procureur de la Couronne possède le même statut de représentant de l’État qu’un éboueur de la Ville de Sherbrooke, un guide-animateur au Parc des Grands-Jardins ou un conseiller à la SAQ ?

Il ne s’agit pas là d’une question théorique : la Charte des valeurs définit précisément les organismes publics visés par ses dispositions. Elle définit, en quelque sorte, les contours de l’État dans l’application de son objectif principal, son apparente neutralité religieuse.

On peut subodorer sans trop grand risque de se tromper que le citoyen moyen croit que les « employés de l’État » touchés par la Charte sont constitués de la masse un peu diffuse et méconnue des fonctionnaires des divers ministères, du personnel dans les réseaux de la santé, de l’éducation (y compris les éducatrices en service de garde) et du système judiciaire. Une définition intuitive de ce que constitue l’État. Cette définition touche donc (1) les 19 ministères et 66 organismes apparentés, embauchant 87 512 travailleurs, (2) les diverses institutions d’enseignement, embauchant 221 719 travailleurs et (3) les divers hôpitaux, régies de la santé, CLSC et autres établissements de santé embauchant 249 089 travailleurs. Un total de 558 320 travailleurs, ce qui n’est déjà pas rien,[1] compte tenu que le nombre total de travailleurs au Québec est de 3 984 000 personnes.[2] Cette définition de l’État englobe pas moins de 14% des travailleurs de la province.

Mais les tentacules de la Charte s’étendent bien au-delà. Le projet de loi 60 ajoute aux organismes touchés les sociétés de transport en commun, les organisations municipales les sociétés d’État comme la SAQ (7 500 employés) ou Hydro-Québec (19 000 employés) et une centaine d’organisations aussi diverses que la Commission de toponymie, la Société nationale de l’amiante ou la Régie des installations olympiques.[3] Difficile de dénombrer les travailleurs employés par ces organisations mais à coup sûr cela touche plusieurs dizaine de milliers – voire quelque centaines de milliers – de personnes.

La Charte va encore plus loin avec l’article 10 dont a peu parlé. Celui-ci, vague à souhait, stipule que « lorsque les circonstances le justifient, notamment en raison de la durée du contrat ou de l’entente, de sa nature ou des lieux de son exécution, un organisme public peut exiger de toute personne ou société avec laquelle il conclut un contrat de service ou une entente de subvention de respecter un ou plusieurs des devoirs et obligations prévus aux chapitres II et III.[4] » En clair, on ouvre toute grande la porte à ce que autant les sous-traitants de l’État que les organismes subventionnés se voient imposé les principales dispositions de la Charte, à savoir l’interdiction des signes religieux ostenatoires et l’obligation de prestation de services à visage découvert.

La formulation de l’article 10 est à ce point large qu’on pourrait l’interpréter comme s’appliquant potentiellement à l’ensemble des employés d’un fournisseur de l’État ou d’un organisme subventionné. On peut aisément imaginer l’ampleur de l’emprise des tentacules de l’État, sachant le grand nombre de sous-traitants dans des domaines aussi variés que la voirie, le génie informatique, les banques, l’imprimerie, les services de santé et mille autres. Laquelle emprise s’étendrait aux organismes sans but lucratif, qui reçoivent à peu près tous un financement provincial. Autant dire qu’une très large portion de l’économie privée québécoise et la quasi totalité des organismes de la société civile seraient touchés par la Charte.

Bien évidemment, il semble irréaliste et déraisonnable de croire que le gouvernement ait l’intention d’éventuellement appliquer la Charte de manière aussi extensive. En revanche, l’article ainsi formulé, si le projet de loi est adopté tel quel, ouvre la porte à une telle dérive. Mais dès lors, le ministre responsable, Bernard Drainville, a clairement affirmé en Commission parlementaire le 14 janvier dernier que l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires pourraient, par exemple, s’appliquer aux « firmes de services-conseils informatiques qui viennent sur les étages des ministères s’occuper du parc informatique.[5] » Qui plus est, lors de la conférence de presse du même ministre Drainville annonçant le dépôt de la Charte affirme que « les entreprises privées vont effectivement se guider dorénavant avec les balises que l’on donne, que l’on inscrit dans la charte.[6] » Explicitement, donc, le premier ministre de l’histoire parlementaire du Québec responsable des institutions démocratiques souhaite et propose dans sa législation que l’ensemble des entreprises privées et des organisations de la société civile se conforment aux dispositions de la Charte.

On est loin de la définition intuitive de l’État restreinte aux fonctionnaires et aux membres des réseaux de la santé, de l’éducation et de la justice. En opérant un glissement aussi subtile que pernicieux d’un concept de laïcité et de neutralité de l’État à l’interdiction du port des signes religieux pour l’ensemble des travailleurs de milliers d’organisations publiques et privées, le ministre Drainville considère que cette neutralité doit être garantie autant par les officiers en position d’autorité comme les juges ou les policiers que par un ingénieur informatique ou un chauffeur de souffleuse.

La Charte, par son article 10 et par l’esprit que lui insuffle son ministre responsable, étend les tentacules économiques de l’État sur la quasi totalité des organisations publiques, parapubliques, privées et de la société civile. Les conséquences sur la vie économique du Québec seraient alors très importantes – sinon démesurées –, réduisant très largement l’employabilité de milliers de femmes et d’hommes et, ce faisant,  limitant la liberté économique d’une manière inédite dans l’histoire moderne de notre société.



[1] Source des données : École nationale d’administration publique (2012), L’État québécois en perspective : L’effectif public total, Montréal : ENAP, Observatoire de l’administration publique 2012, p. 3.

[2] Institut de la statistique du Québec, tableau « Population active, emploi et chômage, résultats selon le sexe, l’âge et le niveau d’études, Québec, Ontario et Canada », en ligne : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/population-active-chomage/emploi_population.html (consulté le 2 février 2013).

[4] PL 60, Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement, 1ère session, 40e législature, Québec, 2013.

[5] Journal des débats de la Commission des institutions, 1ère session, 40e législature, Le mardi 14 janvier 2014 – Vol. 43 N° 110 (version non révisée) – en ligne: http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/commissions/ci-40-1/journal-debats/CI-140114.html

[6] Assemblée nationale du Québec, « Point de presse de M. Bernard Drainville, ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne », Version finale, 10 septembre 2013, 10h45 – en  ligne: http://www.assnat.qc.ca/en/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-12093.html.

 

Pour qui les syndicats travaillent? (audio | Isabelle Maréchal)

Le 17 février 2014 à l’émission de Isabelle Maréchal, au 98,5FM à Montréal, j’étais en compagnie de Marc Laviolette, ancien président de la CSN, et de Michel Grant, professeur associé (retraité) de relations industrielles à l’UQAM, pour discuter du syndicalisme au Québec, particulièrement au regard des révélations de la commission Charbonneau.

On peut écouter cette première heure de l’émission, ci-dessous:

Chapitre de livre | Une passion terrible pour la dissidence

Qui est Hélène Pedneault?J’ai eu l’honneur d’écrire un texte, « Une passion terrible pour la dissidence », pour un ouvrage collectif en l’honneur d’Hélène Pedeault, dirigé par Sylvie Dupont (Qui est Hélène Pedneault, Éditons du Remue-Ménage, 2013, pp. 203-205).

On trouvera ci-dessous le début de mon texte. La suite dans ce fabuleux ouvrages regroupant 68 témoignages de tous horizons – disponible aussi directement chez l’éditeur.

 

L’engagement militant présuppose l’authenticité de la parole et la cohérence des gestes. Cela se vérifie particulièrement, il me semble, lorsqu’on navigue à contre-courant : les exigences et les attentes en sont encore plus élevées.

Le parcours de Hélène Pedneault – ses écrits en témoignent – était guidé par ces impératifs d’authenticité et de cohérence. Il n’était pas, en revanche, désincarné, loin s’en faut. Motivé par une « passion terrible pour la dissidence[1] », il carburait à la fois au désir et au devoir.

Désir d’un monde meilleur, désir de préserver le bien commun, désir de justice sociale, désir d’égalité : désir de l’autre. Un désir indissociable du sens du devoir. Car comment incarner ce désir si « les bottines ne suivent pas les babines, » comme on dit ? Le sens du devoir civique concrétise ce désir : « T’en rappelles-tu comme j’haïssais ça marcher, en hiver comme en été, mais j’étais pareil de toutes les manifs à cause de mon maudit sens du devoir.[2] »

À relire autant ses chroniques dans La Vie en Rose que celles aux émissions de Marie-France Bazzo ou encore ses interventions dans des forums publics plus formels, il me frappe de constater que la force du désir entraine davantage le sens du devoir que l’inverse. Ses mots sont ceux du mouvement – comme elle était femme de mouvement. Car le désir de mouvement entraine le devoir d’action et de prise de parole.



[1] Ces mots sont ceux de Hélène Pedneault, dans sa Chronique délinquante d’octobre 1984 de La Vie en Rose : « Y a-t-il une chronique délinquante dans la salle ? » in Hélène Pedneault (1988), Chroniques délinquantes de La Vie en Rose, Montréal, VLB éditeur, p. 60.

[2] « Y a-t-elle une féministe dans la salle ? », La Vie en Rose, mars 1985, in Pedneault, (1988), op. cit., p. 73.

Voir | Qui est touché par la Charte des valeurs?

NB: ce texte a été publié originellement le 7 novembre 2013 sur le site du Voir.

 

À qui s’appliquera la Charte des valeurs (etc.) si elle est adoptée telle qu’elle a été déposée aujourd’hui?

À tout le personnel des « organismes publics, » dit le texte du projet de loi.

La liste est impressionnante. L’esprit du projet est d’assurer la neutralité religieuse de l’État. Bien. Mais en quoi le port d’un signe religieux ostentatoire (hijab, turban, ou croix trop visible au cou, par ex. – ce que le projet de loi ne définit pas explicitement, soit dit en passant), pour un.e chercheur.e dans un laboratoire universitaire, un.e adjoint.e administratif chez Hydro-Québec ou un.e mécanicien.ne d’une société de transport public remet-il en cause la neutralité religieuse de l’État? Car si l’on appliquait rigoureusement le texte aujourd’hui déposé, sauf erreur de ma part, tous les employés des organisations dont je fais la liste ci-dessous sont touchés par l’article 5 qui vise à interdire le port des signes religieux ostentatoires.

Ajoutons que l’article 10 vise potentiellement les organisations qui bénéficient du soutien de l’État ou celles qui en seraient sous-traitant. On s’approche d’une grande partie des travailleurs du Québec.

En attendant une analyse économique de l’impact sur les travailleurs du Québec, voici donc, sauf erreur de ma part encore une fois, les organismes visés:

-les ministères du gouvernement
-les municipalités, les communautés métropolitaines, les régies intermunicipales
-les sociétés de transport en commun
-les centres locaux de développement, les conférences régionales des élus et
-les offices municipaux d’habitation
-les commissions scolaires et le Comité de gestion de la taxe scolaire de l’île de Montréal,
-les Cégeps
-les Universités
-le réseau de santé publique:

agences de la santé et des services sociaux
CLSC
centres hospitaliers
centres de protection de l’enfance et de la jeunesse
centre d’hébergement et de soins de longue durée
centres de réadaptation
groupes d’approvisionnement en commun
centres de communication santé

-les juges de la Cour du Québec, du Tribunal des professions, du Tribunal des droits de la personne et des cours municipales de même que les juges de paix magistrats ou fonctionnaires
-les membres du personnel, y compris un membre du personnel de direction, d’un centre de la petite enfance, d’un bureau coordonnateur de la garde en milieu familial ou d’une garderie subventionnée
– personnel de l’Assemblée nationale

Et les organismes suivants:

Agence du revenu du Québec
Agence métropolitaine de transport
Autorité des marchés financiers
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bureau d’audiences publiques sur l’environnement
Bureau de décision et de révision
Bureau des coroners
Bureau des enquêtes indépendantes
Caisse de Dépôt et de placement
Centre de la francophonie des Amériques
Centre de recherche industrielle du Québec
Centre de services partagés du Québec
Comité de déontologie policière
Comité de la rémunération des juges
Comité de la rémunération des procureurs aux poursuites criminelles et pénales
Commissaire à la déontologie policière
Commissaire à la lutte contre la corruption
Commissaire à la santé et au bien-être
Commission consultative de l’enseignement privé
Commission d’accès à l’information
Commission d’évaluation de l’enseignement collégial
Commission de l’équité salariale
Commission de l’éthique en science et en technologie
Commission de la capitale nationale du Québec
Commission de la fonction publique
Commission de protection du territoire agricole du Québec
Commission de toponymie
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Commission des lésions professionnelles
Commission des normes du travail
Commission des partenaires du marché du travail
Commission des relations du travail
Commission des services juridiques
Commission des transports du Québec
Commission municipale du Québec
Commission québécoise des libérations conditionnelles
Conseil de gestion de l’assurance parentale, dans l’exercice de ses fonctions autres que fiduciaires
Conseil de la justice administrative
Conseil de la magistrature
Conseil des arts et des lettres du Québec
Conseil du patrimoine culturel
Conseil du statut de la femme
Conseil supérieur de l’éducation
Conseil supérieur de la langue française
Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec
Corporation d’urgences-santé
Curateur public
Directeur des poursuites criminelles et pénales
École nationale de police du Québec
École nationale des pompiers du Québec
Financement-Québec
Fondation de la faune du Québec
Fonds d’aide aux recours collectifs
Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies
Fonds de recherche du Québec – Santé
Fonds de recherche du Québec – Société et culture
Héma-Québec
Hydro-Québec
Infrastructure Québec
Institut de la statistique du Québec
Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec
Institut national d’excellence en santé et en services sociaux
Institut national de santé publique du Québec
Institut national des mines
Investissement Québec
La Financière agricole du Québec
Loto-Québec
Musée d’Art contemporain de Montréal
Musée de la Civilisation
Musée national des beaux-arts du Québec
Office de la protection du consommateur
Office de la sécurité du revenu des chasseurs et piégeurs cris
Office des personnes handicapées du Québec
Office des professions du Québec
Office Québec-Amériques pour la jeunesse
Office Québec-Monde pour la jeunesse
Office québécois de la langue française
Régie de l’assurance maladie du Québec
Régie de l’énergie
Régie des alcools, des courses et des jeux
Régie des installations olympiques
Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec
Régie du bâtiment du Québec
Régie du cinéma
Régie du logement
Société d’habitation du Québec
Société de développement de la Baie James
Société de développement des entreprises culturelles
Société de financement des infrastructures locales du Québec
Société de l’assurance automobile du Québec dans l’exercice de ses fonctions autres que fiduciaires
Société de la Place des Arts de Montréal
Société de télédiffusion du Québec
Société des alcools du Québec
Société des établissements de plein air du Québec
Société des Traversiers du Québec
Société du Centre des congrès de Québec
Société du Grand Théâtre de Québec
Société du Palais des congrès de Montréal
Société du parc industriel et portuaire de Bécancour
Société immobilière du Québec
Société Innovatech du Grand Montréal
Société Innovatech du Sud du Québec
Société Innovatech Québec et Chaudière – Appalaches
Société Innovatech Régions ressources
Société nationale de l’amiante
Société québécoise d’information juridique
Société québécoise de récupération et de recyclage
Tribunal administratif du Québec
Tribunal des droits de la personne

La charte des distractions (vidéo)

En réponse à la « Charte des valeurs » proposée par le gouvernement du PQ, trois médias indépendants, Les Alter Citoyens, GAPPA et 99%Média s’unissent pour réaliser un documentaire sur les véritables problèmes qu’occulte cette politique: « La charte des distractions« . Il sera présenté début 2014. J’ai eu l’honneur d’être interviewé dans le cadre de cette production.

En attendant, voici un petit « teaser » pour vous mettre l’eau à la bouche.

 

Huffington Post | François Legault – Un projet économique

NB: ce texte a été publié originellement le 26 octobre 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

On n’entreprend jamais la lecture d’un livre innocent et détaché de préjugés – sur son auteur comme sur son sujet. Peu de choses me rapprochant du chef de la CAQ, François Legault, j’ai donc commencé la lecture de son Cap sur un Québec gagnant avec un lot d’a priori négatifs. En revanche, il me paraissait important, voire nécessaire, d’en prendre connaissance, ne serait-ce que parce qu’il est peu fréquent au Québec qu’un chef de parti politique en fonction n’écrive un livre proposant sa vision politique – habitude pourtant traditionnelle en France ou aux États-Unis, par exemple. Et le jeu en valait la chandelle, puisque cet ouvrage propose quelques pistes de réflexion intéressantes pour le développement économique du Québec. J’insiste sur ces derniers termes: il s’agit essentiellement d’une vision économique de l’avenir du Québec plutôt qu’une vision politique plus large.

Si François Legault a choisi de nous offrir un plan de développement économique, il n’est pas sans savoir qu’un tel plan ne peut faire l’économie d’une vision politique. Or, à cet égard, la lecture de Cap sur un Québec gagnant nous laisse sur notre faim, c’est le moins qu’on puisse dire. La première des trois parties de l’ouvrage est consacrée, à ce titre, au parcours personnel de Legault et à son positionnement politique. Il s’agit là de la partie la plus convenue du livre – l’ascension jusqu’aux plus hauts sommets de la société québécoise d’un homme né d’une famille modeste, le selfmade man classique. François Legault prétend de plus n’être ni de droite ni de gauche, mais préconise une approche «pragmatique» de la politique. Là où le bât blesse, c’est que cette approche n’est pas étoffée et n’a aucune profondeur politique: l’auteur se contente, en somme, de sa simple affirmation. Ainsi, «le véritable débat au Québec ne devrait pas se situer entre les souverainistes et les fédéralistes ou entre la gauche et la droite, mais entre le clan du statu quo et celui du changement. (…) Nous devrons plutôt être pragmatiques» (p.78). Le changement pour le changement ou le pragmatisme pour le pragmatisme me semble bien peu engageant. Passons.

style="float:Le cœur de l’ouvrage est donc ce «Projet Saint-Laurent», qui se décline sur deux axes principaux (qui forment les deux parties centrales de l’ouvrage): faire de la vallée du Saint-Laurent une «Vallée de l’innovation» – à l’instar de la Silicon Valley en Californie ou de Kista en Suède, par exemple – et miser sur le fleuve Saint-Laurent comme facteur de développement culturel, écologique et économique pour l’ensemble du Québec.

Miser sur l’innovation est pour Legault le moyen cardinal non seulement à la création de richesse économique, mais aussi à l’aménagement urbanistique qui rendrait la qualité de vie meilleure pour tous les Québécois et permettrait une meilleure attraction de l’investissement. En soi, rien de neuf. En revanche, la «Vallée de l’innovation» proposée par l’auteur est ambitieuse et nécessite des choix collectifs coordonnés et cohérents. À l’exemple de Barcelone qui a revitalisé son cœur industriel obsolète, il faut une «intervention humaine planifiée, par le truchement des institutions publiques» (pp.87-88; italiques dans le texte). Car l’innovation n’émerge que lorsque l’environnement est favorable à leur développement (p.112). En cela, le projet proposé par Legault tire les meilleures leçons des histoires de succès un peu partout dans le monde. Incidemment, un intérêt de cette section est la présentation de plusieurs exemples internationaux dont l’auteur dit s’inspirer (pp.93-101).

Par contre, cette section présente une grande faiblesse: si Legault met le doigt sur certains problèmes dans les politiques de développement économique et d’innovation au Québec, il ne propose à peu près aucune mesure concrète pour les résoudre et mettre en place la «Vallée de l’innovation». On est réduit à se contenter d’énoncés de bonnes intentions sous forme de phrases creuses. Des passages comme celui-ci se multiplient désagréablement tout au long de cette partie du livre:

«Il nous faut développer au maximum les compétences et les spécialités de chaque institution et investir dans celles-ci, encourager la performance, soutenir ce qui se fait de mieux pour nous donner la chance d’aller le plus loin possible, d’exploiter à fond nos possibilités. (…) C’est une urgence. C’est une conviction profonde que je vais toujours défendre bec et ongles, comme je l’ai fait comme ministre de l’Éducation, comme nos parents l’ont compris au moment de la Révolution tranquille.» (p.123)

Un exemple concret: Legault souligne, avec raison à mon avis, l’inefficacité du système de soutien à l’innovation que sont les crédits d’impôt à la recherche et au développement (p.154 et suiv.). Selon lui, l’aide doit être «mieux ciblée, mieux orientée en plus de prévoir un mécanisme minimal de reddition de comptes» (p.156). Mais il n’indique que très vaguement (au mieux) les moyens qui devraient être mis en œuvre pour changer les choses. D’autant qu’il affirme qu’un environnement favorable à la réalisation de son projet devrait reposer sur trois piliers: l’éducation, l’innovation et l’investissement. Trois défis auxquels il consacre autant de chapitres. Or, chacun d’entre eux – et particulièrement celui sur l’éducation – ne dépasse guère, en substance, les slogans politiques de la CAQ.

Étonnamment, on sent une certaine rupture de ton dans la troisième partie du livre, consacrée au «Projet Saint-Laurent». Un ton plus personnel, enthousiaste – celui d’un Québécois manifestement amoureux de son coin de pays, et de son territoire. L’auteur s’inspire de grands et beaux succès partout dans le monde. Ses idées ne sont pas nécessairement toutes originales – il reprend le meilleur de ce que nombre de groupes écologistes et communautaires proposent depuis des années et montre en exemple certaines réussites déjà réalisées au Québec. Il a, toutefois, la grande qualité de proposer une vision unifiée et franchement enthousiasmante de l’aménagement de la vallée du Saint-Laurent. Il plaide pour un fleuve dépollué, des berges accessibles, la restauration et la revitalisation de vieux sites industriels contaminés (il y en aurait au moins 9000 au Québec! – p.79), une stratégie d’attraction touristique d’envergure tout en plaidant pour une vision renouvelée du transport maritime (y compris du cabotage).

Contrairement à l’exposition du projet de la «Vallée de l’innovation», le «Projet Saint-Laurent» regorge d’idées concrètes, applicables – souvent relativement simples, ou «pragmatiques» pour reprendre le mot fétiche de l’auteur – encadrées par une vision d’ensemble cohérente et qui pourrait manifestement susciter l’adhésion d’un grand nombre de nos concitoyens. Malgré le fait que plusieurs passages soient un peu romantiques, à l’eau de rose et naïfs – «Québec, la romantique», «Charlevoix, la carte postale», etc. – cette vision a l’intérêt de toucher à l’essentiel de l’écoumène québécois, là où vivent 80% des Québécois. Une vision qui touche autant à l’économie qu’à la vie des communautés ou à la symbolique de l’attachement des Québécois à leur territoire.

Cela étant dit, je répète qu’il manque cruellement à François Legault d’une vision politique à ces deux projets. On ne peut penser le développement économique et l’aménagement du territoire sans l’intégrer dans une vision politique étoffée, particulièrement face à la complexité de notre monde. En citant abondamment des exemples de succès, comme ceux que connaissent les pays scandinaves, notamment, Legault oublie que les politiques d’innovation et d’urbanisme de ces gouvernements vont de pair avec une politique sociale, centrale au projet politique. Les politiques audacieuses dont il s’inspire s’accompagnent, dans de nombreux cas, de préoccupations pour la justice sociale – qui en font de surcroît des succès.

Malgré cette lacune fondamentale et plusieurs faiblesses argumentaires, en plus d’un langage managérial détestable qui trahit une vision gestionnaire de l’État, force est d’admettre que le livre de François Legault constitue un apport intéressant dans l’environnement politique québécois. À l’heure du débat politique en messages de 140 caractères et en clips de 30 secondes, qu’un chef de parti offre une réflexion plus approfondie sous format d’un livre doit être souligné. Que l’on soit en accord ou non avec l’ensemble de sa proposition, son ouvrage a au moins l’avantage d’apporter des idées qui méritent d’être débattues.

Cap sur un Québec gagnant: Le Projet Saint-Laurent de François Legault (Boréal, 2013, 290 p., ISBN 978-2-7646-2284-1, 25,95$).

Négociations syndicales 2015 (vidéo)

La Fédération de la santé et des services sociaux de la CSN m’a interviewé pour une vidéo dans le cadre de prochaines négociations dans le secteur public.

Cette capsule vidéo présentée au conseil fédéral de la FSSS du 17 octobre 2013 fait état des premières discussions entourant la prochaine ronde de négociation du secteur public. Avec cette vidéo, la FSSS-CSN souhaite alimenter la réflexion sur l’importance que doit prendre la question salariale lors des négociations de 2015.