Abécédaire pour le temps présent

NB: ce texte a été publié originellement le 16 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le 5 septembre dernier inaugurait le début d’une période importante pour le Québec. Après le mouvement des carrés rouge du printemps, après les casseroles, après la grève étudiante, après l’amère campagne électorale, après le résultat mi-figue, mi-raisin des élections – après tout un brassage d’idées et d’émotions, débute le véritable travail vers une transformation sociale en profondeur.

J’ai été invité, à la soirée électorale du 4 septembre dernier, sur la scène du La Tulipe au Show Rouge – réunissant les principaux acteurs du mouvement printanier. J’y ai présenté, en dialogue avec Jean Barbe, un abécédaire de notre printemps. Nous visions tous les deux à souligner le chemin parcouru depuis le début de la grève étudiante en février dernier. Mais plutôt qu’un abécédaire du temps passé, je préfère y voir un abécédaire du temps présent. Ce présent que nous avons réappris à construire, jour après jour – et dont je souhaite du fond du cœur la poursuite vers un futur à la recherche du juste, du beau et du vrai.

Voici donc mon abécédaire pour le temps présent, un peu potache, plein de mauvaise foi, mais aussi plein de souvenirs et d’espoir.

 

Aussant – parce que c’est un des seuls économistes qui porte le carré rouge avec fierté; parce qu’on s’est reconnus et qu’il nous a reconnus, aussi.

Baloune – parce qu’il ne faut pas que les élections pètent notre baloune. Que demain doit continuer le combat pour plus de justice, plus de vérité et plus de beauté.

Câlisse – comme dans « on s’en câlisse de la loi spéciale ». Parce qu’on s’en câlisse encore.

Dehors – comme dans « marcher dehors ». Parce que la rue, c’est là où il y a du monde. Du monde qui va travailler, qui va retrouver son chum pis sa blonde, qui va rêver à un monde meilleur.

Élections – tout le temps, des élections: dans la rue, à ta job, à ton marché – tout le temps des élections.

Fraude – parce que la fraude est devenue aussi banale que le commerce légitime. La fraude de l’argent sale comme celui des idées pourries qu’on tente de nous enfoncer dans la gorge.

Gaspillage – comme dans « combattre le gaspillage ». Parce qu’il n’est pas honteux de « combattre le gaspillage ». Particulièrement celui de nous ressources naturelles, de notre intelligence et de notre crédulité.

Hésitants – parce que des centaines de milliers de Québécois ont cessé de l’être et ont tapoché autant les casseroles que les idées reçues.

Irréversible – parce que ce brassage d’idées et d’espoirs ne se terminera pas demain. Nous avons changé quelque chose, pour toujours.

Justice sociale – parce qu’il est maintenant permis d’affirmer haut et fort qu’on en a un besoin urgent – sans passer pour un barbu socialiste qui sent le patchouli des années ’70.

Kultur – comme dans « Kultur avec un grand K » : parce que la culture d’un peuple, c’est aussi dans les crises qu’elle se forge ; et elle se forge par l’imagination et la créativité, ce dont nous avons à revendre. Que nous avons à donner, en fait.

Lambiner – parce qu’on a démontré qu’on en avait marre de trainer nos savates à l’ombre des pouvoirs usurpés.

Manifestation – parce que manifester, c’est une marche de santé pour aérer les poumons de notre démocratie.

Nudité – comme dans maNUfestation ; parce que trop de gens sont nus, dépouillés de leur dignité. Parce qu’après ce printemps québécois, les empereurs des pouvoirs usurpés sont nus.

Ordre – parce qu’on veut de l’ordre dans notre société. Pas celui de la police, mais celui du peuple. L’ordre écologique, l’ordre créatif, l’ordre de la solidarité entre toutes les femmes et tous les hommes de ce pays.

Punk – parce que je suis un économiste punk. Parce qu’un punk se reconnaît dans le mouvement des carrés rouges : un punk ça se méfie de tous les pouvoirs institués, un punk ça se gosse une révolution avec ses chums, un punk ça se forge ses idées en disant un gros « fuck you » aux idées en canne.

Querelle – parce qu’on aime pas ça, la chicane au Québec… mais les carrés rouges, on aime la querelle, le débat, la joute, le choc des idées…

Rue – comme dans Jean Charest qui dit que ça n’est pas la rue qui va influencer les décisions du gouvernement… Euh, oui.

Sornettes – parce qu’on en a tellement entendu, des sornettes, des bêtises, des mensonges, des idioties qu’on en est rendus sourds et qu’on ne peut maintenant qu’entendre ce qui sonne juste à nos oreilles.

Télévision – comme dans : « la révolution ne sera pas télévisée ». Parce qu’on aime d’amour CUTV.

Universel – parce qu’il ne s’agit pas d’une lutte isolée d’étudiants enfants gâtés ni de gauchistes énervés et utopistes mais bien de la participation à un mouvement humain universel : celui de la recherche de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Vérité – comme dans : les « vraies affaires », le « vrai monde », les « faits vérifiés ». Ben c’est ça. C’est nous.

Wagon de queue – parce qu’on en notre char d’être dans le wagon de queue d’une démocratie libérale gangrénée par l’appât du gain, le saccage de la beauté et l’abus de pouvoir.

Xénophobe – parce que nous dénonçons la xénophobie dont font preuve trop de dirigeants au Québec ; ils ont peur de ceux qui sont de couleur différente qu’eux. La couleur rouge, particulièrement.

Yeux – parce que vous nous les avez ouverts.

Z… plutôt qu’un Z

… l’Alpha et Oméga – parce qu’un abécédaire a l’air de quelque chose de classé, d’ordonné et de figé. Mais un abécédaire c’est aussi la vie imaginée de nos colères, de nos espoirs, de nos rêves. Le mouvement des carrés rouges nous aura appris à réinventer le sens des mots et – surtout – à nous le réapproprier. Ça n’a pas de prix, et ça n’est pas fini.

Hernie fiscale

NB: ce texte a été publié originellement le 11 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Maintenant qu’il est au pouvoir, mais sous la haute surveillance des deux principaux partis d’opposition, le PQ s’empressera de faire adopter des mesures qui le démarqueront de ceux-ci. Dès le premier jour, il a promis d’annuler l’essentiel de la hausse des droits de scolarité et de suspendre l’application de la loi 12. Cette déclaration ne visait rien d’autre qu’à affirmer son positionnement sur l’échiquier politique et à afficher, sans qu’il n’en coûte grand chose, la teinte progressiste de sa vision politique.

Il semble clair que le gouvernement Marois s’engagera rapidement à concrétiser sa promesse de hausser l’impôt sur le revenu des contribuables gagnant plus de 130 000 $ à un taux dépassant les 50%. Même si le budget ne sera déposé qu’au printemps prochain, il semble fort probable que le PQ essaiera de capitaliser médiatiquement sur cette question dès la rentrée parlementaire. Parce qu’il semble a priori noble et juste de taxer les plus riches de la société.

Or, cette mesure n’est pas progressiste, elle est populiste.

Elle fait miroiter deux faussetés. En s’attaquant à un faux problème, on détourne nécessairement l’attention des véritables.

La taxation poursuit deux objectifs : financer les services publics et assurer une plus juste distribution des revenus.

D’une part, si on cherche à mieux financer les revenus de l’État c’est qu’on désire engranger davantage de revenus. Or, moins de 3% des contribuables au Québec gagnent un revenu de plus de 130 000$. Pas besoin d’être économiste pour comprendre que l’impact sur les finances publiques sera modeste. Imposer les plus riches, c’est comme taxer le caviar : ça passe très bien dans la grosse majorité de la population qui n’a pas les moyens de s’en payer mais ça ne rapporte pas grand chose à l’État.

Mais, deuxième fausseté, c’est justement parce que cette mesure est politiquement populaire auprès du plus grand nombre – par définition, elle ne touche pas 97% des contribuables – qu’elle participe du populisme le plus crasse. Taxons ces décadents qui s’empiffrent de caviar et le bon peuple considérera justice rendue. On donnera l’impression d’apaiser les frustrations exacerbées par les mouvements Occupy et autres casseroles du monde sans rien régler. Définition même de la démagogie et du populisme.

En quoi cela atténuera-t-il la pauvreté endémique et croissante de nombre de familles défavorisées et de modestes travailleurs? En quoi cela augmentera-t-il les revenus de la majorité de la population qui stagnent depuis 30 ans? En quoi cela permettra-t-il d’assurer le développement économique des régions du Québec exsangues de l’exploitation sauvage de leurs richesses?

En rien.

Non seulement l’impact sur les revenus de l’État sera minime, mais ses effets sur la justice distributive seront aussi très limités, voire nuls.

Par cette mesure, le PQ stigmatise les soi-disant « riches » en manipulant le ressentiment de l’immense masse des exclus, des modestes travailleurs et des familles de la classe moyenne. La CAQ et le PLQ s’insurgeront contre une soi-disant menace à la création de richesse et à l’exode des détenteurs de capitaux, comme on l’a déjà entendu ces derniers jours dans les médias. Pourtant, cela ne fera qu’enrichir quelques comptables et fiscalistes qui trouveront des astuces afin d’atténuer les effets d’une telle hausse de l’impôt de leurs clients.

Or, le problème est ailleurs.

Selon ses propres évaluations, Revenu Québec n’est pas en mesure de récolter environ 3,5 milliards de dollars par année en taxes et impôts qui lui échappent par la fraude, l’évasion fiscale et autres entourloupettes, soit environ l’équivalent de son déficit annuel. Je souligne : l’équivalent du déficit annuel du gouvernement, cette plaie qui irrite la droite comme la gale à son coude.

Dans la dernière campagne électorale, aucun des trois partis occupant maintenant la presque totalité des sièges au Salon bleu n’a serait-ce qu’effleuré ce problème gigantesque. Depuis quelques années, le gouvernement s’attaque à la question, en augmentant les effectifs dédiés et en diffusant des publicités. Mais encore là, on ne s’en prend qu’à la partie congrue du problème. Traquer la coiffeuse ou le plombier qui se font payer en liquide pour éviter de récolter les taxes semble simple justice. Mais qu’en est-il de l’évasion fiscale structurée, de la multiplication des astuces juridiques et fiscales pour échapper au fisc?

On s’occupe de la frange du problème pour flatter les bons sentiments de la majorité. Cette campagne électorale aura démontré que les principaux partis ne proposent à peu près aucune vision des enjeux de fond auxquels nous faisons face à long terme : environnement, déclin régional, endettement public et privé catastrophiques, choc démographique, arts et culture, science et innovation…

En lieu et place on propose des petites mesures populistes qui ne régleront rien et qui participent bien davantage du marketing que de la vision politique. Les mains liées par la CAQ et le PLQ, le gouvernement Marois devra faire preuve d’un courage politique immense et d’une vision très forte s’il désire véritablement démontrer qu’il est progressiste. Ce dont il n’a manifestement pas fait la preuve au cours de la campagne électorale, surfant sur des promesses légèrement populaires et largement populistes.

Le client a toujours raison

NB: ce texte a été publié originellement le 5 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Une certaine gauche un peu fruste s’obstine à condamner en bloc notre système économique en le qualifiant de « néolibéral. » Ce type de diabolisation ne mène à rien d’autre qu’à une simplification à outrance de la réalité. Car au final, elle ne nomme rien.

Or, l’idéologie soutenant le système économique dans lequel nous vivons est constituée d’un ensemble complexe de partages de pouvoirs, de référents symboliques et, surtout, de discours. Parmi ceux-ci, celui qui éclaire le mieux le résultat des élections générales du 4 septembre au Québec est sans contredit l’obsession managériale.

Au cours des trois ou quatre dernières décennies, le discours propre au management s’est imposé peu à peu dans toutes les sphères de l’activité humaine. Il est possible, en ce début de 21e siècle, d’affirmer sans rire que les jeunes enfants doivent développer leur leadership ou d’évaluer les coûts-avantages – financiers, émotionnels, quand ce n’est pas environnementaux – d’avoir des enfants.

On ne parle pas tant d’économie dans les débats politiques: on y discute des qualités de gestionnaires des partis et élus. Les engagements électoraux ne sont pas tant des propositions de politiques économiques qu’un portefeuille de produits offerts avec les techniques marketing les plus classiques.

Il serait facile de prétendre qu’en votant à près de 60% pour la CAQ et le PLQ, près de deux tiers des électeurs ont voté pour le «néolibéralisme». Il semble plus juste d’affirmer que 90% des électeurs ont voté pour une vision managériale de la politique – en y ajoutant les votes pour le PQ. Car au-delà du fait que les trois principaux partis se distinguent en se situant légèrement à droite et à gauche de notre extrême centre historique, ils n’ont tenté rien d’autre, au cours de cette campagne comme dans leurs plateformes ou l’ensemble de leurs interventions, que de convaincre l’électorat de leur capacité à bien gérer l’appareil étatique ou l’ensemble de l’économie. À être efficace et à offrir le meilleur portefeuille de produits électoraux.

Au final, puisqu’on se situe sur le terrain du management, on cherche à séduire un maximum de clients en offrant la plus large gamme de produits possible. En management, on appelle ça de la segmentation de marché: quelques millions ici pour les familles de la classe moyenne, quelques millions par là pour les entrepreneurs, et ainsi de suite.

L’aboutissement de cette obsession managériale se constate dans un clientélisme politique généralisé.

Même les partis nettement marqués à gauche comme Québec solidaire ne sont pas épargnés par ce zeitgeist. QS propose un bouquet varié de produits politiques qui, comme c’est le cas pour le PQ, la CAQ ou le PLQ, se ramènent à dépenser plus ou moins dans tel secteur ou à imposer plus ou moins tel type de richesse économique.

Arrivé le scrutin, l’électeur se retrouve comme face à un ensemble de catalogues de Noël: fera-t-il ses emplettes chez Sears, Eaton ou La Baie? – pour reprendre des exemples d’un temps presque révolu.

On est loin d’une vision cohérente des politiques économiques. On reconnaît le logo de La Baie à chaque page du catalogue, mais à l’intérieur les produits sont similaires. S’ils se distinguent, ça n’est que très marginalement.

Au risque d’être caricatural, si QS n’a pas réalisé un meilleur score au scrutin, c’est que l’évaluation des électeurs à l’égard de son programme électoral passe par la même grille d’analyse: on y voit plus de dépenses publiques, une allocation des ressources publiques différente et davantage de taxes et d’impôts. Pas une vision du monde, pas un projet de société.

Un des rares partis à faire exception à cette règle est peut-être Option nationale, qui propose un programme politique basé sur de grandes orientations stratégiques en matière de développement politique davantage que sur un catalogue de produits cherchant à satisfaire le client.

Outre les questions de notoriété et de visibilité médiatique, malgré la présence de Françoise David au débat des chefs et des campagnes tous azimuts de la part de QS et de ON, les lendemains de veille des deux partis de gauche du Québec seront difficiles. Ils n’ont récolté à eux deux que 346 000 voix – ON n’ayant reçu que 28 000 bulletins de plus en sa faveur que ceux qui ont été rejetés. Dans cette recherche du gestionnaire le plus efficace et qui en donne plus pour son argent au client, QS fait peur parce qu’il veut dépenser et taxer davantage et on perçoit ON comme un bon vendeur sympathique mais qui ne nous parle pas de ses produits ni de leur prix.

Dans l’ensemble, nous sommes coincés, au Québec comme ailleurs, dans cette logique de gestion et de marketing. Ça n’est donc pas tant au « néolibéralisme » triomphant que près de quatre millions d’électeurs ont accordé leur vote. Pas étonnant que le vote se soit réparti de manière aussi égale entre les trois finalistes: entre les catalogues Sears, Eaton et La Baie de mon enfance, il y avait peu de différence. Et les trois magasins se partageaient le marché à peu près équitablement. Ainsi en est-il du PQ, du PLQ et de la CAQ.

Électoralement déboussolé

NB: ce texte a été publié originellement le 25 août 2012 sur le site du Voir.

 

La boussole électorale est un gadget sympathique. On le présente comme un « outil éducatif » qui permet d’en apprendre davantage sur les plateformes des partis politiques.

Cependant, il me laisse à cet égard dans un état d’esprit plutôt dubitatif. Toute initiative visant à aider les électeurs que nous sommes me semble a priori louable. En revanche, ce questionnaire succinct participe également de ce qui nourrit la dérive de notre vie démocratique et le cynisme qui est sous-jacent: la sur-simplification des problèmes et des solutions, l’engagement politique à la carte, l’absence de délibération, personnelle et publique.

On l’a assez répété, moi le premier: une élection générale n’épuise pas la totalité de la vie politique d’un peuple. Mais elle en constitue tout de même un moment décisif qui ne devrait pas se régler en répondant à quelques questions primaires.

Heureusement, médias et organisations diverses ont proposé au cours de cette campagne électorale de nombreux outils comparatifs des programmes des partis politiques en plus, surtout, de sources de réflexions pour permettre aux électeurs de mener une « délibération » personnelle un peu plus approfondie. Sans être exhaustif, j’ai fait l’exercice de relever ceux qui me semblent les plus complets ou originaux et qui me plaisent bien:

  • Le Devoir a développé un « comparateur de programmes » qui recense par grandes problématiques et les divers engagements des cinq principaux partis; important bémol: il ne permet que de comparer que trois partis à la fois, ce qui est incompréhensible.
  • Dans le même ordre d’idées, la CADEUL (Confédération des associations étudiantes de l’Université Laval) et la CSQ (Centrale des syndicats du Québec) ont produit des tableaux comparatifs fort bien faits, bien qu’ils soient (légèrement) teintés par la position idéologique qu’ils représentent.
  • Notons qu’il soit déplorable que la CSQ ne s’intéresse ni à ON ni au PVQ et que la CADEUL omet quant à elle le PVQ, ce qui est plutôt étonnant de la part d’organismes se proclamant comme « progressistes. » On pourra compenser en consultant ce tableau produit par Greenpeace Canada sur les enjeux écologiques des principaux partis, y compris le Parti conservateur du Québec (allez-y voir, c’est très instructif à cet égard).
  • La section « blogues » du Journal de Montréal propose une section spéciale qui offre, à l’étonnement de plusieurs, un foisonnement d’opinions couvrant l’ensemble des points de vues les plus diversifiés qu’on ait vu dans un seul média depuis des lustres. Malheureusement, il est un peu difficile de s’y retrouver tant la quantité de textes publiés y est grande.
  • J’aime également la section « Épreuve des faits » de la section spéciale du site de Radio-Canada qui passe au crible de la vérité ou de la faisabilité les affirmations ou le réalisme des engagements électoraux. On doit toutefois déplorer la mince place accordée aux partis tiers (QS, ON et le PVQ).
  • Un autre coup de mes coups de cœur va à la « Maison des candidats » du magazine L’Actualité, qui, sous forme de blogue, donne la parole à différents candidats des cinq principaux partis (excluant, là également, le PVQ). Les analyses de Alec Castonguay, de Chantal Hébert et de Josée Legault sur ce même site me paraissent également parmi les plus approfondies et éclairantes de la présente campagne.
  • L’animateur de RDI-Économie Gérald Fillion, a compilé dans son blogue les nombreux (c’est le moins qu’on puisse dire) engagements des différents partis en matière économique. Le caractère « liste d’épicerie » de ces différents billets est probablement en soi une belle illustration du type de campagne électorale que nous connaissons depuis trop longtemps…
  • Pour ceux qui désireraient s’informer à la source, voici la liste des plateformes et programmes des principaux partis:Coalition Avenir Québec
    Option Nationale
    Parti Libéral du Québec
    Parti Québécois
    Parti Vert du Québec
    Québec Solidaire

    … auxquels j’ajoute la Coalition pour la constituante.

  • Notons que le Directeur général des élections fournit toutes les informations pratiques et pertinentes sur les élections, sur le site Mon Vote.
  • Finalement, un citoyen a mis en ligne un outil pour diffuser les attentes des électeurs.

Encore une fois, cette liste de sources est loin d’être exhaustive. Si vous en aviez d’autres à suggérer, n’hésitez pas à le faire dans les commentaires ci-dessous. Mon seul souhait est que nous puissions tous être un peu moins électoralement déboussolés…

(Mis à jour le 26 août à 19h50.)

Fadaises et billevesées

NB: ce texte a été publié originellement le 25 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

La campagne électorale n’est même pas commencée que les espaces médiatiques (les « nouveaux » comme les « traditionnels ») regorgent de fadaises et billevesées aussi diversifiées qu’insupportables. Nul parti ni groupe d’intérêt ne semble épargné par le virus de la vacuité de la pensée.

Ça promet.

L’édition de La Presse de ce 25 juillet en fait l’éloquente démonstration dans deux textes d’opinion. Le premier, de l’éditorialiste Mario Roy est intitulé ‘L’épouvantail. » Le second, Michel Kelly-Gagnon et Yanick Labrie de l’Institut économique de Montréal (un think-tank qui défend les valeurs du libéralisme économique), « Une ère néolibérale ? »

Les deux textes conspuent un soi-disant discours anti-économique porté par les milliers de manifestants dans les rues de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec dimanche dernier, qui en appellerait à mettre « dehors les néolibéraux » (cf. page Facebook de l’événement).

Messieurs Roy, Kelly-Gagnon et Labrie tentent de démontrer que (a) le Québec n’est pas néolibéral, bien au contraire et que (b) il s’agit d’un discours idéologique, « chez nous, le néolibéralisme fait office de Bonhomme Sept-Heures, » selon les mots de Mario Roy. Ils réclament doctement que les « carrés rouges » (qui osent contester l’ordre politico-économique actuel et pas uniquement la hausse des droits de scolarité) devraient « recourir aux faits et de laisser tomber les slogans creux. »

Ce qu’il y a de pathétique dans ces deux textes, emblématique d’une petite opinion de droite qui ne mérite même pas le nom de « pensée, » est non seulement sa malhonnêteté intellectuelle qui confine au ridicule – quoi ! on déduit une idéologie de quelques slogans gribouillés sur les pancartes de manifestants ? – mais bien plus qu’elle se tire joyeusement dans le pied en ridiculisant sa propre posture idéologique.

Car nos auteurs considèrent que le néolibéralisme se résumerait à « la réduction et au rôle de l’État » (les termes apparaissent dans les deux textes).

Ainsi, ces messieurs, coincés dans le costume empesé de leur bien-pensance, réduisent eux-mêmes l’idéologie politique et économique qu’ils défendent contre ces séditieux contestataires à la simple réduction de la taille de l’appareil d’État.

Un aveugle souffrant de Parkinson aurait moins de mal à se tirer dans le pied.

C’est là faire bien peu de cas de l’héritage intellectuel de Friedrich Hayek et de Milton Friedman, le grand-père et le père du néolibéralisme. Encore moins de la profondeur de la pensée de leurs influents prédécesseurs, de Hobbes à Isaiah Berlin en passant par Locke, Hutcheson, Adam Smith ou Tocqueville. [1]

La position néolibérale – tant est qu’elle soit unifiée – sur le rôle de l’État n’est, d’une part, qu’une conséquence logique parmi d’autres d’un ensemble de prémisses et d’analyses au cœur d’une pensée complexe et riche. D’autre part, le néolibéralisme ne peut en aucun cas se dissoudre dans cette idée simpliste.

Les fondements épistémologiques et éthiques et la vision anthropologique qui fonde la philosophie néolibérale postule, notamment, la primauté de la liberté et de l’intérêt individuels. De l’efficacité des mécanismes de marché dans la régulation économique et sociale. De l’appât du gain et de l’enrichissement personnel comme moteur de la croissance économique comme du développement de la civilisation. De la prépondérance des droits privés. Ainsi de suite. [2]

Les conséquences économiques et politiques de cet ensemble d’axiomes et d’aprioris constituent un ensemble vaste et foisonnant de préceptes politiques.

Les ramener à la réduction de la taille de l’État a au moins deux conséquences. D’une part, de rendre l’idéologie (néo)libérale aussi peu attrayante qu’un prospectus financier. Comment, dans ce contexte, soulever l’enthousiasme des électeurs ? Comment s’étonner, de plus, qu’on s’y oppose avec des arguments tout aussi simplistes ? D’autre part, on confine sciemment, de ce fait, le débat politique à de petits enjeux de management de la chose publique.

Ce discours managérial oblitère l’importance de la discussion et de la délibération dans l’espace public. Une discussion et une délibération authentiques qui dépassent très largement ces considérations de gestionnaire. Une discussion démocratique qui participe de la vigilance, de l’inquiétude, de la remise en question continuelle. Qui ancre l’histoire fragile d’une société dans le présent de ses décisions politiques – et qui, ce faisant, dépasse largement un processus électoral ramené au choix du meilleur gestionnaire de l’administration publique.

La position de l’éditorialiste de La Presse et des figures de proue de l’IÉDM sont à l’image de l’idéologie clientéliste et managériale partagée par au moins trois des cinq principaux partis politiques québécois. Fadaises et billevesées d’une pensée réductrices à en pleurer.

Et la campagne électorale n’est pas encore commencée.

Ça promet.

 

[1] À cet égard, l’ouvrage de Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme (Paris, Calmann Lévy, 1994), constitue une belle introduction.

[2] Le récent livre de Serge Audier, Néo-libéralisme(s) : une archéologie intellectuelle (Paris, Grasset, 2012) démontre à cet égard la pluralité des postures éthiques et politiques néolibérales.

Conversation inutile

NB: ce texte a été publié originellement le 27 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis le point de presse du premier ministre et de sa ministre de l’Éducation, je ressens une grande lassitude. Grosse fatigue.

Pour la première fois depuis des semaines, Jean Charest a choisi de prendre les devants: conférence de presse ce midi, téléjournaux ce soir. Signe classique d’élections sont à nos portes. Jean-François Lisée explique mieux que je ne pourrais le faire: les élections sont imminentes. Alors que le premier ministre a l’odieux de prétendre que cette idée est grotesque.

Nous sommes donc menacés de retourner rapidement à une conversation électoraliste et clientéliste. Une conversation entre le PLQ et le PQ – à laquelle tenteront de se joindre, tel des enfants qui sautillent dans une réunion d’adultes pour prendre la parole, la CAQ, ON et QS.

Notre système électoral uninominal à un tour – dans lequel les élections se gagnent à la marge – nous ramènera à un dialogue de sourds. Ou plutôt à un dialogue de hurleurs. Le PLQ fera de la hausse des droits de scolarité son cheval de bataille, le PQ essaiera de hurler plus fort en tentant de ramener la discussion sur les questions de corruption, le Plan Nord, les gaz de schiste, etc.

Un dialogue de hurleurs. Une conversation inutile.

Une dynamique qui risque d’encore plus polariser le Québec. De ne pas aborder les questions fondamentales qui préoccupent des milliers de personnes qui descendent dans la rue quotidiennement. Quotidiennement ! Du jamais vu au Québec.

Des questions qui dépassent largement la question de la hausse des droits de scolarité.

Une conversation inutile. Une occasion ratée de débattre véritablement de notre avenir collectif à long terme.

Qui me rappelle cet échange dans 2001: Odyssée de l’espace de Kubrick:

Dave Bowman: Hello, HAL. Do you read me, HAL?
HAL: Affirmative, Dave. I read you.
Dave Bowman: Open the pod bay doors, HAL.
HAL: I’m sorry, Dave. I’m afraid I can’t do that.
Dave Bowman: What’s the problem?
HAL: I think you know what the problem is just as well as I do.
Dave Bowman: What are you talking about, HAL?
HAL: This mission is too important for me to allow you to jeopardize it.
Dave Bowman: I don’t know what you’re talking about, HAL.
HAL: I know that you and Frank were planning to disconnect me, and I’m afraid that’s something I cannot allow to happen.
Dave Bowman: [feigning ignorance] Where the hell did you get that idea, HAL?
HAL: Dave, although you took very thorough precautions in the pod against my hearing you, I could see your lips move.
Dave Bowman: Alright, HAL. I’ll go in through the emergency airlock.
HAL: Without your space helmet, Dave? You’re going to find that rather difficult.
Dave Bowman: HAL, I won’t argue with you anymore! Open the doors!
HAL: Dave, this conversation can serve no purpose anymore. Goodbye.

Comme dans 2001, la porte n’est pas et ne sera pas ouverte, n’en déplaise à monsieur Charest.

Cette conversation ne sert plus à rien désormais. Goodbye.

Je suis fatigué de ce paternalisme et de ce clientélisme grotesques.

Grosse fatigue.

Appel à la raison

NB: ce texte a été publié originellement le 26 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Devant les événements qui secouent le Québec présentement, la colère s’exprime. Tout le monde est en colère ce matin, peu importe le « camp » où l’on loge. Pour ou contre la hausse, une vaste majorité des Québécois sont en colère, j’en suis persuadé. Pour des raisons opposées, mais en colère.

La colère, l’adage le dit, est mauvaise conseillère.

L’expression de la colère l’attise encore plus. Et il faut se calmer avant qu’il ne soit trop tard, comme l’écrit Jean Barbe ce matin.

J’en appelle à la raison.

La raison économique.

Celle de l’intérêt privé et individuel.

J’en appelle aux commerçants, aux patrons de PME, aux professionnels du monde des affaires, avocats, comptables, fiscalistes et autres, aux responsables des agences de développement économique et commercial (CDEC, SADC, etc.), j’en appelle à tous les acteurs économiques de notre société, peu importe leur allégeance politique.

J’en appelle particulièrement à ceux qui sont en faveur de la hausse des droits de scolarité. Qui doivent, comme la majorité des citoyens, souhaiter la paix sociale.

La crise que nous vivons s’envenime de jour en jour. Un climat social délétère n’est pas bon pour le commerce. Mais, bien plus, une société dont une partie importante de ses membres est en colère contre un gouvernement légitimement élu voit la qualité et la solidité de ses liens se détériorer. Ces liens constituent le terreau sur lequel croissent la création, l’innovation, le développement de nos communautés et de notre économie.

J’en appelle donc aux intérêts privés des acteurs économiques du Québec, et plus particulièrement du centre-ville de Montréal, pour qu’ils contribuent à apaiser le climat social. Il ne s’agit plus de prendre position sur la question des droits de scolarité. Mais de demander à nos élus, à tous nos élus, de tout faire pour ramener la paix sociale. Pour qu’enfin un dialogue puisse s’installer.

Vous pouvez le faire en communiquant avec votre député (liste, ici) et avec le bureau du premier ministre (coordonnées, ici), voire même avec celui du maire de Montréal (coordonnées, ici). Pour leur demander:

  • de laisser les calculs partisans de côté le temps qu’une issue à cette crise soit trouvée;
  • de nommer sans délai un médiateur pour régler le conflit avec les étudiants, afin d’apaiser les tensions qui en ont découlé depuis;
  • de mettre en place une discussion nationale large, dans le cadre d’élections ou non, sur les grands enjeux de notre société et particulièrement l’éducation.

J’en appelle à la raison parce qu’il y a urgence d’élever le débat et de cesser sur-le-champ de le polariser.

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Suite à une suggestion de mon collègue ès-blogues au Voir Jérôme Lussier, j’ai demandé sur Twitter des propositions pour un médiateur à la crise. Une personne qui serait « irrésistible » pour toutes les parties en cause. Si vous avez une proposition réaliste, n’hésitez pas à la soumettre dans les commentaires ci-dessous. Il y aura des suites.

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Voici la lettre que j’ai fait parvenir au premier ministre du Québec; j’en ai écrit des semblables à d’autres acteurs économiques du Québec.

Monsieur le premier ministre,

À titre d’économiste, je m’inquiète grandement de la situation sociale actuelle au Québec. Le climat social délétère est néfaste pour l’économie du Québec, et de Montréal en particulier. L’image du Québec et de sa métropole commence déjà à écoper, puisque l’on commence à diffuser des images de la violence des manifestations de ces derniers jours dans les grands médias européens et américain (y compris à CNN). Vous savez comme moi combien les décisions d’affaires reposent grandement sur la réputation de stabilité sociale d’une économie.

J’en appelle solennellement à titre de chef du gouvernement, de premier ministre de tous les Québécois, à ce que vous mettiez en place les conditions permettant de dénouer la crise actuelle:

– en laissant les calculs partisans de côté le temps qu’une issue à cette crise soit trouvée et en ouvrant la porte au dialogue avec vos collègues des partis d’opposition;
– en nommant sans délai un médiateur pour régler le conflit avec les étudiants, afin d’apaiser les tensions qui en ont découlé depuis;
– de mettre en place une discussion nationale large sur les enjeux de l’éducation au Québec.

À titre d’économiste et de citoyen, la situation actuelle me fait craindre le pire pour l’avenir économique du Québec à moyen et long terme. Il est de votre devoir et de votre capacité de trouver une sortie de crise harmonieuse au bénéfice de l’ensemble de vos commettants.

Respectueusement,

Ianik Marcil
Économiste indépendant

Géométrie variable

NB: ce texte a été publié originellement le 31 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

La présence dimanche dernier sur le plateau de Tout le monde en parle de deux intellectuels soi-disant de gauche et de droite (déplacez « soi-disant » dans la préposition et amusez-vous) a été sans conteste le point d’orgue de la renaissance médiatique récente de cette opposition politique. Ne tombons pas dans un snobisme petit-bourgeois et réjouissons-nous que l’une des émissions les plus populaires du Québec consacre un temps d’antenne substantiel à ce type de débats. Cette opposition, du moins dans le vocabulaire, est nouvelle dans le discours politique québécois; d’aucuns se réjouissent d’espérer qu’elle se substitue au débat constitutionnel; d’autre s’en désolent.

L’opposition gauche/droite est historiquement géométrique et spatiale - et le demeure. Les membres de l’Assemblée constituante de 1791 se sont assis à droite et à gauche du président - ils se sont donc positionnés les uns par rapport aux autres. La droite et la gauche politique et économique sont donc des positions relatives, mais aussi des prises de position. Être de gauche ou de droite est une posture, un a priori. C’est pourquoi elles participent de l’idéologie.

MM Duhaime et Lisée s’identifient donc a priori à ces idéologies, grand bien leur en fasse. Là où j’ai un problème, c’est que cette posture a priori constitue leur seul filtre de lecture du réel. Lire le réel à partir de cette posture, c’est chercher à ce que les faits s’y collent parfaitement. Il y a glissement lorsqu’on cherche à tout prix à recourir aux « faits » pour démontrer que notre idéologie n’est pas la meilleure ou la plus souhaitable mais pour démontrer qu’elle est vraie. Il était amusant de lire nombre de commentaires sur l’intervention de MM Duhaime et Lisée de gens surpris, étonnés, que les échanges aient été courtois et factuels. Alors quoi? Le recours à l’argumentation factuelle est la stratégie rhétorique la plus élémentaire.

Cette stratégie est intellectuellement dangereuse car elle déplace un débat de position, de posture morale et politique, sur le terrain de la rationalité analytique. L’aboutissement inévitable de ce déplacement est une guerre de chiffres, ou, encore pis, un concours de la meilleure analyse, donc de la plus vraie. Le concours de celui qui pisse le plus loin fait place à celui qui possède l’analyse la plus convaincante, rigoureuse en apparence, la mieux appuyée sur les « faits, » donc réelle, vraie. Et plutôt d’accuser le coup de vent qui a fait dévier le jet d’urine, on accuse l’autre de faire dire n’importe quoi aux chiffres, et chacun boude dans son coin en étant convaincu d’avoir utilisé le meilleur, le vrai taux de suicide, comme on l’a vu récemment dans certaines chroniques tout à fait hallucinantes.

La droite et la gauche sont des postures idéologiques, morales et politiques, et devraient le rester. Les faire glisser vers un discours de vérité c’est les entraîner dans la dictature de la raison. La confiance en l’auto-régulation du marché comme meilleur moyen d’organiser les rapports économiques est une pétition de principe au même titre qu’accorder à l’État un rôle paternaliste puisse l’être.

Nous méritons, à l’heure des grands bouleversements que nous connaissons, des prises de position - notamment en matière de politiques économiques - qui soient courageuses et passionnées, à droite comme à gauche, fondées sur une pensée éthique et sur une vision politique, et non la pleutrerie de pseudo-arguments factuels fondés sur des analyses bancales. Être de gauche ou de droite est une position par rapport à l’autre, rien de plus, mais rien de moins non plus. Cette posture invite au véritable débat politique, pas à la rhétorique pseudo-scientifique.