Renouvellement démocratique liquide (vidéo)

Dans cette petite vidéo, j’explique dans les grandes lignes l’idée de « démocratie liquide » :

Notre vie politique est mal en point : les électeurs seraient cyniques et désintéressés, les élus affairistes et corrompus, le système électoral non représentatif. Nombre d’entre nous cherchons des solutions pour raviver notre vie démocratique – de la refonte du système électoral à l’utilisation des technologies en passant par la sensibilisation des jeunes.

Des militants et penseurs européens élaborent depuis quelques années une conception nouvelle de la politique pour corriger ces dysfonctionnements de notre démocratie : la « démocratie liquide ».

Comme l’explique Ianik Marcil dans cette courte présentation, ce projet de renouvellement radical de notre de vie démocratique cherche d’abord à favoriser une délibération politique plus authentique, riche et ancrée dans le réel.

 

Ianik Marcil présente la Démocratie Liquide from Lubomir Valois on Vimeo.

Le chemin est meilleur que l’auberge

NB: ce texte a été publié originellement le 19 août 2012 sur le site du Voir.

 

Nous avons passé l’étape de la mi-campagne électorale. La « vraie » campagne commencera demain, probablement, après le débat des chefs télévisé « officiel. »

Malgré cela, plusieurs se désolent déjà de la piètre qualité des échanges – qui ne serait même plus au ras des pâquerettes, mais à un niveau infra-lithosphérique. Pareillement, plusieurs d’entre nous qui croyons que la crise sociale allumée par la grève étudiante à la fin de l’hiver est potentiellement porteuse de changements constructifs et profonds pour notre vie en commun perdent espoir qu’il puisse résulter autre chose d’un scrutin aussi banal que les autres, au terme duquel nous n’en conserverons qu’un vague sentiment de lendemain de veille ou de celui d’une vie qui continue sans que rien n’ait, au fond, bien changé.

Un peu partout on discute de l’intérêt de voter « stratégique, » de voter avec ses convictions, d’annuler son vote – sinon de s’abstenir. Les arguments de part et d’autre sont étoffés. La discussion, sérieuse.

Contexte oblige, l’actualité des conversations se concentre ces jours-ci presque essentiellement sur l’issue du scrutin du 4 septembre. À cet égard, les discussions sur le vote « stratégique, » de « conviction, » blanc ou inexistant semblent bien légitimes.

Pourtant, on soulignait encore récemment à grands traits que la vie démocratique ne se réduisait pas à une élection, que manifester dans la rue, prendre la parole dans une assemblée citoyenne, faire mille et un choix à titre de consommateur, de travailleur, de citoyen, constituent des gestes qui participent, eux aussi, de la vie démocratique, bien davantage, en réalité, que l’exercice ponctuel du droit de vote.

La vie politique ne se dissout pas dans une transaction qui se conclurait dans l’isoloir, un après-midi tous les quatre ans. La démocratie n’est pas l’échange de quelques heures de notre temps à écouter le débat des chefs en contrepartie de notre appui offert à un candidat ou à un parti, à l’instar de l’échange de quelques pièces de nickel contre une livre de carottes à l’étal du marché.

Il importe, à mon sens, de répéter que le chemin est meilleur que l’auberge. D’affirmer que ce qui se discute, du pire au meilleur, dans l’autobus, autour de la machine à café ou sur les médias sociaux avant, pendant ou après la campagne électorale participe bien davantage de la vie démocratique que ne l’est l’exercice du droit de vote.

Au lever, mercredi le 5 septembre prochain, un grand nombre d’électeurs québécois seront déçus du résultat. Par définition. Accepter avec respect le verdict des urnes, quel qu’il soit, est une chose. Se résigner à se taire, comme si la messe était dite et que le dialogue politique était clos, en est une autre – inacceptable, celle-là.

Celui qui choisit de se replier dans le silence s’exclut lui-même de la vie démocratique et s’asservit ainsi à l’aphasie étouffante des proverbiales majorités silencieuses.

À mes amis qui d’emblée baissent les bras devant l’issue du scrutin, une quinzaine de jours à l’avance, anticipant le statu quo, je les appelle à ne pas se taire le 5 septembre. À poursuivre les nouveaux modes de dialogues communs que nous avons découverts collectivement au cours des derniers mois. Il faudra les réinventer, les approfondir, les transformer – bien entendu. Cela n’est pas une question de devoir civique : c’est plutôt une chance historique à saisir. Une rare opportunité que nous avons de pouvoir bricoler de nouvelles manières d’être ensemble.

Ce qui ne signifie pas, loin s’en faut, qu’une élection générale n’ait aucune importance ni signification. Elle demeure un rite démocratique essentiel : le rituel de la liberté. Un événement qui nous rappelle, à chaque fois, la liberté politique que nous avons – qui dépasse largement la possibilité, importante, d’élire nos représentants.

Un rituel, l’exercice d’un pouvoir réel et symbolique, qui ponctue le paysage du chemin commun que nous suivons dans notre vie politique.

Dans l’histoire de notre communauté, de notre nation et de notre humanité, que nous fabriquons tous les jours, ce chemin sera toujours meilleur que l’auberge – puisque cette dernière n’existe pas. Il n’y aura ni Grand Soir ni déjeuner au petit matin, à cette auberge. Se désespérer à l’avance de l’issue du scrutin du 4 septembre prochain est aussi vain qu’espérer qu’il transforme comme par magie le monde dans lequel nous vivons. Les 40e élections générales seront un événement démocratique qui s’insère dans un bien plus vaste ensemble de délibérations et de dialogues communs. Qui se poursuivront au matin du 5 septembre, lendemain de veille ou non.

Une observation banale qui, pourtant, me semble essentiel de répéter tant le niveau de découragement anticipé est grand, malgré l’espoir qui a précédé ces belles journées d’été.

 

Ce qui dépend de nous

NB: ce texte a été publié originellement le 5 août 2012 sur le site du Voir.

 

Les économies occidentales font face à des turbulences potentiellement historiques. Tout indique que plusieurs pays européens sont déjà entrés en récession et la situation aux États-Unis n’est pas reluisante. Ajoutons à cela une baisse marquée de la croissance des nouveaux géants comme la Chine, le portrait n’est pas rose.

Je prétendais ici même il y a quelques semaines que les économies mondiales connaissent une crise économique systémique et profonde. Je proposais dans ce même texte des orientations générales pour l’avenir des politiques publiques.

Maintenant que nous sommes en campagne électorale, la question est : qu’est-ce qu’on peut faire, concrètement ? À quels problèmes devons-nous nous attaquer en priorité ?

À mon sens, les cinq principaux défis économiques du Québec à moyen et long terme sont les suivants :

1.- Fractures sociales et économiques. Environ la moitié de la population adulte québécoise est analphabète fonctionnelle (éprouve des difficultés de lecture). Nos taux de diplômation sont désastreusement bas. Les inégalités économiques se creusent ici aussi. Les effets purement économiques de cette situation sont désastreux : l’exclusion d’une large partie de la population de la vie économique privera le Québec d’un potentiel de production économique digne de ce nom.

2.- Tissu industriel éclaté et exploitation non valorisée des ressources naturelles. Ces deux problèmes importants sont inter-reliés. Le Québec économique des 40 dernières années s’est développé en partie grâce à l’hydro-électricité qui a fait naître autour d’elle de nombreuses industries (génie, alumineries, nombreux secteurs technologiques). Nos politiques publiques ont oublié cette leçon, semble-t-il. Le soi-disant Plan Nord ne prévoit à peu près aucune mesure pour valoriser les ressources minières (et on ne parle pas des retombées directes dans les communautés ni des impacts environnementaux). On s’entre-déchire sur les redevances minières alors que le vrai problème c’est l’intégration à l’ensemble de la filière métallique. Extraire du minerais, même avec les plus grandes redevances au monde, sans valoriser et créer tout un écosystème économique autour relève d’une vision suicidaire du développement économique

3.- Innovation et créativité sous-développées. On se targue de l’importance de la créativité québécoise alors que nos investissements en recherche-développement sont à des niveaux désastreux. Notre capacité à innover, à créer des entreprises créatrices et à valoriser les arts et les sciences nécessite encore, et plus que jamais, un sérieux coup de barre.

4.- Finances privées et publiques plombées. L’endettement privé et public est catastrophique ici comme ailleurs. Les caisses de retraites menacent d’imploser. L’évasion fiscale de toute nature représente l’équivalent du déficit annuel du gouvernement du Québec. Un redressement majeur est nécessaire et inévitable.

5.- Les modèles alternatifs de développement économique, qui constituent, à mon sens, l’avenir de nos  sociétés, demeurent les enfants pauvres du Québec, alors que de nombreux pays (notamment en Europe du Nord et en Allemagne mais aussi en Amérique latine) les développent à grande vitesse. J’entends ici autant les coopératives, les industries vertes que l’innovation sociale au sein des communautés.

Au cours de la campagne électorale, je me pencherai sur ces cinq enjeux majeurs et j’examinerai les programmes électoraux des partis en fonction d’eux.

En matière de politiques économiques, nous devons nous concentrer sur ce qui dépend de nous, pour détourner l’expression d’Épictète. Croire qu’il est possible de contrer des puissantes tendances hors de notre contrôle est vain et constitue un gaspillage d’énergies précieuses. Mais je considère que sur ces cinq enjeux, l’État québécois peut à la fois agir et favoriser l’action dans les communautés. Cela nécessitera, en revanche, beaucoup d’imagination et une grosse dose de courage politique.

Une élection générale vise à choisir celles et ceux que les citoyens considèrent les mieux placés pour diriger le gouvernement, c’est-à-dire, au fond, choisir les meilleurs moyens pour régler nos problèmes communs. Mais aussi celles et ceux qui proposent une vision globale de notre société et de ses problèmes. Choisir, en quelque sorte, à la fois ceux qui émettent le meilleur diagnostic et, conséquemment, proposent les meilleurs remèdes.

Un gouvernement n’est pas qu’un simple « gestionnaire » de la chose publique : il doit être représentatif, justement, des préoccupations de ses commettants et donc d’abord offrir une vision des défis auxquels nous sommes confrontés.

Je serai donc aussi attentif à l’évaluation que font les différents partis de nos problèmes actuels qu’à la vision d’avenir qu’ils proposeront.

Trésor public

NB: ce texte a été publié originellement le 1er août 2012 sur le site du Voir.

 

Discours devant les amis de NOUS ? pour une soirée préélectorale
le 31 juillet 2012 au Bar A à Montréal.

 

Tu te lèves le matin pour aller travailler. En voiture, tu passes pas loin de la chapelle de Sainte-Rose-de-Lima à Sainte-Rose-du-Nord, bâti du bois de ton coin de pays, riche de cet autel fabriqué d’un seul tenant d’une tranche d’arbre centenaire. Glorieuse chapelle qui domine le fjord avec humilité.

Tu te lèves le matin pour aller au bureau de chômage. En autobus, tu passes devant le Cégep de Sherbrooke et tu te rappelles qu’il n’y a pas si longtemps encore tu écoutais le professeur Simard te raconter la poésie des Antilles et du Québec.

Tu te lèves le matin, tu prends le métro pour aller faire tes heures de serveuse dans un hôtel du Vieux-Montréal, avant la reprise de ta session de cours à l’Université. Tu es maussade ce matin, mais en débarquant à la station Champ-de-Mars, la lumière qui traverse les vitraux de Marcelle Ferron t’apaise un peu.

Tu es travailleuse, tu es chômeur, tu es étudiante et tu te lèves en ce matin du 1er août 2012 en pensant à toutes ces choses précieuses et belles qui t’entourent. Ton premier ministre annoncera aujourd’hui, quand toi tu seras occupé à faire ta vie, que des élections auront lieu dans 34 jours.

Le Grand Cirque Sérieux va commencer. Entre promesses et menaces se faufileront de lancinantes idées creuses. Celles de la responsabilité, de la gouvernance, de la bonne gestion des affaires publiques, du déficit, de la crise économique, de la productivité, de l’innovation – de l’avenir des générations futures, pirouette rhétorique faisant office de grandeur intellectuelle.

On va t’en parler sans jamais le nommer. On va afficher son air sérieux, son sens des responsabilités et son impeccable cravate pour te convaincre que ce parti, ce chef, cette équipe sont les meilleurs pour gouverner le Québec. On ne te dira jamais le rôle véritable que devraient avoir ces politiciens une fois élus, une fois qu’il sera décidé qu’ils te représenteront à l’Assemblée nationale : celui de prendre soin du Trésor public.

Le Trésor public.

C’est un vieux mot très précieux. Il existe, de diverses manières, dans toutes les sociétés, de tout temps. Les monarchies se l’appropriaient comme leur bien propre – puisqu’il l’était.

Nos ancêtres révolutionnaires, en Angleterre, en France, aux États-Unis d’Amérique ou ailleurs ont sacrifié leurs vies, leur sang et souvent leurs privilèges afin que ce Trésor soit véritablement public ; c’est-à-dire l’affaire de tous et non celle de quelques privilégiés.

Tu es travailleur, chômeuse, étudiant et tu es la génération future à laquelle pensaient tes ancêtres révolutionnaires qui ont désiré pour toi la démocratie véritable. La démocratie qui repose sur un principe fondamental : la souveraineté complète et inviolable du peuple sur la gestion des affaires publiques. Tu es l’héritier, tu es l’héritière de ce devoir moral supérieur : prendre soin du Trésor public.

Et tu reviendras à la maison après ta journée. Tu ouvriras la télé et tu entendras pendant un long mois ces dames et ces messieurs à l’air sérieux qui essaieront de te convaincre qu’ils sont les meilleurs pour s’occuper du Trésor public.

Mais ils ne te parleront pas du Trésor public. Ils te diront qu’ils sont les mieux qualifiés pour gérer l’appareil d’État, qui doit être aussi efficace qu’une entreprise commerciale. Ou qu’ils ont le plus de sagesse pour assurer l’ordre social, comme un bon père de famille. Ou encore qu’ils ont des bibliothèques complètes d’analyses et de théories écrites par des armées de spécialistes pour mettre en place les programmes sociaux et économiques les plus modernes.

Et toi tu te diras : « Eille, chose ! T’es pas le boss de ma shop, ni mon père, ni mon gérant de banque! »

Et tu te rendras compte, encore une fois, que ceux et celles qui désirent avoir la job ne te parlent pas vraiment de ce qui compte pour toi : prendre soin du Trésor public.

Notre société, notre Québec, a un urgent besoin de poésie et d’humilité dans la gestion des affaires publiques.

Je suis un spécialiste du développement économique et je prétends que le principe fondamental qui doit guider nos décisions économiques est la préservation de la beauté, de la connaissance et de la justice.

C’est cela, prendre soin de notre Trésor public.

Avec sensibilité poétique et avec humilité.

Deux cris déchirants de poètes traversent l’histoire du Québec depuis quarante ans. Celui de Claude Péloquin qui nous crache au visage, au Grand Théâtre de Québec : « Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ! » Et celui de Huguette Gaulin qui, avant de s’immoler et de mourir à l’âge de 28 ans sur la place Jacques-Cartier à Montréal, avait hurlé: « Vous avez détruit la beauté du monde! »

Deux cris de poètes que nous avons étouffés sous un paternalisme, une pensée managériale et un arrivisme aussi petits qu’intéressés.

Tu regarderas la télé et tu souhaiteras que ces hommes et ces femmes qui désirent être élus entendent l’écho de ces hurlements. Qu’ils se présentent avec modestie comme des gardiens farouches de notre Trésor public. Qu’ils soient convaincus que l’organisation démocratique de la société est d’abord de préserver avec la dernière énergie la beauté, la connaissance et la justice.

Pas de t’endetter, ni de détruire, ni de prétendre détenir la vérité. Pas de décider à ta place, mais décider pour toi. Pas de gérer, mais de gouverner.

Si ils et elles pouvaient te démontrer que c’est là ce qui anime chacune de leurs décisions, tu te lèverais tout de même tous les matins et ta vie ne serait pas plus facile, comme par magie. Mais tu serais confiant qu’on prend soin de ton héritage, de ton trésor – de notre Trésor public.

D’ici là, je serai avec toi, vigilant et exigeant. La démocratie n’est pas une idéologie ni un slogan publicitaire. C’est toi et moi qui avons le pouvoir de nous assurer qu’on prend soin de notre Trésor public.

Wikipolitique

NB: ce texte a été publié originellement le 2 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

Un peu partout dans le monde, des mouvements populaires cherchent à se réapproprier le politique. Les institutions traditionnelles – tant les partis politiques que les organisations représentatives – semblent de moins en moins répondre aux aspirations et aux besoins de la vie civique.

Affairisme, carriérisme et corruption, management à court-terme de la chose publique, saccage du patrimoine environnemental et industriel, négation du rôle des travailleurs dans la société, endettement généralisé, montée inexorable des inégalités sociales de toute nature: nombre de citoyens constatent que le politique a été sacrifié à la politique à la petite semaine.

Ce contexte est le terreau idéal sur lequel croissent le cynisme et la désaffection politique. La réputation des politiciens et les taux de participation anémiques aux élections le démontrent parfaitement. Les mouvements sociaux comme les occupy, les indignados ou le mouvement des carrés rouges constituent autant de cris du cœur contre cette dérive politicienne et affairiste qui laisse en plan la destinée des peuples.

En revanche, la situation ouvre la porte à de nouvelles formes de participations politiques. En Europe comme dans les Amériques, on voit naître semaine après semaines ces dernières années des initiatives de « démocratie liquide » – des forums laissant un maximum de liberté à l’émergence de solutions collectives aux problèmes auxquels nous faisons face. Des plateformes permettant à tout un chacun de participer au changement – conformément à la philosophie du wiki, c’est-à-dire à l’édification collective et décentralisée de solutions politiques en faisant fi des institutions traditionnelles top-down comme les partis politiques.

Bienvenue dans l’ère de la wikipolitique.

Une nouvelle initiative de ce type a été lancée au Québec hier: le Projet démocratie (page Facebook, ici).

Il s’agit d’un parti politique (qui tentera de se faire reconnaitre par le Directeur général des élections)… qui ne veut surtout pas être élu. Un « parti de revendications, pas de représentation. Personne ne pourra voter pour lui. Loin de vouloir diviser le vote, la bête hybride qu’il est souhaite plutôt donner une voix supplémentaire, un canal autre à ceux et celles qui en souhaitent un, mais qui ne sentent pas que les moyens actuels leur conviennent. Expérience politique, outil conçu par et pour le citoyen, un pont, une courroie de transmission, » selon le communiqué publié par l’organisation.

Cette initiative est l’une parmi d’autres qui émergent depuis quelques semaines au Québec à la suite de la crise sociale que nous connaissons depuis le printemps. Les assemblées populaires autonomes de quartier se multiplient – tout comme les diverses universités populaires, les étudiants s’organisent pour répartir de le vote entre les circonscriptions, un parti « sans parti » – la Coalition pour la Constituante – visant la réforme complète de l’État vient tout juste d’être reconnu par le DGE, etc.

Le Québec est passé à une nouvelle étape: après la colère des manifestations de rue et des casseroles, voici celle de la réflexion et du retour à l’action politique fondamentale. Le « Projet démocratie » milite en ce sens, en désirant « permettre aux citoyens de s’éduquer à une conception ‘active’ de la démocratie et de dénoncer les idées politiques qui s’éloignent d’une telle conception. »

Le constat de ce groupe me paraît aussi clair que juste:

Il y a du politique au Québec. Et actif, le politique. Les derniers mois nous l’ont plus que démontré. Dans les rues, les familles, les lieux publics, les médias, on l’a senti se déployer, se mettre en mouvement, être là. Discussions, pancartes, marches, casseroles, feutrines, tweets et flashmobs : autant d’incarnations d’une soif de délibération, de dépassement des oppositions, de réflexions. Se faire entendre. S’exposer. S’agir. Un « quelque chose » se passe. Manifestement. Et pas seulement que dans les salons.

Souhaitons, en effet, que « ça » ne se passe pas seulement que dans les salons mais que la réflexion et l’action politiques vivent à nouveau dans le réel et le concret – hors de la mainmise d’institutions politiciennes totalement déconnectées des problèmes urgents auxquelles notre société fait face.

Nos amis les flics dans les CPE

NB: ce texte a été publié originellement le 19 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Dans la cité idéale décrite dans la République de Platon, les gardiens, c’est-à-dire les policiers, occupent le sommet de l’organisation politique et sociale. Ils forment l’élite intellectuelle de l’État et agissent, par leur éducation philosophique, de manière totalement désintéressée en vue du Bien et de la Justice.

Nos « gardiens » par les temps qui courent semblent de plus en plus s’éloigner de cet idéal platonicien.

Hier soir, un parent a publié un témoignage sur Facebook où il s’inquiétait de la visite de policiers du SPVM à son CPE, dans Villeray à Montréal. Ce genre d’activité est régulière dans les écoles et CPE: les policiers y apprennent aux enfants diverses consignes de sécurité.

Là où il y a un hic, c’est que lors de cette activité, les policiers ont mis des menottes aux enfants (de quatre ans) pour « jouer. » À l’origine, ce parent avait compris que les policiers donnaient comme exemple les arrestations des étudiants. Cette histoire, qui circule sur les médias sociaux (et j’ai contribué à la diffuser), est moins directe, après vérification auprès du principal intéressé: les policiers ont voulu également montrer aux enfants comment fonctionnait leur système de télécommunication. Au moment de le faire, l’un de leurs collègues leur demandait, semble-t-il, de « s’occuper » d’un étudiant qui manifestait. Reste qu’il y a eu amalgame, dans l’esprit des éducatrices – et donc manifestement dans celui des enfants – entre les deux éléments de la démonstration.

Je m’interroge sur la valeur pédagogique de ces démonstrations auprès d’enfants de quatre ans. Bien sûr, tous les enfant jouent aux cowboys et à la police. Bien sûr, ce peut être « amusant » de jouer avec des menottes.

Bien sûr ?

Pas sûr.

En « jouant à mettre des menottes » ces policiers envoient un message clair: leur boulot, c’est la répression. Et par un malheureux hasard, ils font la démonstration que leur boulot, c’est de « s’occuper » des étudiants qui manifestent.

On est loin d’apprendre à des gamins à ne pas suivre des étrangers ou à traverser la rue de manière sécuritaire.

Il s’agit sans doute d’une initiative isolée de la part de ces policiers au jugement peu aiguisé. La prise en souricière et l’arrestation hier à Gatineau de 160 professeurs et étudiants de l’UQO manifestant contre la hausse des droits de scolarité est sans doute une initiative isolée de la part des policiers. L’arrestation brutale de journalistes de La Presse et du Droit qui faisaient leur boulot à Montréal et à Gatineau est sans doute une initiative isolée de la part des policiers. Les étudiants qui sont matraqués et poivrés par la police sont sans doute le cas d’initiatives isolées de la part des policiers. La…

Ça commence à faire pas mal d’initiatives isolées de la part des policiers depuis quelques semaines.

L’initiative isolée de la part des policiers, j’appelle ça de l’arbitraire.

Il ne faut pas crier à l’État policier – ces mots ont un sens et une charge politique énormes.

En revanche, la multiplication de ces répliques policières musclées dans le cadre de manifestations pacifiques dépasse les bornes sur de grandes largeurs.

L’arbitraire s’installe dans une société lorsque le pouvoir politique, appuyé par son appareil coercitif, s’isole dans l’arrogance, la suffisance, le paternalisme, le silence et l’ignorance des revendications de ses commettants.

J’en appelle au ministre de la Sécurité publique afin qu’il justifie l’ensemble du travail de ses forces de l’ordre.

Et messieurs dames policiers, rappelez-vous que vous êtes au service du bien commun. Le plus précieux d’entre eux est la liberté démocratique que nos aïeux ont acquise par le sang. Vos actions des derniers jours salissent outrageusement cet héritage. Sachez que les gardiens de la cité idéale de Platon n’avaient droit à aucune erreur ni impunité. Qu’il en soit ainsi. On ne joue pas avec la liberté pas plus qu’on ne joue avec des menottes.

Le paradis sur terre

La Renaissance était un projet révolutionnaire et politique. Si le terme « Renaissance » pour désigner la période historique que l’on connait a vu le jour dans la première moitié du 19e siècle sous la plume de Michelet, c’est qu’elle servait un dessein politique: celle de démontrer la grandeur des acteurs de la Renaissance à dépasser les temps sombres et barbares du Moyen Âge.

On sait maintenant que ni le Moyen Âge ni la Renaissance (pas plus que n’importe quelle périodisation arbitraire de l’histoire) ne constituent des blocs monolithiques et homogènes, tant au point de vue de la pensée, des arts que de l’organisation politique.1 Il n’en demeure pas moins que de la première moitié du 14e siècle à la fin du 16e, plusieurs bouleversements ont transformé radicalement le paysage institutionnel et intellectuel européen. Ces nombreux bouleversements graduels donneront naissance à l’organisation du capitalisme bourgeois tel qu’il sera tant perçu que conçu par les penseurs du libéralisme à compter du 18e siècle.2

Ce sont eux qui stigmatiseront les caractéristiques économiques de cette époque sous le vocable de mercantilisme – terme inventé par Mirabeau dans L’Ami des hommes en 1756 pour désigner l’idéologie de l’enrichissement du commerce. De fait, les 15e et le 16e siècles voient l’essor formidable de l’activité marchande en Europe. L’émergence des États-Nations rend nécessaire leur enrichissement pour asseoir leur pouvoir et établir un nouvel équilibre face à la puissance de l’Église parallèlement au lent effritement de l’organisation féodale du politique. Après une longue période où l’activité économique se concevait de manière statique et stable émerge une vision dynamique et sécularisée du commerce et de la production des biens.

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville.

Le Beau politisé

Dans l’organisation idéale de la vie politique, telle que décrite dans La République, Platon exclut les poètes de la Cité. Ces ouvrages « plus ils sont poétiques, moins il convient de les laisser entendre à des enfants et à des hommes qui doivent être libres » (République III, 387a).1 Cette prise de position drastique démontre l’extrême importance politique qu’accorde Platon à la poésie. Si elle se contentait d’être un art innocent, elle ne serait pas bannie de la Cité. Manifestement la poésie est dangereuse et potentiellement politiquement subversive.

Le passage cité laisse sous entendre que la poésie restreindrait de quelque manière la liberté des hommes. Quel pouvoir Platon confère-t-il à la poésie, quel rôle primordial joue la parole, l’imaginaire et les œuvres de l’esprit dans l’organisation politique? Ces questions posées par Platon s’inscrivent dans le cadre général de sa philosophie et illustrent une partie d’une dichotomie qui l’opposera à son élève Aristote, laquelle dichotomie reviendra comme un leitmotiv dans l’ensemble de l’histoire de la pensée politique et économique des arts et de la culture.

Bien que les deux grands philosophes de la fin de l’âge classique hellénique n’aient pas explicitement élaboré une théorie économique des arts, l’héritage de leur pensée, y compris à ce niveau, sera durable.

 

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville.

Volonté et désir du territoire

Francis Gagnon, Cap Rouge
Francis Gagnon, «Cap Rouge» © Francis Gagnon, 2011

If some countries have too much history, we have too much geography.

– Mackenzie King {{1}}

Ce qui frappe à la lecture de De quoi le Québec a-t-il besoin? {{2}} c’est la quasi absence de propos sur le Québec concret. Je veux dire, on pourrait, presque partout dans cet ouvrage, remplacer le mot « Québec » par « France, » « Japon, » « Pays basque, » ou « Biélorussie. » Les propositions, rêves et frustrations exprimés par la vingtaine de personnalités interviewées dans ce recueil pourraient s’appliquer sans peine à n’importe quel territoire, à tout le moins du monde industrialisé.

D’une part, cela n’est pas surprenant: la situation sociale, politique et économique du Québec ne diffère pas tant, en voilà la preuve, de celle d’autres sociétés. Nous sommes confrontés aux mêmes cynismes, à des défis similaires, à des découragements et des espoirs semblables.

D’autre part, cela me désole. Car il n’est de politique possible sans géographie. Encore moins d’économie politique. Car, à mon avis, la réalité d’une société ne peut se penser qu’ancrée dans son territoire, sa géographie physique, spatiale, climatique, culturelle, humaine. La géographie agit comme référence pour une société, un repère et une identification pour l’être collectif, ce que le sociologue Jacques Beauchard appelle le « génie du territoire. » {{3}} Notre jeune société a bâti en grande partie sa référence identitaire sur ce territoire (la ruralité agricole, l’urbanité commerçante et l’hinterland des coureurs des bois). {{4}} L’aurions-nous oublié?

J’ai la prétention de croire qu’on ne peut parler du Québec, de son présent et de son futur, si l’on n’est pas en mesure de parler des douceurs comme de la rigueur de sa géographie. Des terrils de Black Lake, des paysages lunaires de Mingan, de l’appel du vide du Golfe Saint-Laurent, des ruelles fleuries de Villeray, de l’odeur de la pulpe de Trois-Rivières, du vent lancinant des Îles-de-la-Madeleine, de celui qui tourbillonne au centre-ville de Montréal, des éreintantes côtes de Québec ou de La Malbaie, de la beauté surréaliste des raffineries de l’Est de Montréal, des villages anglo-protestants non loin de la frontière américaine, de l’américanité du boulevard Taschereau ou du baroque architectural de Rivière-du-Loup… J’en passe, bien sûr, des pires et des meilleures.

Au fond, peut-être que ce constat que je fais à la lecture de De quoi le Québec a-t-il besoin? est-il, justement, très québécois? Une société qui refuse, qui récuse la référence à son territoire, tellement son saccage et son oubli sont-ils ancrés dans son histoire? Je lis, dans ce texte de Serge Bouchard, une métaphore très forte de notre rapport à l’espace québécois, qui en serait l’illustration:

À la grandeur du territoire, nous faisons des carrières et des clairières comme si, une fois le travail terminé, nous avions dans l’idée de déserter, de fuir sans regarder en arrière. Nous sommes une troupe en mal d’inspiration, une communauté presbyte qui fait l’inventaire des beautés lointaines mais qui reste insensible aux beautés qui sont siennes. Dans l’intervalle, elle sème la désolation et c’est en se maltraitant elle-même qu’elle entretient son mal. Le plus beau pays du monde ne saurait résister à ce genre d’agression. Les yeux sur la Floride et la tête en Provence, nous fabriquons le cadre de nos dépressions malpropres. Il faut en effet se haïr pour avoir de si mauvaises façons. {{5}}

De la vingtaine de personnes interviewées dans De quoi le Québec a-t-il besoin? il y a quelques exceptions. Anecdotique: Kim Thúy témoin d’une improbable et délicieuse rencontre aux tam-tam du Mont-Royal. Péremptoire: Dany Laferrière qui nous enjoint d’aller voir ailleurs (et particulièrement dans le ROC) pour mieux nous connaître nous-même. Pragmatique: Michael Fortier qui ne voit d’autre salut pour l’économie du Québec sans une intervention majeure à son poumon économique, Montréal. Urbanistique: la passion de Luc Ferrandez pour le réaménagement du territoire au profit des liens communautaires. Apocalyptique: René-Daniel Dubois voyant la culture québécoise exilée ailleurs dans le monde d’ici 10 ans et le territoire québécois « devenir le Texas du Nord. En anglais là, avec des chapeaux de cow-boys » (p.134).

Des exceptions, donc, sur ces quelques 175 pages. Des pages d’exaspération, de désespoir, de coups de gueule, mais aussi d’envie d’un meilleur et d’un ailleurs – d’urgence, surtout, de changer les choses. Mais, à mon sens, le Québec ne se transformera que si la volonté et le désir du territoire sont mis de l’avant. La volonté et le désir d’avoir les mains plantées dans sa terre, les yeux dans ses beautés autant que ses laideurs, l’esprit et le cœur en relation avec ceux qui l’habitent. Ce qui nous permettrait, peut-être, d’oublier un temps les embarrassants oripeaux de notre histoire et d’embrasser la réalité concrète de notre géographie, et de prendre, ainsi, véritablement conscience de nous-mêmes.

 

 

NB: La photographie illustrant ce billet est de Francis Gagnon. On peut retrouver son travail sur son site web, son compte Flickr ou sa page Google+.


[[1]] William Lyon Mackenzie King, discours à la Chambre des communes, cité par Statistique Canada.[[1]]

[[2]] Jean Barbe, Marie-France Bazzo et Vincent Marissal (dir.), De quoi le Québec a-t-il besoin? Montréal: Leméac, 2011; ISBN 978-2-7609-1215-1; 16,95$[[2]]

[[3]] Jacques Beauchard, (2003), Génie du territoire et identité politique, Paris: l’Harmattan, p.11.[[3]]

[[4]] Voir Fernand Dumont (1993), Genèse de la société québécoise, Monréal: Boréal, chap. II.[[4]]

[[5]] Bernard Arcand et Serge Bouchard (1993), Quinze lieux communs, Montréal: Boréal, pp.129-30.[[5]]

La revanche du temps réel

Je prétends, et je ne suis pas le seul, que les sociétés capitalistes occidentales vivent une crise profonde depuis la fin des années 1990. Qu’elles font face à des changements radicaux qui redéfinissent fondamentalement leur propre rapport à cette vieille notion d’«être-ensemble.»

Ce rapport à l’autre s’exprime justement dans le temps, dans le temps réel et humain. Le capitalisme commercial et industriel, depuis le milieu du 19e siècle, a modifié profondément notre rapport au temps. Son appropriation de la technique, puis des sciences naturelles et, plus tard, des sciences humaines, a magistralement transformé notre rapport à la temporalité. Il s’opère présentement une redéfinition du lien organique que nous entretenons au temps, en tentant de renverser ces cinq grandes « colonisations » de la temporalité par le capitalisme:

1. Production. Le capitalisme industriel est d’abord une tentative de contrôle du temps de production. L’organisation scientifique du travail, le fordisme, ne cherchent rien de moins que de réguler le rythme de la production. L’atelier, puis la manufacture, ont fait place à l’usine, principe organisateur du temps de production disséqué, rationalisé, désincarné. Le travailleur n’a plus de contrôle sur son rythme de production, qui lui est désormais imposé par la drastique rationalité de l’efficacité. Les normes ISO et autres Kaizen de ce monde ne font que perpétuer – en la peaufinant, en la rendant plus subtile et nuancée – cette rationalisation. La pléthore de théories du management « humain » favorisant l’implication des équipes dans le processus décisionnel représentent de nouvelles formes de l’évacuation du temps humain de la production.

2. Consommation. De la même manière, la consommation s’est désincarnée du temps humain, d’abord en se dissociant du besoin, par le règne du désir. [1] De façon concomitante, la consommation est devenue le principal moteur de la croissance économique des sociétés occidentales. Conséquence: on doit l’augmenter sans cesse par le recours au crédit de plus en plus facile (et l’on sait à quel point ce phénomène a été l’une des causes fondamentales de la crise financière de 2008). Or le crédit n’est rien d’autre que l’annulation du temps présent. Le célèbre slogan commercial « achetez maintenant, payez plus tard » parle de lui même.

3. Finances. La sphère financière, cette protubérance pathologique du capitalisme du dernier quart du 20e siècle [2], s’est elle-même créée en consommant le temps. Au-delà de la monnaie basée sur le crédit et au-delà du principe de l’intérêt, l’ensemble des produits financiers visent à prendre le contrôle du future. Les titres financiers comptant pour la majeure part du marché s’appellent en anglais « futures » – ça n’est pas anodin, bien sûr: ils tablent sur la valeur future d’une marchandise, pire sur la valeur future escomptée de la valeur de ces mêmes marchandises. Une spirale sans fin de spéculation sur la valeur estimée de la valeur d’objets complètement dématérialisés et, surtout, placés hors du temps réel.

4. Information. La dernière révolution industrielle, celle de l’information, consomme elle aussi du temps présent comme les pourceaux, les détritus de cuisine. La volonté de gagner la course du temps ne date pas d’hier, que cela soit dans la sphère médiatique (course au scoop, des éditions spéciales des journaux aux informations télévisées en continue et maintenant via le web) ou privée (l’invention des technologies de communication – télégramme, télex, fax, téléphones portables, bases de données alimentées en temps réel, courriel/web – et, surtout, l’invention de manières ingénieuses de les utiliser ne visent qu’à doubler le concurrent et le client).

5. Le lien social. Ces quatre colonisations du temps par la société consumériste et industrielle en entraîne une dernière: celle de la temporalité du lien social. Les relations humaines présupposent, bien évidemment, une appropriation du passé (le sien propre et celui de l’autre) et une projection dans le futur. Mais à partir du moment où le consommateur-contribuable-travailleur est perçu comme un objet, et non plus comme un sujet, par la machine économique, cette intériorisation du temps humain lui échappe en partie: il est sommé de consommer maintenant (la consommation demeure le moteur de l’économie mondiale), d’hypothéquer son futur par le crédit (qui est la base du système financier et monétaire) et d’augmenter toujours plus sa productivité. Bien plus, cette logique s’étend à l’usage que nous faisons des ressources planétaires avec les conséquences écologiques que l’on sait.

À ces cinq colonisations du temps, je vois trois conséquences fondamentales:

a) Le passé, le temps historique, s’évanouit au bénéfice d’une quotidienneté à tout prix, de l’ici et maintenant, d’un désir de réinvention continue, à la fois des codes de relations économiques mais aussi de notre rapport individuel aux processus de production et de consommation.

b) Il y a télescopage du futur vers le présent: le long terme, les « tendances » sont de plus en plus rapprochées; le long terme, embrassant naguère des horizons en termes de décennies ne se compte désormais plus qu’en quelques trimestres.

c) De ces deux dynamiques s’est créé une formidable accélération des transformations économiques, technologiques et sociales. L’obsolescence de plus en plus rapide des produits de consommation (non pas tant « programmée » par la technologie mais bien plus vendue par le marketing), les informations et documents partagés par les médias sociaux qui sont perçus périmés après quelques heures seulement, les géants industriels qui appariassent et disparaissent à une vitesse jamais vue, ne sont que quelques exemples de cette accélération démesurée et inhumaine.

Car ces diverses colonisations du temps sont, au sens littéral, inhumaines. Nous nous sentons happés par un « hyper-présent » qui annihile nos repères au temps réel et humain. L’Homme contemporain a, au final, l’impression de courir comme un déchaîné sur le tapis roulant du capitalisme dont la cadence s’accélère sans cesse. J’ai la prétention de croire que la crise (au sens de changement appelant des décisions) que nous traversons depuis une douzaine d’années voit poindre la revanche du temps réel. Les mouvements qui éclosent ici et là, en parallèle depuis quelques années, des mouvements écologistes à la simplicité volontaire en passant par les monnaies locales et le slow food, cherchent en grande partie à se le réapproprier.

À l’instar de Charlot dans Les Temps modernes, l’Homme contemporain cherchera, peut-être, à fuir la frénésie de la recherche d’efficacité à tout prix que lui impose une économie sur laquelle il constate avoir de moins en moins d’emprise, parce qu’elle a pris le contrôle d’une partie de ce qui le caractérise fondamentalement: le temps réel.

 

PS: Ces idées par trop « impressionnistes » sont à la base d’une réflexion plus étoffée que je prépare sur les causes et conséquences des changements radicaux que nos économies connaissent depuis vingt ans. Commentaires et critiques plus que bienvenus.

Notes

[1] Cf. Le Besoin et le désir de Marcel Rioux (Montréal: L’Hexagone, 1984).

[2] Je présente quelques chiffres ici: 10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale.