Bombardier, Boeing et les chicanes de cour d’école | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Un conflit ouvert entre deux grands joueurs de l’aéronautique, Bombardier et Boeing, semble dégénérer depuis quelques jours. À un point tel que la première ministre du Royaume-Uni, Theresa May, s’en est mêlé.

Mon édito d’hier à La Matinale de CIBL:

Bilan économique 2013

2013L’économie n’est pas une sphère isolée de l’ensemble des activités humaines: à peu près tous les gestes que nous posons au quotidien – ne serait-ce que pour nous nourrir, nous vêtir ou nous déplacer – ont un effet économique. À l’inverse toutes les activités de production de marchandises ont aussi des effets hors de l’activité strictement économique – sur l’écosystème, la vie politique ou sociale. Nombre d’événements marquants de 2013 l’ont montré de manière, hélas, tragique.

À commencer par deux catastrophes marquantes: l’effondrement d’une complexe manufacturier de vêtements à Savar, au Bengladesh, le 25 avril, ayant tué plus de 1100 travailleurs et le déraillement d’un train transportant du pétrole à Lac-Mégantic le 6 juillet qui a détruit une grande partie du centre-ville et fait 47 morts. Ce sont deux parfaits et malheureux exemples des effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits. Dans les deux cas, les « externalités négatives » – c’est-à-dire les effets publics indésirables de l’activité privée, à l’instar de la pollution d’une usine – ont eu des conséquences dévastatrices. Ces tragédies en disent long autant de notre responsabilité comme consommateurs, de notre impuissance comme citoyens et de la cupidité des dirigeants et actionnaires de ces entreprises. L’attitude odieuse du patron de la Montreal, Maine & Atlantic Railway, Edward Burkhardt, envers les citoyens de Lac-Mégantic illustre cette cupidité autant que les conditions de travail des travailleurs de Savar.

Dans les deux cas triomphe la faillite du politique et de notre volonté collective de bâtir un monde juste. Consommateurs, coincés par des situations financières contraignantes, nous désirons acheter des produits au meilleur prix possible. Ce faisant, nous encourageons malgré nous le développement de conditions de travail dignes des débuts de la révolution industrielle. Les actionnaires et dirigeants de ces entreprises et de leurs partenaires d’affaires, souvent pressés à l’extrême par leurs actionnaires à générer année après année des profits plus importants, nourrissent cette même logique. Au final: nous avons abdiqué collectivement et politiquement à réguler ces dérives inadmissibles.

Cependant des événements moins tragiques en apparence ont participé de la même logique tout au long de l’année 2013. Leurs conséquences sont moins immédiates et médiatiques mais néanmoins tout aussi profondes. Les éternels débats sur l’importance et les effets des déficits gouvernementaux ont encore une fois occupé une place importante des pages financières, ici comme ailleurs. Aux États-Unis, nous avons à nouveau eu droit au psychodrame de la crise budgétaire entre Républicains et Démocrates au mois d’octobre. Après six mois de négociations stériles sur le budget 2013-2014 entre les Républicains (majoritaires au Sénat) et les Démocrates (majoritaires à la Chambre des représentants), aucun compromis n’a été possible avant la nouvelle année fiscale (débutant le 1er octobre). Conséquence: l’arrêt des activités d’une grande partie de l’administration publique et la mise à pied de 800 000 fonctionnaires pendant plus de deux semaines. Cette crise aurait coûté 24 milliards de dollars à l’économie américaine et freiné la fragile croissance économique du pays, Standard & Poor’s estimant que la croissance du PIB pour le 4e trimestre passerait de 3% à 2%.

L’origine de cette situation aussi absurde que néfaste pour des centaines de milliers de familles américaines réside dans l’obsession des Républicains à la réduction du déficit public – gigantesque, il faut le rappeler. Au-delà des conflits partisans propres aux États-Unis, il s’agit là, bien sûr, de l’éternel débat entre les défenseurs des politiques dites d’austérité et ceux de la relance par les politiques budgétaires. Le Québec n’y échappe pas. Le ministre Marceau annonçait fin novembre que le gouvernement Marois reportait de deux ans l’objectif de l’atteinte du déficit zéro. En revanche, le PQ annonçait une importante réforme du régime de l’aide-sociale dans cette pure logique d’austérité qui repose sur un postulat moral, politique et économique simple: faire reposer sur des individus la responsabilité de la réussite collective dont ils ne tirent que peu de bénéfices. La ministre Agnès Maltais était explicite à cet égard: sa réforme, en plus de chercher à réduire les dépenses de l’État, visait à « renforcer l’incitation au travail » des bénéficiaires de l’aide sociale. En compagnie de plus de 40 intellectuels, j’ai dénoncé fin mars cette politique que nous qualifions de « mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. » Soulignons qu’en plus des groupes sociaux, la protectrice du citoyen Raymonde Saint-Germain s’était aussi prononcée en défaveur de cette réforme.

Ces mesures d’austérité, on peut l’affirmer maintenant avec un grand degré de certitude, ont prolongé la crise que nous connaissons depuis 2008. Même l’OCDE, que l’on ne peut pas soupçonner d’anticapitalisme radical, mettait en garde les pays de l’Union européenne contre les mesures d’austérité. Le message ne peut être plus clair: « L’OCDE a appelé jeudi 28 mars la zone euro à faire preuve de plus de souplesse dans la réduction des déficits et à s’abstenir de prendre de nouvelles mesures de rigueur budgétaire pour l’instant même si cela ‘implique’ de ‘ne pas respecter’ les objectifs chiffrés. » De fait, l’économie européenne est toujours dans le rouge, malgré les signes de reprise économique ailleurs dans le monde – particulièrement aux États-Unis et en Asie. Mais cette reprise se fait sans véritable création d’emploi –  il s’agit d’une « jobless recovery. »

De tous ces événements marquants, ce sont encore et toujours les travailleurs, les consommateurs, les familles – les citoyens – qui payent la note au bénéfice de quelques détenteurs du pouvoir. Du Bengladesh à Lac-Mégantic, de la réforme de l’aide-sociale au Québec au bras de fer budgétaire aux États-Unis, l’année 2013 aura été sous le signe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler quelques bons coups de nos dirigeants, au Québec. Deux mesures législatives du gouvernement Marois, sans être révolutionnaires, permettront d’améliorer un peu le cours des choses. D’abord, en octobre, le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud a annoncé que le seuil d’accès à l’aide juridique serait substantiellement relevé, permettant ainsi à un demi million de Québécois d’avoir accès gratuitement aux services d’un avocat. Compte tenu de la judiciarisation croissante de bien des aspects de notre vie, il s’agit là d’une mesure très importante. D’autre part, le gouvernement a adopté cet automne la Loi sur l’économie sociale, une législation souhaitée par le milieu depuis longtemps. Cette loi « assurera la reconnaissance des entreprises d’économie sociale (coopératives, mutuelles et OBNL à vocation marchande) par l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux, » une reconnaissance majeure pour ces acteurs qui prennent de plus en plus d’importance dans nos économies et qui sont vus par plusieurs comme le moteur du développement d’une société plus juste, équilibrée et durable.

L’économie n’est effectivement pas détachée du reste de l’activité humaine. Les décisions et événements malheureux de 2013 le démontrent. Il est à souhaiter que les décisions et événements de 2014 renversent la vapeur et que, collectivement, nous nous préoccupions davantage de solidarité sociale, de justice économique et de développement durable.

 

NB: demain soir, le 1er janvier, à 18h30 Gérald Fillion anime une émission spéciale de RDI-Économie « Résolutions 2014 » à laquelle je participe en compagnie de Martine Hébert, porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Jean-Luc Landry, président de Gestion de portefeuille Landry. J’y proposerai, en lien avec ce que j’ai écrit ci-dessus, des résolutions collectives pour un meilleur développement économique et social. Je vous invite d’ailleurs à lire les « Leçons de 2013 » de Gérald Fillion sur son blogue.

L’État et le monstre du Journal de Montréal

NB: ce texte a été publié originellement le 20 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Le site web du Journal de Montréal n’a pas de section économie. Sous la rubrique « Actualités » on retrouve, après les sections « Politique » et « Faits divers, » notamment, la section « Où vont vos impôts. »

Le choix de la forme affirmative n’est pas anodin: elle laisse sous-entendre l’objectivité pure, le partage des faits. Dans cette section, vous apprendrez où vont vos impôts, tout simplement. Alors que la forme interrogative aurait pu laisser croire à un ton davantage accusateur: où vont vos impôts, hein ?

En fait, c’est une excellente idée d’avoir une section de ce type – qui s’appellerait dans un jargon plus pompeux, ou plus sobre: finances publiques. Je déplore que le Journal de Montréal n’ait pas de section économie au sens large, mais cela est une autre question. [1]

Il me parait effectivement normal voire essentiel que les citoyens-contribuables puissent connaître l’usage que l’on fait des ponctions fiscales importantes qui sont faites sur leurs salaires. Le Journal de Montréal a présenté dans le même esprit une immense cartographie visuelle de l’ensemble des dépenses du gouvernement du Québec, quelques jours avant le dépôt du budget de cet après-midi. Intitulée, comme de fait « Où vont vos impôts – le budget provincial » cette affiche interactive décortique l’ensemble des postes de dépenses de l’appareil d’État.

Lorsque j’ai vu cette affiche j’ai été immédiatement enthousiaste: enfin, une présentation lisible, malgré le foisonnement de l’information, de l’ensemble des dépenses de l’État. Wow ! J’ai d’ailleurs partagé immédiatement sur Twitter en gratifiant ses artisans d’un « bravo » bien senti et pas ironique pour deux sous.

J’étais d’autant plus sincère que je suis le premier à râler contre la présentation absconse des informations économiques qui ne peut mener qu’à illettrisme. Je l’ai déploré ici même et David Desjardins dans sa dernière chronique dans l’Actualité confesse, pour la même raison, sa « finançophobie. »

Or le pouvoir repose sur la connaissance, c’est bien connu, et le pouvoir est d’autant plus insidieux et fort que la connaissance est cachée. Toute démarche visant à lever le voile sur l’information d’intérêt public me paraît digne de mention. Et c’est particulièrement le cas ici.

Car les données sur les dépenses gouvernementales sont un tel foutoir que même les économistes peinent à y voir clair, moi le premier. Que dis-je, même le Vérificateur général n’y reconnaît plus ses chatons et déplore année après année des règles comptables floues et aux interprétations élastiques.

La suite des choses, c’est de l’interprétation. Le méchant Journal de Quebecor a-t-il utilisé cette immense affiche afin de démontrer combien le l’État québécois est un monstre, le Léviathan absolutiste de Hobbes ? Il faudrait se lever de bonne heure pour le prétendre. Bien entendu, les inénarrables J. Jacques Samson et Michel Hébert y vont de leurs habituels commentaires de café du commerce: tous les deux ont le vertige en voyant cette affiche. Ben coudonc. Je leur suggère de jeter un œil à l’organigramme de la Banque royale ou de General Motors, juste pour le plaisir d’évaluer leur notion de vertige.

En fait, les spécialistes de la sémiotique auraient un fun noir à analyser le vocabulaire choisi par le Journal de Montréal. Le titre de de l’article qui coiffe l’illustration est: « Faut le voir pour le croire. » Stricto sensu, aucune connotation négative. Ce fut même ma naïve réaction: wow ! Tu as vu tout ce que l’État fait avec nos impôts – c’est assez incroyable l’ensemble des services que nous recevons comme contribuables ! Même les petites capsules interactives (sic) demeurent incroyablement neutres. Par exemple, on indique que le Québec est « la seule province à entretenir un réseau diplomatique international. »

En cela, cette affiche est une pièce d’anthologie qui sera, je l’espère, étudiée dans les départements de journalisme. Car elle nous renvoie à notre propre perception du discours d’un média. C’est le Journal de Montréal, c’est clairement un journal populiste de droite, donc lorsqu’il écrit « Faut le voir pour le croire » il sous-entend donc à quel point l’appareil d’État est obèse. Or strictement rien, à aucun endroit de cette publication, ne permet de faire cette interprétation. À cet égard, il s’agit là, je le répète, d’un travail remarquable – d’autant qu’à ma connaissance il ne continent aucune erreur factuelle.

Cela est tout simplement hallucinant.

Parce qu’il y a un problème. Parce que cette information est brute – fort bien présentée, mais brute. Or pour comprendre, analyser une information brute (le JdeM prétend faussement que l’affiche en ligne est « analysée »), il est nécessaire de disposer d’outils, de concepts, de critères d’évaluation.

C’est un problème d’abord parce que, à mon humble avis, il s’agit précisément du rôle que doivent jouer les journalistes. Je n’entend pas ici d’émettre une opinion, de faire de l’éditorial ou de la chronique, mais bien de l’analyse. À l’heure où les politiciens nous bassinent avec des discours paternalistes sur une soi-disant nécessaire austérité budgétaire, lesquels discours sont contredits en un pas-de-deux obscène qui laisse place à des dépenses électoralistes et populistes, l’analyse des décisions en matière de politiques publiques est peut-être plus que jamais d’une urgente nécessité.

Le minimum d’honnêteté intellectuelle de la part des analystes patentés, à la solde de l’État, du patronat, des syndicats, des écolos, des producteurs de cochons, des développeurs de nanotechnologie, de la gauche ou de la droite auto-proclamés, peu importe la secte, devrait questionner en profondeur cette splendide affiche – qui ne constitue que le portrait statique d’une réalité beaucoup plus complexe.

Puisque les dépenses de l’État sont payées par des impôts et des taxes obtenus par nature de manière coercitive, les citoyens, constitutifs du Léviathan, sont en droit de connaître trois éléments à la fois simples et fondamentaux:

  • est-ce que les objectifs poursuivis par l’État sont atteints ?
  • est-ce qu’ils sont atteints avec la meilleure efficacité humainement possible ?
  • est-ce que cette efficacité, à tous points de vues, est cohérente dans le temps et dans l’ensemble des activités de l’État ?

Or, ça n’est pas en faisant un portrait statique, aussi juste et esthétique soit-il, des dépenses de l’État qu’il sera loisible de répondre à ces questions. Plus grave encore: ni le gouvernement au pouvoir (quel qu’il soit depuis des lustres), ni les médias, ni les groupes de pression, ni même le vérificateur général ne sont en mesure de répondre de manière globale à ces questions. Aucun d’entre eux. Aucun.

À une époque où la l’accès et le traitement de l’information brute n’a jamais été aussi grand, il est proprement scandaleux que nous ne possédions pas ces réponses. Avant de pousser des cris de mégère face aux opérations de démantèlement de l’État, les gauches de toute nature ont le devoir d’y répondre de leur propre analyse. Avant d’asséner des jugements aussi péremptoires qu’idéologiquement hystériques sur l’hypertrophie de l’État, les droites de toute mouture se doivent de faire la même chose.

Malheureusement, en politique comme dans notre vie intellectuelle, nous préférons, semble-t-il, consacrer des énergies folles à peindre d’immenses monstres tentaculaires et colorés, des accumulations factuelles sans contextualisation, plutôt qu’à chercher vaillamment à y donner du sens – laquelle analyse fait nécessairement appel à la nuance, l’esprit de finesse et l’interprétation argumentée.

Où va nos impôts ? On s’en balance. L’important est: y vont-ils pour les bonnes raisons ou non.

 

[1] Il existe le Canal Argent et son site web auquel renvoie Quebecor sur sa page du Journal de Montréal. C’est du Journal de Montréal dont il est question ici.

Sur l’économisme – entrevue à CKRL

Le 8 février dernier, j’ai donné une entrevue à l’émission La Fausse Patte de CKRL, radio indépendante de Québec. L’animateur, Christian Saint-Pierre, désirait connaître mon opinion sur les dérives communes que nous connaissons de l’économisme. Plus spécifiquement sur deux de mes textes publiés sur Voir.ca: d’une part sur la prise de position du sénateur Pierre-Hugues Boisvenu qui considérait que le coût relié aux procès et/ou à la détention de meurtriers irrécupérables était trop élevé et, d’autre part, sur l’utilisation de l’argument des coûts économiques du suicide.

On peut entendre l’intégralité de l’entrevue, ci-dessous (durée: env. 25 min.).

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En deux mots, je prétends que notre culture politique est souvent trop caractérisée par la mise au premier plan des considérations économiques, financières et comptables dans nos décisions collectives. Certes, les conséquences économiques de nos choix politiques sont indiscutablement essentielles, nécessaires et importantes. Cependant, je suis persuadé que nous avons évacué, depuis une cinquantaine d’années, le politique de la politique par notre adhésion à une pensée utilitariste primaire, laquelle adhésion place en amont des décisions politiques un simple calcul économique. Pourtant, une véritable vie politique commune commanderait que nous nous entendions d’abord sur une vision de principe sur ces questions importantes et essentielles (peine de mort, éducation, rôle de l’État dans le développement des arts et des sciences, par exemple) et que nous analysions, par la suite, leur mise en place pratique, ce qui inclut une évaluation des coûts des solutions choisies. Je n’exclus donc pas, bien évidemment, une discussions sur les coûts et les conséquences économiques de nos décisions collectives mais j’en appelle à une vision politique et morale qui les sous-tendent.

Géométrie variable

NB: ce texte a été publié originellement le 31 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

La présence dimanche dernier sur le plateau de Tout le monde en parle de deux intellectuels soi-disant de gauche et de droite (déplacez « soi-disant » dans la préposition et amusez-vous) a été sans conteste le point d’orgue de la renaissance médiatique récente de cette opposition politique. Ne tombons pas dans un snobisme petit-bourgeois et réjouissons-nous que l’une des émissions les plus populaires du Québec consacre un temps d’antenne substantiel à ce type de débats. Cette opposition, du moins dans le vocabulaire, est nouvelle dans le discours politique québécois; d’aucuns se réjouissent d’espérer qu’elle se substitue au débat constitutionnel; d’autre s’en désolent.

L’opposition gauche/droite est historiquement géométrique et spatiale - et le demeure. Les membres de l’Assemblée constituante de 1791 se sont assis à droite et à gauche du président - ils se sont donc positionnés les uns par rapport aux autres. La droite et la gauche politique et économique sont donc des positions relatives, mais aussi des prises de position. Être de gauche ou de droite est une posture, un a priori. C’est pourquoi elles participent de l’idéologie.

MM Duhaime et Lisée s’identifient donc a priori à ces idéologies, grand bien leur en fasse. Là où j’ai un problème, c’est que cette posture a priori constitue leur seul filtre de lecture du réel. Lire le réel à partir de cette posture, c’est chercher à ce que les faits s’y collent parfaitement. Il y a glissement lorsqu’on cherche à tout prix à recourir aux « faits » pour démontrer que notre idéologie n’est pas la meilleure ou la plus souhaitable mais pour démontrer qu’elle est vraie. Il était amusant de lire nombre de commentaires sur l’intervention de MM Duhaime et Lisée de gens surpris, étonnés, que les échanges aient été courtois et factuels. Alors quoi? Le recours à l’argumentation factuelle est la stratégie rhétorique la plus élémentaire.

Cette stratégie est intellectuellement dangereuse car elle déplace un débat de position, de posture morale et politique, sur le terrain de la rationalité analytique. L’aboutissement inévitable de ce déplacement est une guerre de chiffres, ou, encore pis, un concours de la meilleure analyse, donc de la plus vraie. Le concours de celui qui pisse le plus loin fait place à celui qui possède l’analyse la plus convaincante, rigoureuse en apparence, la mieux appuyée sur les « faits, » donc réelle, vraie. Et plutôt d’accuser le coup de vent qui a fait dévier le jet d’urine, on accuse l’autre de faire dire n’importe quoi aux chiffres, et chacun boude dans son coin en étant convaincu d’avoir utilisé le meilleur, le vrai taux de suicide, comme on l’a vu récemment dans certaines chroniques tout à fait hallucinantes.

La droite et la gauche sont des postures idéologiques, morales et politiques, et devraient le rester. Les faire glisser vers un discours de vérité c’est les entraîner dans la dictature de la raison. La confiance en l’auto-régulation du marché comme meilleur moyen d’organiser les rapports économiques est une pétition de principe au même titre qu’accorder à l’État un rôle paternaliste puisse l’être.

Nous méritons, à l’heure des grands bouleversements que nous connaissons, des prises de position - notamment en matière de politiques économiques - qui soient courageuses et passionnées, à droite comme à gauche, fondées sur une pensée éthique et sur une vision politique, et non la pleutrerie de pseudo-arguments factuels fondés sur des analyses bancales. Être de gauche ou de droite est une position par rapport à l’autre, rien de plus, mais rien de moins non plus. Cette posture invite au véritable débat politique, pas à la rhétorique pseudo-scientifique.

Que font les gens toute la journée ?

NB: ce texte a été publié originellement le 24 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

« Voici Belleville. On y vit très bien, merci! » Ainsi commençait mon livre d’enfant préféré: Que font les gens toute la journée ? Un grand album illustré de Richard Scarry, l’auteur du célébrissime Best Word Book Ever. Après une première double-page illustrant, à vol d’oiseau, l’activité foisonnante de Belleville, la réponse apparaît en grands caractères. Que font les gens toute la journée?

Tout le monde travaille

Tout le monde travaille et chacun interagit avec les autres grâce à son travail. Le fermier Brindavoine fait pousser des légumes et des fruits qu’il vend à Grobisou, l’épicier. Avec l’argent qu’il a gagné, le fermier achète un costume neuf à Piquot le tailleur. Il achète un tracteur neuf à Goupil le forgeron (?) et des cadeaux à sa femme et son fils, sans oublier, bien sûr, de déposer ce qui lui reste à la banque. Au passage, le forgeron a acheté du fer et l’épicier une robe neuve à sa femme et un cadeau à son fils.

Ainsi va la vie à Belleville. On y vit très bien, merci! Car tout le monde travaille. Et tout le monde, il est heureux!

Ainsi ne va pas la vie à Chandler, en Gaspésie. Radio-Canada nous apprenait vendredi que « 80 % des suicides intervenus entre 2004 et 2008 dans la MRC Rocher-Percé, impliquaient d’ex-travailleurs de la Gaspésia, en usine ou en forêt, ce qui relie directement ces drames à la fermeture de la papetière en 1999. » Le taux de suicide aurait été, de plus, presque le double de celui de la moyenne québécoise (28% contre 15%). La situation est suffisamment grave pour que les responsables de la santé publique s’en inquiètent – et se préoccupent également des répercussion sur les enfants.

Staline aurait dit que la mort d’un homme est une tragédie alors que celle d’un million d’hommes est une statistique. Bien que cette citation est apocryphe, elle demeure une vérité crument trempée dans le cynisme politique habituel. Les statistiques sur le chômage occasionné par la fermeture de la Gaspésia, ces 500 emplois perdus, ce sont autant de tragédies familiales. Ces hauts taux de suicides, une faillite de l’humanisme le plus basique.

Avoir un boulot, c’est se définir socialement, c’est se valoriser individuellement, bien sûr. Sociologie et psychologie élémentaires. C’est aussi, pour une communauté, bénéficier d’un climat social où « il fait bon y vivre » – comme à Bienville.

On répète jusqu’à plus soif qu’il est nécessaire de « faire de la politique autrement, » alors que les mouvements et partis divers et variés au Québec n’offrent aucune vision renouvelée de la manière de penser le développement économique. Le désastre qu’a été la gestion de la relance avortée de la Gaspésia en est probablement l’un des exemples les plus éloquents de l’histoire des politiques économiques du Québec. Tous les acteurs, des politiciens provinciaux et fédéraux aux élus locaux, en passant par les dirigeants de Tembec et les responsables syndicaux, le comportement de tous les acteurs a été petit, vil, cynique et gouverné par leurs seuls intérêts propres.

Si l’on désire « faire de la politique autrement » dans ce coin de pays, dans nos régions – et particulièrement repenser en profondeur nos politiques de développement économique régional –; si repenser le capitalisme et notre manière de construire ensemble notre vie économique n’est pas une vaine prière; si nos régions sont effectivement autre chose qu’un réservoir dans lequel les politiciens vont pêcher des votes; si l’on désire réellement créer des écosystèmes économiques dynamiques, innovants, viables et humains; alors, on est en droit d’attendre des partis, nouveaux et anciens, et des mouvements citoyens, de droite comme de gauche, des propositions de développement économique innovatrices, ancrées dans les communautés et répondant aux aspirations des citoyens.

Selon un élu local cité par Radio-Canada, la population de Chandler devrait se prendre davantage en mains. Vous avez été élu pour cela, monsieur. C’est l’essence même d’une démocratie représentative, d’élire des hommes et des femmes qui prennent notre destin en mains.

Penser une économie humaniste n’est pas une utopie de hippie sur le retour. C’est se doter d’une vision à long terme viable et réaliste du développement global de nos communautés. Les suicides des gars de la Gaspésia ne seront, malheureusement, qu’une statistique dans le cours de l’histoire. Il en sera ainsi des résultats des scrutins à venir si nous ne nous offrons pas collectivement des projets plus ambitieux que ces minables plans arrivistes à la petite semaine.