Les femmes à l’enseignement supérieur | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

En écho au triste 28e anniversaire de la tuerie féminicide de Polytechnique, quelques remarques sur les progrès faits en ce qui a trait à la place des femmes dans les disciplines scientifiques dans nos universités, et ce qu’il reste à faire.

Ne jamais oublier:

Geneviève Bergeron (née en 1968), étudiante en génie civil.
Hélène Colgan (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Nathalie Croteau (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Barbara Daigneault (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Anne-Marie Edward (née en 1968), étudiante en génie chimique.
Maud Haviernick (née en 1960), étudiante en génie des matériaux.
Barbara Klucznik-Widajewicz (née en 1958), étudiante infirmière.
Maryse Laganière (née en 1964), employée au département des finances.
Maryse Leclair (née en 1966), étudiante en génie des matériaux.
Anne-Marie Lemay (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Sonia Pelletier (née en 1961), étudiante en génie mécanique.
Michèle Richard (née en 1968), étudiante en génie des matériaux.
Annie St-Arneault (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Annie Turcotte (née en 1969), étudiante en génie des matériaux.

Les hurlements, le silence

Le mercredi 6 décembre 1989, j’avais 19 ans et je terminais ma première session à l’Université. Avec un U majuscule, car, à cette époque, je l’avais en grande admiration. J’habitais depuis l’été avec mon amoureuse, rue Saint-Denis, à quelques pas de L’Express, quartier général des intellos du Plateau, ce qui me permettait, me semblait-il, de bénéficier d’au moins quelques miettes de l’aura de la Bande des six. Moins d’un mois plus tôt, le mur de Berlin s’était écroulé. Le samedi précédent, Bush père et Gorbatchev avaient annoncé officiellement la fin de la Guerre froide. Le Dalaï-Lama venait de recevoir le prix Nobel de la paix, le Chili allait retrouver la démocratie, le libre-échange canado-américain était maintenant en vigueur – c’était, du haut de mes 19 ans et du début grandiose de mes études en sciences sociales, une année majeure, exceptionnelle, historique.

En fin d’après-midi, on le sait, cette journée allait devenir l’une des plus sombres et terrifiantes que le Québec contemporain ait vécu. Alors que la lumière du jour s’était éteinte depuis très tôt et qu’il neigeait à plein ciel, l’incarnation de la violence gratuite et sanglante envers les femmes, Marc Lépine, allait assassiner sauvagement 14 jeunes femmes à l’École Polytechnique de Montréal, et entacher à jamais la mémoire d’une génération entière, particulièrement de jeunes femmes et de jeunes hommes dont j’étais.

Pour la 22e fois aujourd’hui je me remémore cette glaciale soirée. L’an dernier, je me rappelais dans ce petit texte que c’est ce soir-là que mon amoureuse et moi avions été jetés brutalement dans la vie adulte. Que ces meurtres sans nom avaient cassé à jamais quelque innocence en nous.

Aujourd’hui, l’idée qui me hante est celle des hurlements et du silence. Pourtant, je n’ai rien entendu des événements, j’étais chez moi. Quelques souvenirs, bien sûr, vifs pour la plupart, des reportages en direct à la télévision. De la cohue, de la stupéfaction et de l’émotion des journalistes, du policier Pierre Leclair qui a lui-même découvert le corps de sa fille de 23 ans, Maryse, des informations contradictoires, des jeunes hommes sous le choc, donc très calmes, qui décrivaient froidement ce qu’ils avaient vu, et dont les silences parlaient plus fort que leurs paroles: le cri étouffé de leur impuissance à sauver les jeunes femmes.

Avec le temps qui passe, les souvenirs se transforment. Ils deviennent à la fois plus forts – on en retient l’essentiel – et moins concrets – ils deviennent symboles, images; ils dialoguent avec d’autres souvenirs, avec la grande narration qui est notre interprétation individuelle du sens du monde. Ou de son absence de sens.

Pour moi, 22 ans plus tard, le symbole de la tuerie de Polytechnique a des allures des silences étouffants et étourdissants qui suivent les pires hurlements de douleur. En écho à celui de millions de femmes victimes de violence misogyne, d’injustices profondes mais aussi d’une des pires forme de violence: le silence, justement. Pendant des siècles en Occident, en des moments pires que d’autres, en des contrées, aussi, pires que d’autres, on a imposé le silence aux femmes qui n’ont pas eu la chance de nous apporter le bon et le mauvais en elles. Pendant des siècles nous nous sommes privés collectivement de leur présence sur les places publiques, celles de la politique, des arts, des sciences, de la connaissance. Non pas qu’elles furent absentes de nos vies, bien sûr. Pas davantage qu’elles n’auraient nécessairement rendues nos sociétés meilleures. Mais différentes. Avec elles, ensemble. Avec leurs voix, leurs visions et leurs idées. Des millions de femmes contraintes au silence. À l’absence.

Un silence venu du fond des siècles qu’a reproduit avec sauvagerie un esprit petit et malade, nourri de la haine des femmes.

Un homme qui a laissé après les hurlements de son geste dévastateur un silence glacial que je porte encore en moi.

 

J’ai en mémoire le silence éternel de:

Geneviève Bergeron (née en 1968), étudiante en génie civil.
Hélène Colgan (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Nathalie Croteau (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Barbara Daigneault (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Anne-Marie Edward (née en 1968), étudiante en génie chimique.
Maud Haviernick (née en 1960), étudiante en génie des matériaux.
Barbara Klucznik-Widajewicz (née en 1958), étudiante infirmière.
Maryse Laganière (née en 1964), employée au département des finances.
Maryse Leclair (née en 1966), étudiante en génie des matériaux.
Anne-Marie Lemay (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Sonia Pelletier (née en 1961), étudiante en génie mécanique.
Michèle Richard (née en 1968), étudiante en génie des matériaux.
Annie St-Arneault (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Annie Turcotte (née en 1969), étudiante en génie des matériaux.

 

Il y a 21 ans, mon amoureuse pleurait dans mes bras

À l’automne 1989, mon amoureuse et moi avions aménagé dans notre premier appartement, un 3 1/2 sur Saint-Denis. Nous avions 19 ans, nous débutions nos études universitaires. En tout début de soirée, nous avons appris en même temps que tout le monde, dans la confusion, qu’un tireur fou avait abattu 14 femmes à l’École Polytechnique. Nous étudions tous les deux à l’Université de Montréal – je n’avais pas cours, cet après-midi là, mais mon amoureuse, oui. Je tournais en rond dans l’appartement en attendant qu’elle revienne, mort d’inquiétude. Une amie était étudiante à Poly, j’ai appelé chez elle – sa sœur m’a répondu après plusieurs tentatives, la ligne étant toujours occupée — elle n’a même pas pris le temps de dire « Allô », elle a simplement dit: « Suzanne est correcte » avant de raccrocher.

Lorsque mon amoureuse est arrivée à la maison, je suis persuadé que nous nous sommes enlacés comme jamais nous ne l’avions fait avant — ni après, d’ailleurs. Le minuscule téléviseur noir et blanc était allumé. Nous avons passé trois ou quatre heures enlacés en silence, tétanisés, à écouter ce qui se passait. Elle pleurait doucement dans mes bras; je pleurais aussi.

Le sens de ces larmes, nous avons pris plusieurs années à le trouver. La colère a fait place au désespoir, à la désillusion, au fatalisme — voire au cynisme.

Nous avions 19 ans — depuis que nous étions amoureux, à la fin du secondaire IV, nous rêvions de cette vie d’étudiants à Montréal. Les projets, la curiosité, la vie à deux, notre ambition de changer le monde, celle, également, d’être heureux pour toujours.

Mais ce mercredi soir il y a une partie de ces rêves qui se sont brisés. Pas tous, évidemment. Mais lorsqu’elle pleurait dans mes bras, j’ai senti clairement — je veux dire physiquement — que son sang s’est glacé. Quelque chose s’est brisé en elle, pour toujours. Le fracas du verre cassé. Peut-être ce soir-là sommes-nous véritablement devenus adultes, avec tout ce que cela représente de cruauté et de désillusion. Ce soir-là, un homme pétri de colère et de rancune a bien évidemment brisé la vie de 14 familles, de 14 clans; ce soir-là le diable a annihilé la vie pleine de promesses de 14 femmes. Mais il a aussi fragilisé une des choses les plus précieuses de toute société: l’espoir et la confiance envers l’avenir d’une jeunesse fougueuse.

Tant d’âneries ont été dites à propos de cet événement. Tant de la part des mouvements féministes que des conservateurs et « masculinistes ». Pourtant. Pourtant il n’est qu’une vérité fondamentale qui ressorte de cet événement: la coulée de sang fondamentalement injuste sur les tables de nos sœurs. Le désarroi de nos frères qui se flagellaient des reproches de l’inaction. Et ce monstre qui nous avait hurlé, même à nous qui n’y étions pas physiquement, de séparer les hommes des femmes afin de mieux pouvoir tuer ces dernières.

Je me souviens comme si c’était hier du père d’une des victimes qui avait dit à un journaliste, bien plus tard: « On dit que les tragédies comme celles-ci nous rendent plus fort; j’aurais préféré contre tout l’or du monde d’être resté plus faible et d’avoir gardé ma fille vivante. » Nous aussi, monsieur, nous aurions préféré la faiblesse.

Pour la 21e année, et pour tous les 6 décembre qui suivront, cette journée demeurera pour moi le symbole d’une violence terrible, d’une désillusion désespérante. Je cherche, après tout ce temps, maintenant que j’ai 40 ans, à y trouver la motivation de bâtir un monde meilleur.

Parce que le 6 décembre me rappellera toujours les larmes de mon amoureuse d’alors et de l’assourdissant cri de sa désillusion.