Anovulants : violence de la marchandisation

NB: ce texte a été publié originellement le 8 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Dans les années ’60 et ’70, la pilule contraceptive était un symbole de la libération sexuelle de la femme – du contrôle sur sa sexualité et son corps. Un demi-siècle plus tard, est-elle devenue le symbole de la violence de la marchandisation ?

Sarah Labarre a publié il y a quelques jours dans son blogue chez Urbania un texte troublant qui se répand depuis comme une trainée de poudre sur les médias sociaux : « La fois où j’ai servi de cobaye. » Elle y relate les conséquences funestes qu’elle a subies de la prise d’anovulants dits de « 3e génération » (les couramment prescrits). Les témoignages d’autres femmes – souvent très jeunes – glacent le dos. Phlébites à la jambe, thromboses et autres embolies pulmonaires semblent monnaie courante, sans compter cette femme, début vingtaine, qui a fait un AVC : problèmes directement liés à la prise d’anovulants. Des conséquences extrêmement graves, donc, qui laissent dans plusieurs cas d’irréversibles séquelles. À lire les dizaines de témoignages qui s’accumulent sous ce billet, on n’est manifestement plus dans l’anecdotique mais face à une accumulation inquiétante de problèmes graves.

Certes, tout médicament peut potentiellement causer des effets secondaires néfastes ou présenter des incompatibilités majeures avec l’état de santé de la personne qui les consomme.

En revanche, ce qui frappe dans ces témoignages est l’attitude cavalière et désinvolte de plusieurs médecins face à leurs patientes. Des prescriptions signées en quelques minutes sans véritablement interroger la femme sur son état de santé se conjuguent à une obstination à poursuivre la prise d’anovulants malgré ses effets sévères.

Bien plus, dans bien des cas, plusieurs médecins semblent farouchement réticents à informer leur patiente des avantages et désavantages d’autres méthodes de contraception. Les anovulants sont à ce point devenus familiers qu’on les prescrit et on les consomme comme s’il s’agissait d’une banale aspirine. Il s’agit pourtant d’hormones qui ont manifestement des effets potentiels très lourds. On s’attendrait donc à ce que les médecins conduisent un examen très approfondi avant de les prescrire – et qu’ils informent ces femmes des risques auxquels elles s’exposent.

Si ça n’est aussi peu souvent le cas que le laisse croire ce texte, c’est que, de trois choses, l’une :

a) les professionnels de la santé n’ont pas suffisamment de temps disponible pour réaliser ces examens et discuter longuement avec leurs patientes ;

b) les patientes ne s’informent pas suffisamment des risques associés aux anovulants ou sur les autres méthodes contraceptives possibles ;

c) les médecins ont un intérêt particulier à prescrire massivement ces anovulants.

Les causes profondes de cette situation transcendent ces trois explications potentielles, qui reflètent à divers degrés une même réalité : la marchandisation outrancière de notre vie sociale.

Le capitalisme tend à transformer tous les rapports sociaux en marchandise. On en a parlé jusqu’à plus soif au cours de la grève étudiante : le système d’éducation, jadis institution visant à outiller la jeunesse à mieux comprendre le monde et à devenir de meilleurs citoyens s’est transformé, en partie, en services tarifés où les étudiants sont des clients investissant dans leur avenir professionnel qui devra être, à terme, financièrement rentable.

En ce sens, la marchandisation constitue une dynamique coextensive au développement du capitalisme, qui cherche sans cesse à étendre son territoire afin de poursuivre sa croissance. Il ne faut donc pas y voir un complot machiavélique ourdi par le complexe politique, industriel et financier – mais simplement une vision idéologique du monde qui s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la vie humaine.

Les effets de la marchandisation structurent l’ensemble de nos relations sociales. On en vient à tout mesurer à l’aune de la valeur, du prix et de l’argent. À orienter nos décisions et nos comportements en vertu d’un calcul coût-bénéfice visant la plus grande efficacité possible. À ne plus voir dans le futur qu’un potentiel de rentabilisation de nos investissements présents.

La marchandisation des soins de santé explique en ce sens ces catastrophes reliées à la prise d’anovulants.

a) Les professionnels de la santé sont formés et contraints à appliquer des méthodes inspirées de l’industrie afin d’être plus efficaces et de « perdre » le moins de temps possible auprès de leurs patients – ainsi, des médecins ont dénoncé récemment l’application dans le système de santé de la méthode de gestion « LEAN » développée pour la gestion des usines. Nul n’est besoin d’atteindre ces extrêmes pour comprendre que la logique intrinsèque à la marchandisation, intériorisée par les médecins comme par l’ensemble des membres de la société, fait en sorte qu’ils cherchent à optimiser le ratio coût-bénéfice de leur travail. L’idéologie de l’efficacité se révèle également dans la confiance absolue – voire aveugle – dans les capacités de la pharmacologie.

b) Par effet de miroir, les patientes minimisent également leur « investissement » en temps nécessaire à s’informer de toutes les possibilités qui s’offrent à elles en matière de contraception et font confiance, surtout, aux avancées de la science et à l’industrie pharmaceutique. Qui plus est, cette logique d’efficacité intimement liée à celle de la marchandisation suppose une spécialisation technicienne toujours plus grande, et, donc, l’abandon d’une partie de notre jugement critique au profit de la connaissance du spécialiste.

c) Finalement, il n’est pas nécessaire que les médecins reçoivent cadeaux et commissions de la part des grandes entreprises pharmaceutiques pour qu’ils soient incités à prescrire le dernier médicament en vogue : il s’agit, là aussi, d’un des effets de la marchandisation et de l’idéologie de l’efficacité technicienne. Convaincus par le marketing massif de ces compagnies, appuyé de multiples arguments sur l’efficacité scientifique de leurs produits, ils dénigrent tout naturellement des méthodes peut-être tout aussi efficaces et potentiellement moins néfastes, sacrifiées sur l’autel de la nouveauté au même titre que l’est le vieil iPhone par les consommateurs de gadgets électroniques se ruant sur le modèle le plus récent.

Les conséquences de la marchandisation sont donc d’une violence inouïe, comme le démontrent les témoignages relevés par Sarah Labarre dans son article. La santé des femmes et des hommes, que l’on devrait considérer comme l’une des choses les plus sacrées entre toutes, s’en trouve instrumentalisée par un système marchand dont le seul dieu est l’efficacité technicienne.

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En cette 36e Journée internationale des femmes, il importe de rappeler que le féminisme n’est pas qu’un combat pour les femmes – mais pour la dignité humaine en général. Les revendications féministes des années ’60 et ’70 pour le libre accès à la pilule contraceptive étaient motivées par le désir d’avoir non seulement le contrôle sur leur corps et leur sexualité mais plus globalement pour leur autonomie et leur liberté. En ce sens, il s’agit de revendications humanistes qui touchent aussi bien les hommes que les femmes. Les conséquences de la marchandisation et les effets dévastateurs des anovulants actuels concernent, de même, l’ensemble de la communauté et devraient tous nous inspirer à reprendre contrôle sur notre condition humaine.

TRIEB: Éros et Thanatos – Un livre d’artiste de Karine Turcot et Ianik Marcil

La perversion, notamment sexuelle, questionne nos liens avec la normalité, avec le mouvement de la vie. Une pulsion de mort à l’intérieur du vivant, Thanatos s’emparant d’Éros.

Mon amoureuse, Karine Turcot, propose une œuvre singulière,intrigante et troublante – TRIEB: Éros et Thanatos – à l’exposition « Trait noir / Espace blanc » à la galerie Espace projet dans Villeray à Montréal, du 6 janvier au 3 février 2012.

En parallèle, nous publions tous les deux un livre d’artiste (portant le même titre que l’œuvre de Karine, TRIEB: Éros et Thanatos), réunissant une quinzaine d’images tirées de l’œuvre originale de Karine. J’y signe également un texte interprétatif et analytique, « Rassurante barbarie. »

Il s’agit d’une édition limitée à 50 exemplaires numérotés et signés. Prix lors du vernissage, ce vendredi: 20$; après le vernissage: 30$. Dimensions: 5″ x 8″, 25 pages.

 

Ne pas voir le mal en nous

Hier en début de soirée au Texas a été exécuté par injection létale Mark Stroman, rendu coupable de deux meurtres. L’histoire est tristement banale: au lendemain des attentats du 11-septembre, Mark Stroman, 31 ans et qui aurait perdu une demi-sœur dans les attentats perd la raison et assassine aveuglément ceux qu’il considère comme des musulmans. Waqar Hasan, musulman d’origine pakistanaise. Quelques jours plus tard, il tire sur Rais Bhuiyan, qui se présente comme un musulman pratiquant est grièvement blessé par une balle de Stroman, mais survit. Il tue finalement Vasudev Patel, un hindou.

De son propre aveu, l’assassin est un « redneck » qui ne sait pas faire la différence entre un sikh et un musulman. Bhuiyan, sa victime, militait jusqu’au dernier moment pour que la peine capitale de Stroman soit commuée en emprisonnement à vie. Il y a quelques jours, les deux hommes, Stroman l’assassin et Bhuiyan la victime survivante, ont été interviewés par le New York Times. Une des entrevues les plus bouleversante d’humanité qui m’ait été donnée de lire dans un tel contexte.

Bhuiyan, musulman pratiquant rappelons-le, trouve la source de son pardon dans les principes de sa religion, comme il l’explique:

I was raised very well by my parents and teachers. They raised me with good morals and strong faith. They taught me to put yourself in others’ shoes. Even if they hurt you, don’t take revenge. Forgive them. Move on. It will bring something good to you and them. My Islamic faith teaches me this too. He said he did this as an act of war and a lot of Americans wanted to do it but he had the courage to do it — to shoot Muslims. After it happened I was just simply struggling to survive in this country. I decided that forgiveness was not enough. That what he did was out of ignorance. I decided I had to do something to save this person’s life. That killing someone in Dallas is not an answer for what happened on Sept. 11.

(On peut aussi visionner un reportage et une entrevue avec Bhuiyan par Democracy Now, ici.)

En ces temps glacials de nombrilisme et de néant d’empathie, monsieur Bhuiyan mérite les plus grands honneurs citoyens de la part de tous les Américains, sinon de l’ensemble des Terriens. Et la mémoire de monsieur Stroman, dont le repentir et le travail de réflexion sont exemplaires, mérite le respect de tous. L’assassin fait d’ailleurs l’éloge de sa victime (il a répondu au NYT par écrit, d’où l’orthographe et la typographie singulières):

Not only do I have all My friends and supporters trying to Save my Life, but now i have The Islamic Community Joining in…Spearheaded by one Very Remarkable man Named Rais Bhuiyan, Who is a Survivor of My Hate. His deep Islamic Beliefs Have gave him the strength to Forgive the Un-forgiveable…that is truly Inspiring to me, and should be an Example for us all. The Hate, has to stop, we are all in this world together.

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Cette saisissante photographie est celle de l’exécution de Ruth Snyder le 12 janvier 1928, par électrocution au pénitencier de Sing Sing, dans l’état de New-York. (Source et article ici.*) Le photographe qui a capturé cette image, Tom Howard, l’a fait en toute illégalité, à l’aide d’une caméra attachée à sa cheville.

Le meurtre punitif d’État a presque toujours été mis en scène et « médiatisé » pour donner l’exemple, faisant fi des nombreuses études criminologiques qui démontrent que cette stratégie dissuasive ne fonctionne pas. À titre d’exemple, à la décapitation de Marie-Antoinette d’Autriche, le 16 octobre 1793, on raconte qu’il fallut plus de 30 000 soldats pour contenir la foule et que la reine déchue aurait mis une heure à traverser l’actuelle Place de la Concorde, débordant de milliers de curieux vengeurs, pour atteindre la guillotine.**

On s’interroge rarement sur la médiatisation de ces exécutions. Dans la plupart des États américains qui pratiquent la peine de mort, par exemple, les familles des victimes, voire le quidam lambda, peuvent assister à la mise à mort du condamné. Pourtant, malgré cette stratégie dissuasive, on ne montre pas, du moins aux États-Unis, les images de ces exécutions. Si j’étais partisan de la chose, il me semble que je militerais pour que ces meurtres d’État soient largement diffusés, aux heures de grandes écoutes, pour l’édification de la jeunesse délinquante.

Mais non. C’est même illégal. Alors pourquoi un journaliste redneck ne le fait-il pas, à l’instar de Tom Howard en 1928? Avec les technologies disponibles, cela serait pourtant un jeu d’enfant…

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Je crois que la crainte des médias, même les plus « jaunes » d’entre eux, à montrer des images explicites réside dans le fait que nous répugnons à voir le mal en nous. L’exemple de l’affaire Bhuiyan-Stroman le démontre bien. Un homme banal comme vous et moi a fait le mal, l’admet et le proclame haut et fort. Grâce à l’humanité, à la bonté et à l’empathie de sa victime, il s’est transformé et se repend de ce mal en lui.

Non seulement le Gouverneur du Texas n’a rien fait pour sauver la vie de cet homme, mais il n’a pas tenu compte de l’élévation en humanité de deux de ses frères humains, de deux de ses concitoyen. Dans la plus vieille démocratie du monde dont la constitution a fleuri sur les idéaux des droits humains.

Je crois sincèrement que des journalistes devraient filmer des exécutions aux États-Unis. Topo précédé d’entrevues avec les proches des victimes et avec le condamné. Juste pour voir l’effet. Question que tout un chacun puisse voir le mal en eux. Et comprendre la profondeur des derniers mots de monsieur Mark Stroman, assassiné par l’État du Texas, hier à 18h:

A lot of people out There are still hurt and full of hate, and as I Sit here On Texas Death watch counting down to my Own Death, I have been given the chance to openly Express whats inside this Texas Mind and heart, and hopefully that something good will come of this. We need More Forgiveness and Understanding and less hate.

* Merci à Annie Desrochers sur Twitter de m’avoir fait découvrir cet article.

** Simone Bertière, Marie-Antoinette, l’insoumise, Paris, Le Livre de Poche, 2002.

 

Sous le tapis – nouvelle chronique

Petite auto-promotion. Je tiens maintenant une chronique sur les dessous des arts visuels, « Sous le tapis, » sur Rats de ville « le webzine de la diversité en arts visuels. » Un rendez-vous bi-hebdomadaire (première chronique, vendredi le 21 janvier) où je chercherai à mettre en lumière ce qui se cache sous le tapis du milieu des arts visuels: économie, politique, pouvoir et violence symbolique. Débusquer, scruter et analyser les relations d’influence et de pouvoir tissées entre les divers acteurs du monde des arts visuels. Amener les artistes et intervenants autant que le public intéressé par les arts visuels à questionner les interrelations politiques, économiques et sociales du milieu.

Le sens d’une mosaïque antique et le destin économique d’une ville gallo-romaine

Le site français mais néanmoins très intéressant Canal éducatif à la demande a publié une vidéo fort intéressante sur une ville du IIIe siècle, et plus spécifiquement sur la mosaïque qu’on retrouve à l’intérieur de la résidence d’un notable. Celle-ci révèle de nombreux renseignements sur les transformations économiques et sociales que vivait cette ville commerçante, au crépuscule de l’Empire romain. Instructif, intéressant et beau.