Le Québec, 8e au monde pour ses milliardaires

Il y a davantage de milliardaires par habitant au Québec qu’au Canada, devant l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon et même l’Arabie Saoudite. Voilà le résultat d’une petit compilation, anecdotique, que j’ai réalisée à partir de la liste des milliardaires 2017 publiée par le magazine Forbes. J’en ai parlé ce matin dans mon éditorial à «La Matinale» de CIBL. Le graphique et le tableau ci-joint montre le classement du Québec par rapport aux principaux pays du monde, y compris le Canada.

 

Les barons du pétrole

NB: ce texte a été publié originellement le 22 juillet 2013 sur le site du Voir.

 

L’épouvantable tragédie de Lac-Mégantic a fait ressurgir de nombreuses craintes quant aux risques environnementaux liés au transport du pétrole, bien sûr. Mais au-delà, elle a mis en lumière, à nouveau, notre forte dépendance au pétrole. S’en sont suivis de nombreux amalgames de revendications et d’indignations diverses et variées: contre l’exploitation des sables bitumineux, le transport par pipeline et/ou par oléoducs, l’urgence de mettre fin à cette dépendance dans un contexte où les réserves d’énergies fossiles seront bientôt épuisées, etc.

Il s’agit là de questionnements et d’inquiétudes légitimes, de décisions essentielles que nous devons prendre pour la suite des choses. Mais l’industrie pétrochimique n’est pas une industrie comme les autres. Le pétrole est ce qu’on appelle un « super-intrant ». C’est-à-dire qu’il y a du pétrole dans à peu près tout ce que nous consommons. Non pas physiquement, je vous rassure: les tomates que vous achetez au supermarché, toutes pétries d’OGM qu’elles soient, ne contiennent pas de trace d’or noir en leur chair. En revanche, pour les acheminer du producteur maraîcher à votre supermarché ou à la fruiterie du coin, l’utilisation du pétrole interviendra nécessairement dans la chaine de valeur, ne serait-ce que pour transporter par camion ces légumes du champ où ils sont cueillis jusqu’au point de vente. Sans compter son utilisation en amont: pour transporter les travailleurs aux champs ou les semences et les engrais.

Le même air – sinon la même chanson – se répète pour tous les biens et services que nous consommons: de votre comptable qui vous visite et vous décharge de votre pile de factures aux romans qui bercent vos loisirs en passant par ce voyage fabuleux que vous faites avec votre petite famille à Tadoussac, Paris ou Fort Lauderdale.

Notre dépendance au pétrole demeure complète. S’en affranchir implique une transformation radicale de l’organisation de notre vie matérielle et économique (voyez ces ouvrages dont j’ai parlé ou le nouveau blogue de mon collègue au Voir Philippe Gauthier sur ces questions). Cet affranchissement passera nécessairement par une remise en question du pouvoir économique des géants de l’industrie.

Afin de se donner une idée de leur poids, il suffit d’examiner la liste des très grandes entreprises de la planète. Sur les 50 plus importantes d’entre elles (en termes de revenu) 17 entreprises liées au pétrole et au gaz accaparent près de la moitié (44%) du chiffre du chiffre d’affaires de ces « cinquante barons » – pour plus de 4 000 milliards de dollars de revenus par année. À titre de comparaison, il s’agit là de la moitié de la production économique totale de la Chine, et près de deux fois et demi celle du Canada. On estime que la production et l’exploitation du pétrole contribue à hauteur de 5% de la production économique mondiale.

Le graphique suivant illustre le poids démesuré de l’industrie pétrolière mondiale au sein de ce groupe « sélect » des 50 plus grandes entreprises – qui pèsent pour 13,3% dans l’économie mondiale. Dans le top-10 des plus grandes entreprises au monde, il y a 6 sociétés pétrolifères (Exxon, Shell, Sinopec, BP, China National Petroleum Corp., Saudi Aramco), générant à elles seules plus de 2 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires par année – et employant 1 168 900 personnes.

Face à cette réalité, comment peut-on en arriver à nous départir radicalement de notre dépendance au pétrole? Nous sommes en présence d’une des industries les plus puissantes au monde – sinon la plus puissante, en tous cas la plus névralgique – qui n’abandonnera pas sa position de pouvoir économique pour des considérations de viabilité économique et écologique à long terme. Je n’ai évidemment pas de réponse simple à cette question. Mais j’ai l’impression que face aux questionnements existentiels et aux indignations face à l’industrie pétrolière, on oublie un peu trop rapidement ces considérations essentielles. Le pouvoir économique ne se cède pas plus facilement que n’importe quel autre pouvoir; bien moins aisément, probablement.

Source des données: Banque mondiale, Fonds monétaire international, IBIS World, Fortune Global 500.

La peur de la foule solitaire

NB: ce texte a été publié originellement le 31 octobre 2012 sur le site du Voir.

 

À l’Halloween les enfants jouent à avoir peur. En fait ils jouent avec leur peur, pour apprivoiser un sentiment qu’ils connaissent bien mais dont ils ignorent l’origine. Ignorer quel terrible monstre ou quel zombie terrifiant se cachera derrière une porte mais comprendre, en même temps, qu’il s’agit d’un code, d’une mascarade, constitue l’une des multiples étapes de l’enfance qui se construit.

L’ignorance et l’incertitude que vit l’enfant face à ce qu’il trouvera derrière les décors macabres de l’Halloween demeurent, pour nous tous, les deux causes profondes de nos peurs.

Ça n’est pas pour rien qu’il existe littéralement une « industrie de la peur. » On utilise l’ignorance du consommateur et l’incertitude face à laquelle il se trouve pour lui vendre des produits d’assurance ou d’épargne. De la même manière, les entreprises comme les organisations publiques sont bombardées de produits et services visant à atténuer ou à maîtriser les risques qui les guettent.

Cette « industrie » est basée sur une rhétorique, voire une idéologie – c’est le marketing de la peur, en quelque sorte. Mais la peur est un outil du pouvoir au sens large depuis la nuit des temps. Machiavel a bien démontré comment elle pouvait être une arme politique de soumission. À sa suite, Hobbes avançait que l’État politique protégeait ses citoyens contre la peur constitutive de l’état de nature (dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme »).

La logique du pouvoir de la peur fonde également les structures des relations économiques. Il ne s’agit pas uniquement de rhétorique mais de la dynamique même du fonctionnement de nos économies. Les relations économiques étant également des relations de pouvoir, elles intègrent ainsi la peur dans leur dynamique.

L’évolution du capitalisme se nourrit d’une « pulsion de mort » qui le pousse à détruire et à s’auto-détruire, ce qui le pousse à une logique de croissance (sans croissance, pas de capitalisme, c’est donc la mort). [1] Cette pulsion de mort qui traverse nos relations économiques se nourrit de la peur intrinsèque qu’elle charrie.

À l’instar de la peur enfantine face aux montres et aux zombies, la peur économique se fonde à la fois sur l’inconnu et l’ignorance. Or, ces éléments sont à la base même de nos relations économiques. Si nous évoluions dans un monde à 100% certain, munis d’une connaissance parfaite, il n’y aurait plus aucune relation économique possible : nous serions de parfaits petits robots.

Ainsi, les relations de pouvoir économique se basent sur cette peur : par exemple, vous ne quitterez pas un emploi qui vous satisfait moyennement parce que vous avez peur de ne pas en trouver un autre. Inversement, certaines entreprises jouent sur la peur (de la délocalisation ou de la concurrence étrangère, par ex.) pour imposer des conditions de travail à leurs employés.

Mais plus fondamentalement, la complexité croissante du monde économique accentue à la fois l’incertitude – par la multiplication des risques – et notre ignorance, notre mauvaise maîtrise de l’information. Conséquence : malgré le « progrès » que nous avons connu depuis les débuts du capitalisme, nous n’avons jamais vécu dans un monde aussi incertain et terrifiant.

Nous nous soumettons à cette peur, à cette anxiété. Tocqueville a bien montré que cette soumission repose sur le désarroi de la « foule solitaire » – dans les sociétés démocratiques, la peur vient d’en bas, nul besoin d’un tyran. La peur de la foule solitaire nous force à nous assujettir au pouvoir. À l’angoisse liée à l’incertitude et à l’inconnu, nous préférons nous soumettre aux dictats de la croissance économique, de la performance, des gains de productivités, de l’enrichissement et d’une carrière – aux oukases de l’idéologie de marché.

Entre deux maux, nous choisissons le moindre. La sujétion plutôt que la peur.

Puisque la peur est nourrie par l’incertitude et l’ignorance, pour diminuer la première il faut contenir et atténuer les secondes. Pour reprendre les mots du discours d’investiture de Roosevelt en 1933, au cœur de la pire crise que le capitalisme n’ait alors connu, la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même.

Réduire l’incertitude n’est pas à la portée facile de nos actions individuelles, mais elle est néanmoins possible, ne serait-ce qu’en des liens de solidarité qui dépassent les rapports marchands.

En revanche, réduire notre ignorance est à portée de main. Il n’en tient qu’à nous de mieux nous informer, de mieux comprendre les ressorts de l’économie dans laquelle nous vivons. Nous devons, comme nous l’avons fait dans notre enfance, démystifier et démythifier les relations de pouvoir économique auxquelles nous nous soumettons pour espérer nous en libérer un jour.

 

[1] Voir à ce sujet  Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Paris, Albin Michel, 2009.

N.B.: Ce texte a été préparé en vue d’une entrevue que j’ai donnée samedi dernier à l’émission « Le grain de sable » sur les ondes de CKRL. On peut entendre l’émission sur son site web.