La charte des distractions (vidéo)

En réponse à la « Charte des valeurs » proposée par le gouvernement du PQ, trois médias indépendants, Les Alter Citoyens, GAPPA et 99%Média s’unissent pour réaliser un documentaire sur les véritables problèmes qu’occulte cette politique: « La charte des distractions« . Il sera présenté début 2014. J’ai eu l’honneur d’être interviewé dans le cadre de cette production.

En attendant, voici un petit « teaser » pour vous mettre l’eau à la bouche.

 

Hernie fiscale

NB: ce texte a été publié originellement le 11 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Maintenant qu’il est au pouvoir, mais sous la haute surveillance des deux principaux partis d’opposition, le PQ s’empressera de faire adopter des mesures qui le démarqueront de ceux-ci. Dès le premier jour, il a promis d’annuler l’essentiel de la hausse des droits de scolarité et de suspendre l’application de la loi 12. Cette déclaration ne visait rien d’autre qu’à affirmer son positionnement sur l’échiquier politique et à afficher, sans qu’il n’en coûte grand chose, la teinte progressiste de sa vision politique.

Il semble clair que le gouvernement Marois s’engagera rapidement à concrétiser sa promesse de hausser l’impôt sur le revenu des contribuables gagnant plus de 130 000 $ à un taux dépassant les 50%. Même si le budget ne sera déposé qu’au printemps prochain, il semble fort probable que le PQ essaiera de capitaliser médiatiquement sur cette question dès la rentrée parlementaire. Parce qu’il semble a priori noble et juste de taxer les plus riches de la société.

Or, cette mesure n’est pas progressiste, elle est populiste.

Elle fait miroiter deux faussetés. En s’attaquant à un faux problème, on détourne nécessairement l’attention des véritables.

La taxation poursuit deux objectifs : financer les services publics et assurer une plus juste distribution des revenus.

D’une part, si on cherche à mieux financer les revenus de l’État c’est qu’on désire engranger davantage de revenus. Or, moins de 3% des contribuables au Québec gagnent un revenu de plus de 130 000$. Pas besoin d’être économiste pour comprendre que l’impact sur les finances publiques sera modeste. Imposer les plus riches, c’est comme taxer le caviar : ça passe très bien dans la grosse majorité de la population qui n’a pas les moyens de s’en payer mais ça ne rapporte pas grand chose à l’État.

Mais, deuxième fausseté, c’est justement parce que cette mesure est politiquement populaire auprès du plus grand nombre – par définition, elle ne touche pas 97% des contribuables – qu’elle participe du populisme le plus crasse. Taxons ces décadents qui s’empiffrent de caviar et le bon peuple considérera justice rendue. On donnera l’impression d’apaiser les frustrations exacerbées par les mouvements Occupy et autres casseroles du monde sans rien régler. Définition même de la démagogie et du populisme.

En quoi cela atténuera-t-il la pauvreté endémique et croissante de nombre de familles défavorisées et de modestes travailleurs? En quoi cela augmentera-t-il les revenus de la majorité de la population qui stagnent depuis 30 ans? En quoi cela permettra-t-il d’assurer le développement économique des régions du Québec exsangues de l’exploitation sauvage de leurs richesses?

En rien.

Non seulement l’impact sur les revenus de l’État sera minime, mais ses effets sur la justice distributive seront aussi très limités, voire nuls.

Par cette mesure, le PQ stigmatise les soi-disant « riches » en manipulant le ressentiment de l’immense masse des exclus, des modestes travailleurs et des familles de la classe moyenne. La CAQ et le PLQ s’insurgeront contre une soi-disant menace à la création de richesse et à l’exode des détenteurs de capitaux, comme on l’a déjà entendu ces derniers jours dans les médias. Pourtant, cela ne fera qu’enrichir quelques comptables et fiscalistes qui trouveront des astuces afin d’atténuer les effets d’une telle hausse de l’impôt de leurs clients.

Or, le problème est ailleurs.

Selon ses propres évaluations, Revenu Québec n’est pas en mesure de récolter environ 3,5 milliards de dollars par année en taxes et impôts qui lui échappent par la fraude, l’évasion fiscale et autres entourloupettes, soit environ l’équivalent de son déficit annuel. Je souligne : l’équivalent du déficit annuel du gouvernement, cette plaie qui irrite la droite comme la gale à son coude.

Dans la dernière campagne électorale, aucun des trois partis occupant maintenant la presque totalité des sièges au Salon bleu n’a serait-ce qu’effleuré ce problème gigantesque. Depuis quelques années, le gouvernement s’attaque à la question, en augmentant les effectifs dédiés et en diffusant des publicités. Mais encore là, on ne s’en prend qu’à la partie congrue du problème. Traquer la coiffeuse ou le plombier qui se font payer en liquide pour éviter de récolter les taxes semble simple justice. Mais qu’en est-il de l’évasion fiscale structurée, de la multiplication des astuces juridiques et fiscales pour échapper au fisc?

On s’occupe de la frange du problème pour flatter les bons sentiments de la majorité. Cette campagne électorale aura démontré que les principaux partis ne proposent à peu près aucune vision des enjeux de fond auxquels nous faisons face à long terme : environnement, déclin régional, endettement public et privé catastrophiques, choc démographique, arts et culture, science et innovation…

En lieu et place on propose des petites mesures populistes qui ne régleront rien et qui participent bien davantage du marketing que de la vision politique. Les mains liées par la CAQ et le PLQ, le gouvernement Marois devra faire preuve d’un courage politique immense et d’une vision très forte s’il désire véritablement démontrer qu’il est progressiste. Ce dont il n’a manifestement pas fait la preuve au cours de la campagne électorale, surfant sur des promesses légèrement populaires et largement populistes.

Le client a toujours raison

NB: ce texte a été publié originellement le 5 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Une certaine gauche un peu fruste s’obstine à condamner en bloc notre système économique en le qualifiant de « néolibéral. » Ce type de diabolisation ne mène à rien d’autre qu’à une simplification à outrance de la réalité. Car au final, elle ne nomme rien.

Or, l’idéologie soutenant le système économique dans lequel nous vivons est constituée d’un ensemble complexe de partages de pouvoirs, de référents symboliques et, surtout, de discours. Parmi ceux-ci, celui qui éclaire le mieux le résultat des élections générales du 4 septembre au Québec est sans contredit l’obsession managériale.

Au cours des trois ou quatre dernières décennies, le discours propre au management s’est imposé peu à peu dans toutes les sphères de l’activité humaine. Il est possible, en ce début de 21e siècle, d’affirmer sans rire que les jeunes enfants doivent développer leur leadership ou d’évaluer les coûts-avantages – financiers, émotionnels, quand ce n’est pas environnementaux – d’avoir des enfants.

On ne parle pas tant d’économie dans les débats politiques: on y discute des qualités de gestionnaires des partis et élus. Les engagements électoraux ne sont pas tant des propositions de politiques économiques qu’un portefeuille de produits offerts avec les techniques marketing les plus classiques.

Il serait facile de prétendre qu’en votant à près de 60% pour la CAQ et le PLQ, près de deux tiers des électeurs ont voté pour le «néolibéralisme». Il semble plus juste d’affirmer que 90% des électeurs ont voté pour une vision managériale de la politique – en y ajoutant les votes pour le PQ. Car au-delà du fait que les trois principaux partis se distinguent en se situant légèrement à droite et à gauche de notre extrême centre historique, ils n’ont tenté rien d’autre, au cours de cette campagne comme dans leurs plateformes ou l’ensemble de leurs interventions, que de convaincre l’électorat de leur capacité à bien gérer l’appareil étatique ou l’ensemble de l’économie. À être efficace et à offrir le meilleur portefeuille de produits électoraux.

Au final, puisqu’on se situe sur le terrain du management, on cherche à séduire un maximum de clients en offrant la plus large gamme de produits possible. En management, on appelle ça de la segmentation de marché: quelques millions ici pour les familles de la classe moyenne, quelques millions par là pour les entrepreneurs, et ainsi de suite.

L’aboutissement de cette obsession managériale se constate dans un clientélisme politique généralisé.

Même les partis nettement marqués à gauche comme Québec solidaire ne sont pas épargnés par ce zeitgeist. QS propose un bouquet varié de produits politiques qui, comme c’est le cas pour le PQ, la CAQ ou le PLQ, se ramènent à dépenser plus ou moins dans tel secteur ou à imposer plus ou moins tel type de richesse économique.

Arrivé le scrutin, l’électeur se retrouve comme face à un ensemble de catalogues de Noël: fera-t-il ses emplettes chez Sears, Eaton ou La Baie? – pour reprendre des exemples d’un temps presque révolu.

On est loin d’une vision cohérente des politiques économiques. On reconnaît le logo de La Baie à chaque page du catalogue, mais à l’intérieur les produits sont similaires. S’ils se distinguent, ça n’est que très marginalement.

Au risque d’être caricatural, si QS n’a pas réalisé un meilleur score au scrutin, c’est que l’évaluation des électeurs à l’égard de son programme électoral passe par la même grille d’analyse: on y voit plus de dépenses publiques, une allocation des ressources publiques différente et davantage de taxes et d’impôts. Pas une vision du monde, pas un projet de société.

Un des rares partis à faire exception à cette règle est peut-être Option nationale, qui propose un programme politique basé sur de grandes orientations stratégiques en matière de développement politique davantage que sur un catalogue de produits cherchant à satisfaire le client.

Outre les questions de notoriété et de visibilité médiatique, malgré la présence de Françoise David au débat des chefs et des campagnes tous azimuts de la part de QS et de ON, les lendemains de veille des deux partis de gauche du Québec seront difficiles. Ils n’ont récolté à eux deux que 346 000 voix – ON n’ayant reçu que 28 000 bulletins de plus en sa faveur que ceux qui ont été rejetés. Dans cette recherche du gestionnaire le plus efficace et qui en donne plus pour son argent au client, QS fait peur parce qu’il veut dépenser et taxer davantage et on perçoit ON comme un bon vendeur sympathique mais qui ne nous parle pas de ses produits ni de leur prix.

Dans l’ensemble, nous sommes coincés, au Québec comme ailleurs, dans cette logique de gestion et de marketing. Ça n’est donc pas tant au « néolibéralisme » triomphant que près de quatre millions d’électeurs ont accordé leur vote. Pas étonnant que le vote se soit réparti de manière aussi égale entre les trois finalistes: entre les catalogues Sears, Eaton et La Baie de mon enfance, il y avait peu de différence. Et les trois magasins se partageaient le marché à peu près équitablement. Ainsi en est-il du PQ, du PLQ et de la CAQ.