Craquelures sociales

NB: ce texte a été publié originellement le 27 avril 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Symptôme d’un système économique en déroute, le taux de chômage des moins de 25 ans avoisine les 60% en Grèce et en Espagne. L’économie est moribonde et aucune reprise ne semble poindre à l’horizon. Même des économies performantes comme la Grande-Bretagne, la Suède ou la Finlande ont des taux de chômage chez les jeunes dépassant les 20%. La Grande-Bretagne, justement, la sixième économie du monde, pourrait tomber ces jours-ci dans sa troisième récession depuis le début de la crise financière de 2008 – du jamais vu dans l’histoire du capitalisme.

On est légitime, dans ce contexte, de se demander pourquoi il n’y a pas de révolution dans ces pays. J’entends par là une «vraie» révolution, comme la française de 1789 ou la russe de 1917. Quoi? Faut-il que le peuple crève à ce point de faim pour se révolter? L’explication réside peut-être dans ce mot, justement: la révolte, mais non la révolution. Depuis le début de la crise, les mouvements de révolte et d’indignation se sont multipliés un peu partout sur la planète. Des indignados aux mouvements Occupy, de nombreux mouvements de révoltés ont fait la une ces dernières années – y compris notre mouvement des carrés rouges au Québec. On a dénombré 750 mouvements d’indignés dans le monde. En décembre 2011, au plus fort des démonstrations du mouvement, un sondage montrait qu’environ la moitié des Américains appuyaient le mouvement Occupy Wall Street, et 77 % d’entre eux croyaient que les gens les plus fortunés avaient trop de pouvoir. Le trois quarts des Américains! Ça n’est pas rien.

utopies sociales
 

Pourtant: cela a-t-il changé, change-t-il, quoi que ce soit à la marche du monde? Des manifestations de révolte et d’indignation ne sont-elles rien d’autre qu’une expression du spectacle sans conséquences politiques réelles? C’est la question que posent nombre d’ouvrages publiés sur les mouvements Occupy et sur la grève étudiante. Taper de la casserole et arborer un carré rouge paraît futile face aux catastrophes économiques et sociales de la crise et très loin d’une quelconque révolution qui pourrait changer véritablement le cours des choses.

Le sociologue américain Erik Olin Wright nous offre des clefs pour identifier les facteurs de succès du changement social, dans Envisioning Real Utopias («Envisager (imaginer?) des utopies réelles»). Cet ouvrage, que je considère très important, est divisé en trois grandes parties. D’abord un constat relativement classique démontrant que le capitalisme contemporain ne fonctionne pas, en ce qu’il crée des distorsions majeures et a des impacts sociaux évidemment néfastes. Dans un deuxième temps, l’auteur propose la mise en place de nouvelles institutions – ou, à tout le moins, la réforme des institutions existantes – permettant une plus grande égalité et une véritable liberté démocratique. L’essentiel des réformes que Wright propose tourne autour du concept d’économie sociale que nous connaissons bien au Québec. De fait, plusieurs analyses de l’ouvrage sont consacrées aux expériences québécoises, notamment au Fonds de solidarité de la FTQ, au Chantier de l’économie sociale ou au Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996. Pour ce spécialiste des classes sociales et des transformations économiques, l’économie sociale offre, en ce début du 21e siècle, la voie privilégiée qui permet d’atteindre cette utopie réelle d’égalité et de liberté.

Mais c’est la troisième partie de l’ouvrage qui me semble la plus utile pour comprendre et analyser l’impact des mouvements sociaux actuels. Trois voies sont envisagées afin de dépasser le capitalisme contemporain: la «rupture» (c’est-à-dire la révolution), la «métamorphose symbiotique» (c’est-à-dire le changement de l’intérieur) et le «changement interstitiel». L’auteur privilégie le deuxième mouvement – la réunion de coalitions des forces sociales afin d’utiliser l’État comme agent de changement. Cette stratégie s’appuie sur les forces dominantes – que l’auteur identifie à la bourgeoisie, terme vieilli qui ne rend pas compte des multiples configurations de la réalité des pouvoirs économiques et politiques contemporains – afin de favoriser une «adaptation évolutive» du système économique.

En ce sens, la métamorphose évolutive ne rend pas compte, à mon sens, de la capacité des mouvements sociaux qui ont émergé depuis le début de la crise économique à changer le cours des choses. Avec justesse, Wright montre que la révolution, la rupture radicale, peut difficilement advenir dans le monde globalisé et interconnecté que nous connaissons. La force des pouvoirs dominants s’appuyant sur les technologies et la puissance des communications empêche l’émergence de mouvements révolutionnaires. En revanche, le changement interstitiel, qui cherche à créer des brèches – des interstices, des craquelures – dans le système existant afin de le fragiliser et, à terme, de le transformer, me semble la seule voie possible. Car, est-il possible de s’appuyer sur un pouvoir dominant afin de le transformer? La confiance que porte l’auteur envers l’économie sociale me paraît un peu naïve. Travailler en périphérie des sphères d’influence et de contrôle du pouvoir institutionnalisé, à l’écart de l’État, permettrait de les modifier profondément.

Je demeure optimiste. Les mouvements Occupy et de tous les indignés du monde ne se réduisent pas à taper de la casserole ni à porter un carré rouge. À travers les diverses assemblées autonomes de quartier, les discussions entre citoyens engagés et autres mouvements grassroot, ils créent – littéralement – la possibilité d’une rupture fondamentale avec un monde qui n’en finit plus de bulldozer l’humanité en l’humain.
Envisioning Real Utopias, par Erik Olin Wright (Verso, 2010, 294 p., ISBN 978-1-84467-617-0, 33,50$).

Limiter les dégâts

NB: ce texte a été publié originellement le 17 mars 2013 sur le site du Voir.

 

« Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant »

– Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958)

 

C’est un compliment sous forme d’insulte. Ou l’inverse. Marie-Christine Lemieux-Couture me lance régulièrement : « espèce de social-démocrate » – généralement sur un ton mi-excédé, mi-amusé. Cela sous-entend que j’adopte une posture idéologique fade, consensuelle et, surtout, qui avalise le statu quo et perpétue les structures de domination économique et politique du capitalisme.

À l’inverse, j’ai eu parfois la maladresse de ridiculiser, du moins aux yeux de Marie-Christine, une « certaine gauche » radicale (l’anarchisme, par exemple) en la qualifiant d’utopique et d’irréaliste. Ces propos ont parfois blessé Marie-Christine car ils semblent condescendants et méprisants envers sa propre pensée politique.

Au-delà de ces (petits) différends entre deux amis, cela illustre des oppositions fondamentales dans la philosophie politique des transformations sociales et économiques. Depuis deux ans – avec l’apparition des mouvements des indignados et de Occupy Wall Street – les mouvements de protestation divers et variés se sont multipliés un peu partout dans le monde. Rêvent-ils au Grand Soir révolutionnaire ou cherchent-ils simplement à réformer le capitalisme, plus ou moins profondément ? Les carrés rouges du printemps dernier au Québec, conspués par certains chroniqueurs, étaient-ils ces radicaux excessifs cherchant à renverser l’ensemble d’un système ou leur discours n’était que l’expression de frustrations circonstancielles ?

À une époque où les catastrophes de toute nature se généralisent, où les tensions sociales et économiques semblent insoutenables, il me semble urgent de réfléchir non seulement aux objectifs que nous désirons atteindre mais aussi aux moyens à mettre en œuvre. De l’importance du dialogue entre les visions en apparence opposées entre le soi-disant radicalisme de Marie-Christine et mon consensualisme mou.

Les avant-gardes réformistes

Est-ce que les positions politiques et idéologiques « radicales » seraient à l’avant-garde des transformations sociales ? Les revendications syndicales de la fin du 19e siècle ou celles des suffragettes au début du 20e, alors perçues comme radicales, furent par la suite intégrées au corps social et politique. C’est que le capitalisme a cette formidable capacité à se renouveler constamment et à intégrer les mouvements s’opposant à son développement. « Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant » comme l’écrit G.T. di Lampedusa, dans Le Guépard (1958). [1] Les élites contrôlant le pouvoir économique et politique ont intérêt à reproduire les structures de pouvoir – le moyen le plus efficace pour y arriver étant d’assimiler et de digérer tout mouvement pouvant les fragiliser :

l’avènement du capitalisme flexible a accru l’importance, pour ces élites, de se servir des mouvements sociaux à des fins reproductrices. Désormais, tout doit changer pour demeurer pareil à tous moments. Les élites contemporaines vivent alors de leur capacité à se servir de la « révolution permanente » du capitalisme générée par l’innovation et la concurrence. [2]

Prenons un exemple simple : le café équitable. À la fin des années ’80, lorsque j’ai débuté mes études à l’Université de Montréal, un des rares endroits où l’on pouvait acheter du café équitable était le café étudiant du département d’anthropologie au 3e étage du pavillon Lionel-Groulx. Un bien alors consommé quasi exclusivement par quelques barbus pelleteurs de nuages est devenu, à peine quelques années plus tard, disponible dans toutes les grandes surfaces. Le consommateur lambda achète aujourd’hui son café équitable et sa bonne conscience dans des commerces appartenant à d’immenses oligopoles de la consommation capitaliste. Le capitalisme a parfaitement récupéré l’avant-garde des barbus du café d’anthropologie.

Le capitalisme doit créer en continu de nouveaux territoires afin de poursuivre sa croissance. Soit (a) il étend son emprise sur des marchés jusque là inexplorés (le cas du caf équitable, par ex.) ou (b) il détruit des marchés existant pour en créer de nouveaux (les gadgets électroniques, par ex.). Joseph Schumpeter a nommé cette dynamique la « destruction créatrice », un processus

qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. [3]

Il serait présomptueux de prétendre que le capitalisme soit en mesure d’absorber l’ensemble des mouvements sociaux antinomiques à sa croissance. Les oppositions les plus « radicales » à sa marche historique sont tout simplement écrasées par le pouvoir économique, politique et idéologique – particulièrement les plus marginales d’entre elles. En revanche, à partir du moment où un nombre suffisamment grand d’adhérents partagent un désir de transformation sociale et que les intérêts capitalistes y trouvent leur compte, ce dernier trouvera une manière de récupérer ce désir, généralement en l’édulcorant et en s’auto-réformant à l’avantage de sa survie.

Les utopies réalistes

Il en va de même des transformations les plus radicales du système économique et politique – des révolutions. De fait, les grandes révolutions dans l’histoire ont presque toutes été menées par un groupe ayant un pouvoir d’influence suffisamment grand pour obtenir la légitimité symbolique de porter le changement. La vision romantique selon laquelle des avant-gardes éclairées et opprimées (Che Guevara, par ex.) réussissent à révolutionner le cours des choses ne tient pas la route. L’historien économique Shepard Clough, dans un article important de 1952, s’oppose à cette « doctrine, très répandue, qui considère les parties non privilégiées d’une société comme sources de transformations ». En général, note-t-il, « les groupements non privilégiés ont rarement pu provoquer des transformations avant qu’ils eussent obtenu, dans une certaine mesure, force et autorité. » [4]

Cela se vérifie d’autant en ce début du 21e siècle. L’éclatement des revendications sociales et politiques, qui ne trouvent désormais désagrégées – les grands parapluies idéologiques participant plutôt d’un corporatisme conventionnel – ne permet plus l’espoir d’un quelconque Grand Soir porté par les classes sociales opprimées rêvant d’étêter les puissants. La globalisation, caractérisée par la mobilité extrême de plusieurs pans de notre société (mobilité de la production, du travail, des capitaux, de l’information, etc.) couplée à l’uniformisation idéologique et culturelle à laquelle s’ajoute une hyperindividuation castre tout désir et toute volonté de révolution « radicale ». Aux groupes non privilégiés échappe la possibilité d’un tel changement radical par la dynamique même de la globalisation capitaliste. À l’opposé, en quelque sorte, une réforme de l’intérieur semble tout aussi stérile : la puissance même de la dynamique historique du capitalisme en fera une bouchée et l’intégrera avec autant de facilité que la puissance de son hégémonie n’a plus de bornes.

Reste donc, entre la révolution drastique et le réformisme graduel à trouver une troisième voie. Dans un des livres les plus importants publiés ces dernières années en sociologie politique, Erik Olin Wright offre une telle avenue, en proposant « d’envisager des utopies réelles » (Envisoning Real Utopias). [5]

Si les révolutionnaires cherchent le succès de leur entreprise en confrontant le pouvoir et que les réformistes, en collaborant avec le pouvoir, le succès du changement social passe, selon lui, par les « transformations interstitielles ». Ces transformations ignorent le pouvoir et bâtissent des avenues alternatives à l’extérieur des institutions de l’État et de l’économie capitaliste. Les « interstices » fragilisent l’ordre établi, l’érodent petit à petit, pour, à terme, en arriver à son effondrement.

S’ensuit la possibilité des « utopies réelles » – la possibilité de créer des formes institutionnelles inédites :

The best we can do, then, is treat the struggle to move forward on the pathways of social empowerment as an experimental process win which we continually test and retest the limits of possibility and try, as best we can, to create new institutions which we will expand those limits themselves. In doing so we not only envision real utopias, but contribute to making utopias real. [6]

Limiter les dégâts

Face à un monde traversé d’incertitudes fondamentales, il y a urgence de limiter les dégâts. Les interstices que creusent nombre de mouvements sociaux dans l’édifice des pouvoirs économiques et politiques permettent d’envisager un monde qui limite les dégâts du réchauffement climatique, des injustices sociales et du cul-de-sac du développement technologique. Les cinq crises majeures que nous vivons – climatique, alimentaire, financière, de justice sociale et d’innovation – se télescopent dans un scénario catastrophe qui nécessitent un ensemble de réponses pragmatiques, immédiates et opérationnelles.

Est-ce à dire que les remises en question « radicales » ne sont pas fécondes et irrémédiablement vouées à l’échec ? Peu s’en faut. Par contre, pour assurer leur efficacité, elles devront trouver le chemin de la légitimité symbolique dans l’espace public qui leur permettra de s’inscrire dans un réseau d’influence qui change les choses.

J’ai pris soin de ne pas définir jusqu’à maintenant le terme « radical » – terme politique péjoratif aux yeux de nombre de commentateurs de droite. À mon sens, comme en arithmétique, le radical cherche à extraire la racine des choses. Le « radicalisme » de Marie-Christine dérange en ce qu’il nous ramène aux origines d’un certain désir de transformation radicale de notre société. À nous de lui laisser sa place sans qu’il ne soit récupéré par un espoir de changement édulcoré comme l’a été le café équitable des étudiants d’anthropologie de ma jeunesse par les Loblaws de ce monde.

 

[1] Cité par Laurent Matthey et Olivier Walther (2007), « Avant-gardes et élites : agents de reproduction ou de transformation de la société ? Une présentation », Articulo – Journal of Urban Research [En-ligne], vol. 3, http://articulo.revues.org/745.

[2] Id., § 4.

[3] Joseph A. Schumpeter (1942), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris: Payot, 1990, pp. 116-117.

[4] Shepard B. Clough (1952) « Présentation d’une théorie des transformations sociales », Revue économique, v. 3, p. 843.

[5] Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias, Londres, Verso, 2010.

[6] Id., p. 373, in fine.

Les révolutions ne nous ont jusqu’ici apporté que défaites…

Joli « stop-motion » inspiré de Claire Diterzi et de Marcial di Fonzo Bo.

Les révolutions ne nous ont jusqu’ici apporté que défaites mais ces échecs inévitables sont précisément la caution réitérée de la victoire finale.

Rosa Luxembourg, Berlin 1919

La révolution n’est pas un chuchotement

Ça se passe de commentaires, j’aime, point.

While they’re standing in the welfare lines
Crying at the doorsteps of those armies of salvation
Wasting time in unemployment lines
Sitting around waiting for a promotion

Don’t you know you’re talking about a revolution
It sounds like a whisper