Plus ça change plus c’est pareil

NB: ce texte a été publié originellement le 4 mai 2013 sur le site du Voir.

 

Mon ami Éric Robertson, un militant de la première heure, publie aujourd’hui cette récapitulation d’événements récents qui (notamment le 1er mai) ressemblent tous à des abus de langage, de pouvoir ou de bêtise… Je me permets de les partager avec sa permission:

 

Tandis que La Presse lance sa nouvelle plateforme de publicités interactives, que Lysiane Gagnon étend sa bêtise sur la place publique sans la moindre retenue et que TVA vous informe sur un rassemblement de roux, les médias alternatifs démontraient cette semaine leur nécessité indéniable en faisant… ce qu’ils font chaque semaine.

Le soir du 30 avril avait lieu, peu après 23h à la Place Émilie-Gamelin, un rassemblement dansant à l’occasion de la journée internationale des travailleurs et travailleuses.

Mario Jean/MADOC y a réalisé ce magnifique court-métrage.

Biron Desbois, militant et reporter indépendant, y a capté ces scènes illustrant bien l’ambiance festive de la soirée, la réaction prévisible du SPVM et leur refus de respecter leur propre code de déontologie, dans cette vidéo.

Pour ceux et celles qui ne connaissent pas M. Desbois, je vous invite à lire ce témoignage particulièrement marquant qu’il a signé suite à son arrestation, et torture, par le SPVM le 15 mars dernier, sur cette page Facebook.

Le lendemain, peu après 18h, se rassemblaient devant l’Hôtel de Ville de Montréal deux contingents séparés pour la marche annuelle anticapitaliste du 1er mai. Dès leur arrivée, les groupes d’intervention du SPVM initiaient une première de deux souricières. Quelques minutes plus tard, le SPVM ouvrait une voie à travers laquelle la foule dû quitter. La raison de ce relâchement a étée captée par Biron Desbois dans cette vidéo.

Au même moment, une médic se faisait foncer dessus par un policier, alors qu’elle scandait « l’usage de la force n’est pas nécessaire » – ce qu’on peut constater dans cette vidéo.

Au total, ce sont 6 médics qui seront arrêtéEs le 1er mai. Une fois la foule déplacée sur De la commune, le SPVM a procédé à la deuxième et dernière souricière. L’ensemble des événements fut capté et diffusé par plusieurs médias alternatifs, dont CUTV et et Mario Jean/MADOC.

99%Média a diffusé en direct, dès 18h, le début du rassemblement, la souricière initiale, la pléthore d’abus qui y ont eu lieu, la seconde souricière, la pléthore d’abus qui y ont eu lieu, l’arrestation du caméraman ainsi que le voyage en autobus jusqu’au Centre Opérationnel Est du SPVM, plus de 6 heures après le début de la diffusion. L’archive complète est ici.

Pendant qu’avait lieu cette même souricière, le journaliste indépendant Moïse Marcoux-Chabot réalisait cette entrevue pour le moins surprenante avec le “collabo” le plus célèbre du Québec, Sylvain Fillion.

D’autre citoyenNEs présent ont capté et diffusé plusieurs séquences révélatrices sur les méthodes de gestion de foule du SPVM, dont:

Une jeune femme frappée au visage par un bouclier pendant qu’elle note des matricules.

Un petit groupe intimidé et brutalisé par des policiers à vélo qui hurlent de circuler… pendant que le groupe circule sur le trottoir.

Biron Desbois a capté cette scène où un policier lui lance « M’a t’en faire une liberté de presse » peu avant qu’un autre le matraque sauvagement.

Un court-métrage choc fut également produit à la suite de ces événements, demandant, avec raison, si nous allons attendre qu’il y ait un mort avant de réagir.

Le journaliste indépendant Simon Van Vliet était également sur les lieux, arrêté et conduit au Centre Opérationnel, tel que détaillé dans ce témoignage essentiel.

Le lendemain matin, le jeudi 2 mai, le SPVM intervenait auprès d’une « manifestive » d’élèves d’âge primaire prétextant qu’aucun itinéraire n’avait été fourni par ces derniers… qui traversaient d’un coin de rue à l’autre, au feu vert, accompagnés de leurs parents. La nouvelle fit rapidement le tour des médias sociaux, à un point tel où le SPVM s’empressa de nier la chose, contredisant les témoins et journalistes sur place. Le résumé des événements par Éric.

Pendant ce temps, Moïse Marcoux-Chabot poursuit son enquête troublante sur les grenades assourdissantes utilisées par la police de Montréal sans le moindre soucis pour les règles de sécurité de base. Attention, certaines images pourraient choquer.

La semaine précédente, l’Association des Juristes Progressistes publiait ce rapport accablant sur les abus policiers du Printemps Érable.

… rapport ayant suffisament marqué Lysiane Gagnon pour qu’elle signe ce cri d’alarme face à ces abus

Plus ça change, plus c’est pareil.

Partager l’horreur

NB: ce texte a été publié originellement le 3 avril 2013 sur le site du Voir.

 

Les médias soi-disant « sociaux » nous permettent de partager dans notre réseau de contacts des photos de chatons, des citations fleur bleue sur fond d’arc-en-ciel et de licornes, des vidéos rigolo ou des articles et billets de blogue. Ce faisant, nous donnons, dans nos cercles, un écho plus ou moins important à des propos qui auraient, autrement, mérité aucun intérêt notable.

Lorsque je partage un article complètement débile, est-ce que je participe à la diffusion d’idées qui ne mériteraient que le silence ? C’est la question que je me pose à chaque fois. Dénoncer en diffusant ces propos ? Ou : simplement porter à la lumière du jour l’existence d’une réalité autrement passée sous silence et partagée par une fange de la société ?

Je me pose la question depuis que ces réseaux existent. Trois postures morales sont possibles : (1) je donne du crédit à des imbéciles finis, (2) je dénonce, en « partageant » ces publications leur caractère malsain et je contribue, ainsi, à une certaine indignation vouée à faire évoluer les choses ou (3) j’amplifie une espèce de chasse aux sorcières inversée et je conforte ma gang dans ses certitudes.

À preuve deux petits événements qui ont fait du bruit sur les médias sociaux ces derniers jours.

D’abord un billet sur le blogue « Les amis de la vérité » – « un blogue pour les amoureux du christianisme, du conservatisme, de la moralité et de la liberté. Libérons nous d’un Québec athée, gauchiste et anti-canadien ! » comme l’indique son slogan. Ce billet, « Sexe faible, gouvernement faible, » cherche à démontrer que le parti québécois au pouvoir « fait preuve, à l’image de celle qui le dirige, d’une mollesse toute féminine. »

Ensuite, l’arrestation et la mise en accusation d’une jeune femme de 20 ans, Jennifer Pawluck, par le corps policier de Montréal pour avoir partagé sur son compte Instagram la photo d’un graffiti représentant le porte-parole de ladite police avec une balle dans le front, pour cause de harcèlement.

Dans les deux cas, d’un simple clic de souris, on porte sur la place publique des événements et des propos relativement anodins, voire marginaux. Mais quels en sont les impacts ?

En partageant le billet de ce groupuscule chrétien fondamentaliste, on m’a reproché de leur donner de la visibilité alors qu’on devrait les ignorer. Parallèlement, Jennifer Pawluck a tout simplement partagé la photo d’un graffiti présent dans l’espace public et se retrouve avec une accusation au criminel. Donc : elle est potentiellement une criminelle.

J’ai l’impression qu’on assiste à une redéfinition fondamentale de notre rapport à la symbolique politique, dans ces deux cas.

Le danger majeur est celui du troupeau. On reste entre nous, on partage des machins sur Facebook et sur Twitter, et on se tape dans le dos sans se soucier de nouer un véritable dialogue dans l’esprit de la délibération démocratique. Dialogue de sourds, tout simplement. Par exemple, Éric Duhaime, dont l’émission a des cotes d’écoute désastreuses, apparaît souvent dans mes fils de médias sociaux, démonisé par mes « amis » gauchistes. De la même manière, j’y ai contribué en partageant ce billet de chrétiens fondamentalistes.

D’autre part, il y a un autre danger : se croire victime et, ce faisant, alimenter un discours destructeur envers nos semblables, nos institutions et notre capacité à construire un vivre-ensemble meilleur. Est-ce que Jennifer Pawluck a véritablement désiré la mort du porte-parole de la SPVM ? Bien évidemment que non. Elle n’a fait que publier la photo d’un graffiti. Mais par associations d’intentions, le pouvoir institutionnel la rend potentiellement coupable de miner nos institutions.

Car dans les deux cas là est la pente glissante : donner du crédit à ce qui n’est que passif. À ce qui n’est que dette envers le dialogue démocratique. Je ne sais toujours pas s’il est légitime d’offrir une visibilité à des propos autrement marginaux. Mais une chose me paraît certaine : que la publication par Jennifer Pawluck d’une photo d’un graffiti dessiné dans l’espace public lui vaille des charges criminelles me semble une dérive insoutenable, peu importe son intention. Il s’agit là d’une attaque à la liberté de partager notre indignation face à une situation que nous considérons inadmissible. Une petite dictature policière du quotidien.

Partager des informations sur les médias sociaux comporte sa part de risques et de responsabilités, certes. Mais en ces temps troubles, j’ai l’impression qu’il s’agit là d’un réflexe démocratique visant à mettre en garde nos concitoyens contre les possibles dérives d’un système de pouvoir qui vise notre apathie bien plus que notre silence. Ce qui est bien pire.

Je suis en colère

NB: ce texte a été publié originellement le 23 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Hier, j’étais à un lancement de deux livres publiés par Écosociété. Nous avons appris que plusieurs de nos amis très chers étaient pris en souricière par les policiers au même moment, avant même de commencer à manifester.

D’une part je ne suis pas particulièrement en faveur des manifestations, présentement. Je ne crois pas que cela soit tactiquement favorable. Ça se discute, bien sûr. Cela dit, pour n’importe qui a habité une ville comme Paris, par exemple, manifester pour mille bonnes et mauvaises raisons peut très bien se vivre. Dans cette ville, il n’y pratiquement pas moyen d’aller acheter une typique baguette sans tomber sur une manif. Manifester fait partie du droit d’expression de l’opinion. En revanche, je ne vois pas le problème avec le fait de le faire dans la légalité; ici: donner l’itinéraire. Arracher sa chemise sur ce simple règlement est une perte d’énergie inutile.

Car le problème est ailleurs. Ce simple règlement permet aux policiers, comme c’était le cas hier, d’arrêter des centaines de personnes avant même qu’ils aient entonné quelconque chant ou slogan. C’est ce qui est arrivé à mes amis hier.

C’est la raison pour laquelle Blandine Parchemal, Éric Martin, Gabriel Nadeau-Dubois, moi et d’autres avons convié les invités à ce lancement d’aller rejoindre nos amis pris en souricière, en solidarité. Nous étions une trentaine – des profs, des écrivains, des étudiants – très calmes. Les policiers nous ont bloqué rapidement l’accès aux lieux du « crime ». Fair enough. Nous jasions entre nous très calmement et en rigolant. Sans aucun avertissement ni aucune raison, les policiers nous ont chargé. Ont renversé Blandine violemment sur le sol (moi aussi, mais moins violemment) – encore une fois: sans aucune raison.

Là est le problème. Si un policier était venu nous parler et nous demander, je ne sais pas, de nous retirer parce qu’ils avaient de la difficulté à gérer la situation, je suis persuadé que nous aurions minimalement discuté avec eux et que nous aurions quitté les lieux tranquillement. Ce que nous avons fait, au demeurant, sous l’escorte de paniers à salade qui visait manifestement à nous intimider.

Une société démocratique fondée sur le droit qui accepte ces écarts de violence institutionnalisée est odieuse, ignominieuse et s’étiole. Il est urgent de questionner les manières de faire de nos corps policiers. Comprendre pourquoi ils considèrent que 30 adultes pacifiques réunis calmement devant eux sans aucune attitude de confrontation constitue une menace à la paix sociale. Une menace qui mérite de les frapper violemment de leurs boucliers qui sont, jusqu’à preuve du contraire, un outil pour les protéger, non pas pour attaquer des citoyens qu’ils devraient servir et non pas envers lesquels ils devraient sévir.

Ce matin, ma colère est encore plus grande que l’an dernier face à ce qui constitue clairement des exemples répétés d’abus de pouvoir inacceptables dans ce qui devrait être une société juste, fraternelle et démocratique.

Nos amis les flics dans les CPE

NB: ce texte a été publié originellement le 19 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Dans la cité idéale décrite dans la République de Platon, les gardiens, c’est-à-dire les policiers, occupent le sommet de l’organisation politique et sociale. Ils forment l’élite intellectuelle de l’État et agissent, par leur éducation philosophique, de manière totalement désintéressée en vue du Bien et de la Justice.

Nos « gardiens » par les temps qui courent semblent de plus en plus s’éloigner de cet idéal platonicien.

Hier soir, un parent a publié un témoignage sur Facebook où il s’inquiétait de la visite de policiers du SPVM à son CPE, dans Villeray à Montréal. Ce genre d’activité est régulière dans les écoles et CPE: les policiers y apprennent aux enfants diverses consignes de sécurité.

Là où il y a un hic, c’est que lors de cette activité, les policiers ont mis des menottes aux enfants (de quatre ans) pour « jouer. » À l’origine, ce parent avait compris que les policiers donnaient comme exemple les arrestations des étudiants. Cette histoire, qui circule sur les médias sociaux (et j’ai contribué à la diffuser), est moins directe, après vérification auprès du principal intéressé: les policiers ont voulu également montrer aux enfants comment fonctionnait leur système de télécommunication. Au moment de le faire, l’un de leurs collègues leur demandait, semble-t-il, de « s’occuper » d’un étudiant qui manifestait. Reste qu’il y a eu amalgame, dans l’esprit des éducatrices – et donc manifestement dans celui des enfants – entre les deux éléments de la démonstration.

Je m’interroge sur la valeur pédagogique de ces démonstrations auprès d’enfants de quatre ans. Bien sûr, tous les enfant jouent aux cowboys et à la police. Bien sûr, ce peut être « amusant » de jouer avec des menottes.

Bien sûr ?

Pas sûr.

En « jouant à mettre des menottes » ces policiers envoient un message clair: leur boulot, c’est la répression. Et par un malheureux hasard, ils font la démonstration que leur boulot, c’est de « s’occuper » des étudiants qui manifestent.

On est loin d’apprendre à des gamins à ne pas suivre des étrangers ou à traverser la rue de manière sécuritaire.

Il s’agit sans doute d’une initiative isolée de la part de ces policiers au jugement peu aiguisé. La prise en souricière et l’arrestation hier à Gatineau de 160 professeurs et étudiants de l’UQO manifestant contre la hausse des droits de scolarité est sans doute une initiative isolée de la part des policiers. L’arrestation brutale de journalistes de La Presse et du Droit qui faisaient leur boulot à Montréal et à Gatineau est sans doute une initiative isolée de la part des policiers. Les étudiants qui sont matraqués et poivrés par la police sont sans doute le cas d’initiatives isolées de la part des policiers. La…

Ça commence à faire pas mal d’initiatives isolées de la part des policiers depuis quelques semaines.

L’initiative isolée de la part des policiers, j’appelle ça de l’arbitraire.

Il ne faut pas crier à l’État policier – ces mots ont un sens et une charge politique énormes.

En revanche, la multiplication de ces répliques policières musclées dans le cadre de manifestations pacifiques dépasse les bornes sur de grandes largeurs.

L’arbitraire s’installe dans une société lorsque le pouvoir politique, appuyé par son appareil coercitif, s’isole dans l’arrogance, la suffisance, le paternalisme, le silence et l’ignorance des revendications de ses commettants.

J’en appelle au ministre de la Sécurité publique afin qu’il justifie l’ensemble du travail de ses forces de l’ordre.

Et messieurs dames policiers, rappelez-vous que vous êtes au service du bien commun. Le plus précieux d’entre eux est la liberté démocratique que nos aïeux ont acquise par le sang. Vos actions des derniers jours salissent outrageusement cet héritage. Sachez que les gardiens de la cité idéale de Platon n’avaient droit à aucune erreur ni impunité. Qu’il en soit ainsi. On ne joue pas avec la liberté pas plus qu’on ne joue avec des menottes.