De Tian’anmen à Taksim, les puissances réémergentes

NB: ce texte a été publié originellement le 11 juin 2013 sur le site du Voir.

 

Le 4 juin dernier, 24 ans jour pour jour après la sanglante répression des manifestations de la place Tian’anmen à Pékin, le vice-premier ministre turc Bülent Arınç s’est excusé du bout des lèvres pour la violence policière excessive qui ont mené aux manifestations de la place Taksim.[1] Depuis, la répression n’a cessé de s’accroitre.

Le déclencheur de ces protestations a été le projet un peu débile soutenu par le gouvernement du premier ministre Recep Tayyip Erdoğan visant à détruire un des rares parcs au cœur d’Istambul, sur la place Taksim. Bien évidemment, un mouvement qui prend une telle ampleur a des causes beaucoup plus profondes et complexes. Sur place, on retrouve autant des militants de la droite que de la gauche, des nationalistes et des Kurdes. Toutes les revendications et protestations y passent: de l’urbanisme à l’injustice sociale en passant par la guerre en Syrie.

Rapidement, et sans surprise, nombre de commentateurs ont vu dans la réaction violente du gouvernement Erdoğan la démonstration de la montée en puissance de son islamisme « immodéré », comme l’a qualifié Serge Truffaut dans les pages éditoriales du Devoir,[2] parmi des dizaines d’autres. Son éditorial se conclut ainsi: « Car si Erdogan a milité pour l’alchimie de l’islam et de la politique contrairement à l’Égyptien [Hosni Moubarak], il reste que, sur le fond, ils sont identiques: des vaniteux de la dictature ».

L’amalgame est simple: le parti au pouvoir s’appuie implicitement sur une partie de sa base électorale sensible à l’Islamisme politique, le gouvernement adopte un comportement autoritaire, liberticide et inadmissible, donc Erdoğan est un dictateur islamiste.

C’est aller un peu vite en besogne, messieurs-dames les chroniqueurs. Bien évidemment, l’idéologie conservatrice de l’AKP (le parti au pouvoir fondé par Erdoğan) s’accommode, sans l’afficher, des mouvances de l’islamisme politique présent en Turquie. Bien sûr, la brutale répression des dernières semaines est le fait d’un « État semi-démocratique à tradition despotique, ainsi que l’illustre la gestion politique du pays par Recep Tayyip Erdoğan », comme le résume lapidairement le géopolitologue Gérard Chaliand dans son tout récent ouvrage, Vers un nouvel ordre du monde.[3]

Les jeux d’influence intérieurs tout comme la culture politique d’une nation orientent bien évidemment les décisions politiques de ses dirigeants. En revanche, ces gestes politiques s’expliquent également par des enjeux externes, géopolitiques et économiques. En l’occurrence, la potentielle dérive autoritaire du gouvernement Erdoğan s’inscrit dans sa volonté de mater la dissidence à l’intérieur pour mieux asseoir son pouvoir sur la scène internationale. Un dirigeant politique aura toujours les coudées plus franches à l’étranger s’il n’a pas à se soucier de la dissidence à la maison. Pas pour rien que la Turquie est maintenant la « plus grande prison pour les médias », comme le signalait Al Jazeera plus tôt cette année.[4]

Quels sont les enjeux géopolitiques et – particulièrement – économiques auxquels fait face la Turquie? Il faut d’abord rappeler que la Turquie n’est pas un petit pays, avec ses 80 millions d’habitants. Son économie figure au 16e rang mondial, devant l’Australie (19e), l’Afrique du Sud (26e) ou la Suède (35e), par exemple. Bien évidemment, en termes relatifs (c’est-à-dire per capita), l’économie turque n’a pas la force de celle des grands pays industrialisés: elle arrive au 91e rang, ce qui est tout de même beaucoup mieux que l’Inde (166e), la Chine (122e) ou même le Brésil (106e) les trois économies « émergeantes » dont on parle sans cesse. Son taux de croissance a été très solide ces dernières années: 9,2% en 2010, 8,5% en 2011 – soit près de 5 fois celui de l’économie américaine pour 2011.

L’industrialisation des dernières décennies et les réformes économiques musclées du début des années 2000 ont donc fait de la Turquie une des puissances économiques mondiales – qui possède, de plus, un potentiel de développement exceptionnel.

À cela, on doit ajouter la position géographique particulièrement stratégique de la Turquie, qui en fait maintenant un « nouveau pivot géopolitique » majeur, pour reprendre encore une fois les mots de Gérard Chaliand. Depuis l’éclatement de l’URSS, la Turquie a habilement tissé ses réseaux d’influence, réussissant à s’allier autant avec la Russie, l’Europe, les États-Unis qu’avec les pays des Balkans, du Caucase que ceux du Moyen-Orient – sans compter ses liens commerciaux qui se multiplient ces dernières années avec la Chine. Un enjeu crucial de cette influence est lié aux hydrocarbures. Trois projets de transports de gazoducs prévus d’ici 2020 traverseront la Turquie: le Nabucco, soutenu par l’Europe, le South Stream, en partenariat avec la Russie, et le Trans-Anatolie, en partenariat avec l’Azerbaïdjan – voir carte ci-dessous.[5]

Si le Bosphore symbolise la frontière entre l’Occident et l’Orient depuis des lustres et a constitué de tous temps un enjeu géostratégique de premier plan, c’est maintenant l’ensemble de la Turquie qui symbolise les liens économiques et énergétiques entre l’Europe occidentale, l’Eurasie, la Russie et le Moyen Orient. Inutile de préciser qu’il s’agit là d’une position dominante qui dépasse largement des considérations de géopolitique régionale.

Dans ce contexte, la volonté du gouvernement turc à fortifier son pouvoir intérieur pour s’imposer comme puissance économique mondiale s’explique aisément. La volonté de puissance économique de la Turquie nécessite – c’est du moins le calcul évident que fait Erdoğan – une cohésion intérieure pour pousser à fond de train la machine de guerre économique. Mater la dissidence intérieure – issue d’une minorité – permet à son gouvernement de faire miroiter des lendemains qui chantent, ceux de la croissance économique et de l’enrichissement. Compte tenu de la croissance économique importante que connaît le pays et de la relativement faible production per capita, le peuple turc sait qu’il peut compter sur un accroissement rapide de sa contribution à la production nationale et bénéficier, en retour, d’une plus grande consommation personnelle.

La dérive autoritaire de Erdoğan s’explique, à mon sens, en grande partie par cette volonté de puissance qui repose sur une immense armée de réserve économique. Cette posture politique me semble similaire à celle de la Chine et de la répression de 1989 à Tian’anmen. Le pouvoir autoritaire et liberticide chinois se maintient en grande partie parce qu’une part importante de la population chinoise rêve d’accéder à un niveau de vie semblable à celui des Occidentaux. Nonobstant l’efficacité de la censure chinoise à écraser toute velléité de dissidence, la véritable efficacité du pouvoir de Pékin repose sur sa capacité à nourrir l’espoir d’une vie matérielle meilleure pour son peuple.

Le despotisme de Erdoğan participe de celui de Deng Xiaoping et de Zhao Ziyang en 1989: assurer que l’armée des travailleurs (puis des consommateurs) concourent à l’affirmation de la puissance économique de la nation. Il ne s’agit aucunement de simple « vaniteux de la dictature », n’en déplaise à M. Truffaut. Les vaniteux de la dictature, le 20e siècle en a malheureusement enfanté des dizaines – Ceausescu, Marcos, et autres Duvalier sans oublier la sinistre dynastie des bouffons bouffis de Pyongyang. Ceux-ci ne s’intéressaient qu’à leur enrichissement personnel et à leur déification vivante. Les cas de la Turquie et de la Chine, entre autres, s’articulent autour de dynamiques tout à fait différentes: une volonté de puissance nationale qui implique, certes, il ne s’agit pas de le nier, des comportements autoritaires et liberticides inadmissibles, et qui constituent a fortiori un bien plus grand danger – celui de l’autocratisme basé sur une rationalité économique étrangère à toute vie démocratique véritable. On les qualifie d’économie « émergeantes » – alors que l’Empire du Milieu comme l’Empire Ottoman ne font que développer à nouveau leur patiente volonté de puissance économique. Elles sont, en ce sens bien plus « réémergentes » qu’ « émergentes ».

Loin de moi l’idée de minimiser l’influence de l’islamisme politique en Turquie. En même temps, il ne faudrait tout de même pas verser dans la naïveté islamophobe. Les 80 millions de Turcs sont à 99,8% musulmans – il est donc naturel qu’il y existe des franges extrémistes en leur sein. Cela étant dit, le sécularisme et le laïcisme systématique du kémalisme n’a été, au final, qu’une propagande d’État sans grande efficacité relative – cela dit, efficace dans la mise en place des institutions politiques modernes. Mais s’imaginer, comme le font nombre de commentateurs, que la Turquie contemporaine est ou a été un État séculaire sous l’idéologie d’Atatürk est aussi naïf que de croire que le Canada est un pays bilingue en apercevant une affiche « Parc National Banff National Park » en Alberta: ça n’est pas faux, mais c’est loin d’être vrai.

La volonté de puissance économique d’un gouvernement n’épuisera jamais le faisceau complexe des motivations profondes de ses décisions. Mais chercher à limiter l’explication de ces motivations à de simples « vanités de la dictature » passe sous le tapis des dynamiques structurelles profondes. La candidature de la Turquie comme membre de l’Union européenne changera-t-elle la donne? Rien n’est moins certain. Les projets de gazoducs qui reposent sur le pouvoir d’influence d’Ankara sont essentiels à l’Europe continentale. Comment concilier les exigences démocratiques de l’Union avec les contradictions turques? La Roumanie et la Bulgarie – derniers membres en règle de l’Union – n’ont pourtant pas rempli les conditions minimales à leur entrée théoriquement imposées par l’Europe. Si la Turquie finit par intégrer l’Union, c’est 80 millions de nouveaux européens qui seront représentés à Bruxelles – l’équivalent de l’Allemagne, le pays le plus populeux d’Europe. Un Européen sur six serait Turc, alors. Un sixième de la représentation politique européenne qui permettrait à une grande partie des peuples d’Europe occidentale de se fournir d’énergie gazière transitant par la Turquie.

« Vanités de la dictature (islamiste) » avez-vous dit? It’s the economy, stupid.

 

[1] Sebnem Arsu, « Turkish Official Apologizes for Force Used at Start of Riots », The New York Times, 4 juin 2013 [en ligne – http://www.nytimes.com/2013/06/05/world/europe/turkey-riots.html].

[2] Serge Truffaut, « Manifestations en Turquie – Islam immodéré », Le Devoir, 5 juin 2013 [en ligne – http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/379857/islam-immodere].

[3] Gérard Chaliand, avec la collaboration de Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, Paris, Seuil, 2013, p. 162.

[4] Jillian Kestler-D’Amours, « Turkey: ‘World’s biggest prison’ for media », Al Jazeera, 19 février 2013 [en ligne – http://www.aljazeera.com/indepth/features/2013/02/2013217124044793870.html].

[5] Source de la carte: Rafael Kandiyoti, « Gazoducs: la Russie à l’assaut du Sud européen », Les blogs du Diplo, 19 janvier 2011 [en ligne – http://blog.mondediplo.net/2011-01-19-Gazoducs-la-Russie-a-l-assaut-du-Sud-europeen].