Robotisation, intelligence artificielle et sens du travail | Conférence (Communautique)

Dans le cadre de la «Nuit des débats» de l’INM, Communautique propose une réflexion-discussion autour de la robotisation, de l’intelligence artificielle et du sens du travail. Cet après-midi à 16h à la salle du musée du carrefour d’innovation INGO (355, Peel) et c’est entrée libre! J’offrirai une présentation d’environ 45 minutes qui sera suivie d’échanges. Au plaisir d’en discuter avec vous!

 

La nouvelle phase d’automatisation que nous traversons présentement (la « 4e révolution industrielle ») se base sur la mise en service industrielle de machines apprenantes, qu’elles soient matérielles ou numériques. Ces innovations technologiques prennent en charge graduellement des tâches réservées jusqu’à maintenant aux humains. S’il s’agit d’une continuité dans l’évolution du capitalisme, elles causent néanmoins un saut qualitatif inédit dans l’organisation de la production et, plus particulièrement, dans la définition du travail. Parallèlement à d’autres transformations économiques majeures, l’emploi salarié, la chaîne de valeur et l’organisation de la production bouleversent notre conception même de ce que constitue le travail humain.

Sous forme de discussion-laboratoire, cette activité propose une réflexion sur l’avenir du travail, des interrelations économiques et, plus largement, de la solidarité sociale.

Plus tard, c’est maintenant

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

«Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard, c’est maintenant.» – Cormac McCarthy, dans La Route

Est-ce que tout cela a un sens? Voilà la question que l’on se pose inévitablement face à l’histoire – celle de l’humanité, d’une société particulière voire même de notre biographie personnelle. Ainsi, dans une célèbre réplique, Shakespeare fait dire à Macbeth: «La vie n’est qu’une ombre qui marche; (…) c’est un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien» (acte V, scène 5).

Est-ce que Macbeth a raison ou, au contraire, l’histoire, recèle un sens que nous pouvons décoder et comprendre? L’étude de l’histoire conduit inévitablement à ce questionnement. Plus particulièrement, ce questionnement interroge notre rapport à l’histoire et au temps. Les philosophes comme les historiens réfléchissent depuis toujours à ces questions qui nous permettent de mieux comprendre notre place dans le monde. Trois ouvrages récents proposent des réflexions qui se croisent et dialoguent étonnamment à cet égard.

style="float:Face aux transformations de toute nature que connaît notre monde – sociologiques, technologiques, économiques, géopolitiques – le cours de nos vies (communes comme individuelles) semble à la fois s’accélérer tout en nous plaçant dans une posture de stupeur et d’immobilité face aux mille catastrophes qui menacent. «L’accélération va de pair avec la pétrification, le changement accompagne l’inertie et la société contemporaine est perçue à la fois comme ‘figée et frénétique’» note la philosophe Myriam Revault d’Allonnes dans La Crise sans fin: Essai sur l’expérience moderne du temps (p.124).

Notre rapport à la temporalité – donc à l’histoire, y compris notre histoire individuelle – a évolué au cours des âges. L’historien François Hartog, spécialiste de la Grèce antique et d’historiographie, montre dans son plus récent ouvrage, Croire en l’histoire, que le «régime d’historicité» dans lequel nous évoluons aujourd’hui est effectivement ce présent perpétuel, qu’il nomme le «présentisme». L’auteur approfondit ici une réflexion développée dans ses derniers livres sur l’histoire et la temporalité, notamment Régimes d’historicité: présentisme et expériences du temps (Seuil, 2003). Au 18e siècle, on est passé de l’«ancien» régime d’historicité au «moderne». Le premier se caractérisait par une vision de l’Histoire où le passé expliquait le présent («quand la lumière venait du passé»). Le régime moderne d’historicitié est «futorocentré»: «c’est désormais l’avenir qui éclaire le passé et le chemin de l’action» (p.228).

L’émergence du régime moderne d’historicité émergeait de la foi dans le progrès, emblématique, si on peut dire, du siècle des Lumières. La fin du 20e siècle signe l’arrêt de mort de cette confiance envers le progrès. Par conséquence, le futur, parfaitement incertain, ne guide plus «le chemin de l’action» dans le présent. On se retrouve parfaitement coincé dans un présent perpétuel – que ni le passé ni le futur n’éclaire: «Quand la figure du progrès n’était pas contestée, l’histoire qu’écrivaient les historiens éclairait l’histoire que les hommes faisaient, en donnant à voir celle qu’ils avaient faite. Désormais ou pour l’heure, c’en est fini de ce régime historiographique. (…) Pris dans les rets d’un présent présentiste, il peine à reconnaître le cours nouveau du monde: sa familiarité se charge d’étrangeté. Oui, étrange familiarité de l’histoire» (p.159).

style="float:M. Revault d’Allonnes et F. Hartog s’inspirent de l’historien allemand Reinhard Koselleck pour expliquer l’émergence de ce «présentisme» au cœur de notre expérience du temps et de l’histoire. C’est qu’il y existe une tension grandissante entre le «champ d’expérience» (le passé) et l’«horizon d’attente» (le futur) – selon les termes de Koselleck. Cet écart croissant, nourri notamment par l’accélération technologique (Revault d’Allonnes, p.129), crée une dislocation entre les trois modalités de la temporalité (passé, présent, futur) et nous renvoient à ce présent perpétuel dans lequel il n’y a plus aucune place en l’espoir du progrès. Ainsi, l’accélération des transformations technologiques tue, paradoxalement, la foi en un progrès futur.

Le philosophe Franck Fischbach, dans une perspective tout autre – disons de philosophie économique – analyse dans La Privation de monde ce «présent éternel, c’est-à-dire atemporel et anhistorique» (p.112) qu’il relie lui aussi à la notion de progrès technologique. La relecture de Marx et Heidegger par F. Fischbach enrichit l’analyse de notre rapport au temps en le mettant en relation avec notre rapport à l’espace – spécifiquement, à la mondialisation. L’expansion continue de la mondialisation abolit la distance; l’ailleurs devient aussi accessible que l’ici, ce qui affecte également notre rapport au temps: «La production d’un espace où tout est proche est aussi bien la production d’un temps où tout est au présent: on n’abolit pas les distances sans nier aussi le temps» (p.18).

style="float:Or, ce rétrécissement constant des horizons spatial et temporel trouve sa source dans un double mouvement antinomique qui nous coince dans ce présent perpétuel: d’une part une croissance continue – l’accélération des transformations technologiques assimilée au progrès indéfini – et, d’autre part, un système de valeur économique, fondement du capitalisme, qui lui est immuable, fixe. «On a donc à la fois un flux temporel constant prenant la forme d’un progrès indéfini ; et, en même temps, l’immobilité spatiale du présent perpétuel de la valeur», qui constitue un cadre normatif coercitif (p.107). En résulte une société «fondamentalement statique, immobile, qu’une contrainte interne irrépressible pousse à reproduire constamment à l’identique (…) et, aussi bien, d’un autre côté, une société en perpétuelle mutation», «un mixte d’historicisme et d’immobilisme» (p.109). Conséquence, «cette temporalisation prend la double forme d’un présent essentiellement coercitif, se manifestant comme une norme à laquelle il est impossible de se soustraire, et celle du flux temporel d’un progrès cumulatif, indéfini auquel il est impossible d’échapper» (p.110) – ce qui constitue, pour F. Fischbach, la forme contemporaine de notre aliénation au système économique.

Ce présentisme produit un monde en crise perpétuelle. La crise, qui était dans le projet moderne, une situation de rupture nécessitant une décision afin de trouver une sortie de crise «a laissé place à l’indécision voire à l’indécidable, la situation exceptionnelle est devenue la norme de l’existence» (Revault d’Allonnes, p.112), notre foi en ce progrès à venir ayant disparu, coincés que nous sommes dans un monde détemporalisé: «Comme si le présent, celui du capitalisme financier, de la révolution de l’information, de la globalisation, mais aussi de la crise ouverte en 2008 absorbait en lui les catégories (devenues plus ou moins obsolètes) du passé et du futur. Comme si, devenu à lui-même son propre horizon, il se muait en un présent perpétuel. (…) En outre, ce présent présentiste s’entoure de tout un cortège de notions ou de concepts, plus ou moins détemporalisés: modernité, postmoderne, mais aussi globalisation et même crise. Qu’est-ce, en effet, qu’une crise ‘systémique’, sinon une crise qui dure, délimitant une sorte de présent permanent: celui justement de la crise du système» (Hartog, p.290).

Mais comment donner un sens à ce monde sans Histoire qui n’a d’autre temporalité que celle du présent, qui «ne sait comment régler ses rapports avec un futur perçu sur le mode de la menace et de la catastrophe qui vient» (Hartog, p. 282)?

Il faut – c’est la lecture que je fais des trois ouvrages – se réapproprier le contrôle sur le temps afin de pouvoir redonner un sens à l’Histoire et à notre histoire individuelle. Rendre à nouveau le futur désirable. Or, à mon sens – mais je ne crois pas que les trois auteurs seraient en profond désaccord avec cette vision des choses – cela passe nécessairement par le politique. Plus spécifiquement: par le nécessaire retour à l’espérance politique envers un futur sur lequel nous avons prise. Une espérance politique qui redonne un sens à l’Histoire, avec un grand et un petit h. Un temps du politique qui implique «un élément de loisir, de libre discussion et de délibération» (Revault d’Allonnes, p.147) afin que notre vie ne soit pas qu’un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien.

Cette courte recension ne saurait rendre justice à ces trois ouvrages – je passe sous silence, par exemple, les analyses fascinantes de François Hartog qui revisite autant des œuvres d’arts visuels que littéraires ou historiques – qui ont tous une qualité essentielle: celle de proposer une réflexion féconde qui peut nourrir nombre de questionnement sur nos sociétés contemporaines. Trois livres qui méritent une lecture attentive et… lente.

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La Privation de monde: Temps, espace et capital, par Franck Fischbach (J. Vrin, 2011, 144 p., ISBN 978-2-7116-2388-4, 28,95$).

Croire en l’histoire, par François Hartog (Flammarion, 2013, 310 p., ISBN 978-2-0812-8675-7, 35,95$). En parallèle est publiée une série d’entretiens: La Chambre de veille, par François Hartog – entretiens avec Felipe Brandi et Thomas Hirsch (Flammarion, 2013, 218 p., ISBN 978-2-0812-8676-4, 32,95$).

La Crise sans fin: Essai sur l’expérience moderne du temps, par Myriam Revault d’Allonnes (Seuil, 2012, 197 p., 978-2-0210-9146-5, 32,95$).

Craquelures sociales

NB: ce texte a été publié originellement le 27 avril 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Symptôme d’un système économique en déroute, le taux de chômage des moins de 25 ans avoisine les 60% en Grèce et en Espagne. L’économie est moribonde et aucune reprise ne semble poindre à l’horizon. Même des économies performantes comme la Grande-Bretagne, la Suède ou la Finlande ont des taux de chômage chez les jeunes dépassant les 20%. La Grande-Bretagne, justement, la sixième économie du monde, pourrait tomber ces jours-ci dans sa troisième récession depuis le début de la crise financière de 2008 – du jamais vu dans l’histoire du capitalisme.

On est légitime, dans ce contexte, de se demander pourquoi il n’y a pas de révolution dans ces pays. J’entends par là une «vraie» révolution, comme la française de 1789 ou la russe de 1917. Quoi? Faut-il que le peuple crève à ce point de faim pour se révolter? L’explication réside peut-être dans ce mot, justement: la révolte, mais non la révolution. Depuis le début de la crise, les mouvements de révolte et d’indignation se sont multipliés un peu partout sur la planète. Des indignados aux mouvements Occupy, de nombreux mouvements de révoltés ont fait la une ces dernières années – y compris notre mouvement des carrés rouges au Québec. On a dénombré 750 mouvements d’indignés dans le monde. En décembre 2011, au plus fort des démonstrations du mouvement, un sondage montrait qu’environ la moitié des Américains appuyaient le mouvement Occupy Wall Street, et 77 % d’entre eux croyaient que les gens les plus fortunés avaient trop de pouvoir. Le trois quarts des Américains! Ça n’est pas rien.

utopies sociales
 

Pourtant: cela a-t-il changé, change-t-il, quoi que ce soit à la marche du monde? Des manifestations de révolte et d’indignation ne sont-elles rien d’autre qu’une expression du spectacle sans conséquences politiques réelles? C’est la question que posent nombre d’ouvrages publiés sur les mouvements Occupy et sur la grève étudiante. Taper de la casserole et arborer un carré rouge paraît futile face aux catastrophes économiques et sociales de la crise et très loin d’une quelconque révolution qui pourrait changer véritablement le cours des choses.

Le sociologue américain Erik Olin Wright nous offre des clefs pour identifier les facteurs de succès du changement social, dans Envisioning Real Utopias («Envisager (imaginer?) des utopies réelles»). Cet ouvrage, que je considère très important, est divisé en trois grandes parties. D’abord un constat relativement classique démontrant que le capitalisme contemporain ne fonctionne pas, en ce qu’il crée des distorsions majeures et a des impacts sociaux évidemment néfastes. Dans un deuxième temps, l’auteur propose la mise en place de nouvelles institutions – ou, à tout le moins, la réforme des institutions existantes – permettant une plus grande égalité et une véritable liberté démocratique. L’essentiel des réformes que Wright propose tourne autour du concept d’économie sociale que nous connaissons bien au Québec. De fait, plusieurs analyses de l’ouvrage sont consacrées aux expériences québécoises, notamment au Fonds de solidarité de la FTQ, au Chantier de l’économie sociale ou au Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996. Pour ce spécialiste des classes sociales et des transformations économiques, l’économie sociale offre, en ce début du 21e siècle, la voie privilégiée qui permet d’atteindre cette utopie réelle d’égalité et de liberté.

Mais c’est la troisième partie de l’ouvrage qui me semble la plus utile pour comprendre et analyser l’impact des mouvements sociaux actuels. Trois voies sont envisagées afin de dépasser le capitalisme contemporain: la «rupture» (c’est-à-dire la révolution), la «métamorphose symbiotique» (c’est-à-dire le changement de l’intérieur) et le «changement interstitiel». L’auteur privilégie le deuxième mouvement – la réunion de coalitions des forces sociales afin d’utiliser l’État comme agent de changement. Cette stratégie s’appuie sur les forces dominantes – que l’auteur identifie à la bourgeoisie, terme vieilli qui ne rend pas compte des multiples configurations de la réalité des pouvoirs économiques et politiques contemporains – afin de favoriser une «adaptation évolutive» du système économique.

En ce sens, la métamorphose évolutive ne rend pas compte, à mon sens, de la capacité des mouvements sociaux qui ont émergé depuis le début de la crise économique à changer le cours des choses. Avec justesse, Wright montre que la révolution, la rupture radicale, peut difficilement advenir dans le monde globalisé et interconnecté que nous connaissons. La force des pouvoirs dominants s’appuyant sur les technologies et la puissance des communications empêche l’émergence de mouvements révolutionnaires. En revanche, le changement interstitiel, qui cherche à créer des brèches – des interstices, des craquelures – dans le système existant afin de le fragiliser et, à terme, de le transformer, me semble la seule voie possible. Car, est-il possible de s’appuyer sur un pouvoir dominant afin de le transformer? La confiance que porte l’auteur envers l’économie sociale me paraît un peu naïve. Travailler en périphérie des sphères d’influence et de contrôle du pouvoir institutionnalisé, à l’écart de l’État, permettrait de les modifier profondément.

Je demeure optimiste. Les mouvements Occupy et de tous les indignés du monde ne se réduisent pas à taper de la casserole ni à porter un carré rouge. À travers les diverses assemblées autonomes de quartier, les discussions entre citoyens engagés et autres mouvements grassroot, ils créent – littéralement – la possibilité d’une rupture fondamentale avec un monde qui n’en finit plus de bulldozer l’humanité en l’humain.
Envisioning Real Utopias, par Erik Olin Wright (Verso, 2010, 294 p., ISBN 978-1-84467-617-0, 33,50$).

Limiter les dégâts

NB: ce texte a été publié originellement le 17 mars 2013 sur le site du Voir.

 

« Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant »

– Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958)

 

C’est un compliment sous forme d’insulte. Ou l’inverse. Marie-Christine Lemieux-Couture me lance régulièrement : « espèce de social-démocrate » – généralement sur un ton mi-excédé, mi-amusé. Cela sous-entend que j’adopte une posture idéologique fade, consensuelle et, surtout, qui avalise le statu quo et perpétue les structures de domination économique et politique du capitalisme.

À l’inverse, j’ai eu parfois la maladresse de ridiculiser, du moins aux yeux de Marie-Christine, une « certaine gauche » radicale (l’anarchisme, par exemple) en la qualifiant d’utopique et d’irréaliste. Ces propos ont parfois blessé Marie-Christine car ils semblent condescendants et méprisants envers sa propre pensée politique.

Au-delà de ces (petits) différends entre deux amis, cela illustre des oppositions fondamentales dans la philosophie politique des transformations sociales et économiques. Depuis deux ans – avec l’apparition des mouvements des indignados et de Occupy Wall Street – les mouvements de protestation divers et variés se sont multipliés un peu partout dans le monde. Rêvent-ils au Grand Soir révolutionnaire ou cherchent-ils simplement à réformer le capitalisme, plus ou moins profondément ? Les carrés rouges du printemps dernier au Québec, conspués par certains chroniqueurs, étaient-ils ces radicaux excessifs cherchant à renverser l’ensemble d’un système ou leur discours n’était que l’expression de frustrations circonstancielles ?

À une époque où les catastrophes de toute nature se généralisent, où les tensions sociales et économiques semblent insoutenables, il me semble urgent de réfléchir non seulement aux objectifs que nous désirons atteindre mais aussi aux moyens à mettre en œuvre. De l’importance du dialogue entre les visions en apparence opposées entre le soi-disant radicalisme de Marie-Christine et mon consensualisme mou.

Les avant-gardes réformistes

Est-ce que les positions politiques et idéologiques « radicales » seraient à l’avant-garde des transformations sociales ? Les revendications syndicales de la fin du 19e siècle ou celles des suffragettes au début du 20e, alors perçues comme radicales, furent par la suite intégrées au corps social et politique. C’est que le capitalisme a cette formidable capacité à se renouveler constamment et à intégrer les mouvements s’opposant à son développement. « Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant » comme l’écrit G.T. di Lampedusa, dans Le Guépard (1958). [1] Les élites contrôlant le pouvoir économique et politique ont intérêt à reproduire les structures de pouvoir – le moyen le plus efficace pour y arriver étant d’assimiler et de digérer tout mouvement pouvant les fragiliser :

l’avènement du capitalisme flexible a accru l’importance, pour ces élites, de se servir des mouvements sociaux à des fins reproductrices. Désormais, tout doit changer pour demeurer pareil à tous moments. Les élites contemporaines vivent alors de leur capacité à se servir de la « révolution permanente » du capitalisme générée par l’innovation et la concurrence. [2]

Prenons un exemple simple : le café équitable. À la fin des années ’80, lorsque j’ai débuté mes études à l’Université de Montréal, un des rares endroits où l’on pouvait acheter du café équitable était le café étudiant du département d’anthropologie au 3e étage du pavillon Lionel-Groulx. Un bien alors consommé quasi exclusivement par quelques barbus pelleteurs de nuages est devenu, à peine quelques années plus tard, disponible dans toutes les grandes surfaces. Le consommateur lambda achète aujourd’hui son café équitable et sa bonne conscience dans des commerces appartenant à d’immenses oligopoles de la consommation capitaliste. Le capitalisme a parfaitement récupéré l’avant-garde des barbus du café d’anthropologie.

Le capitalisme doit créer en continu de nouveaux territoires afin de poursuivre sa croissance. Soit (a) il étend son emprise sur des marchés jusque là inexplorés (le cas du caf équitable, par ex.) ou (b) il détruit des marchés existant pour en créer de nouveaux (les gadgets électroniques, par ex.). Joseph Schumpeter a nommé cette dynamique la « destruction créatrice », un processus

qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. [3]

Il serait présomptueux de prétendre que le capitalisme soit en mesure d’absorber l’ensemble des mouvements sociaux antinomiques à sa croissance. Les oppositions les plus « radicales » à sa marche historique sont tout simplement écrasées par le pouvoir économique, politique et idéologique – particulièrement les plus marginales d’entre elles. En revanche, à partir du moment où un nombre suffisamment grand d’adhérents partagent un désir de transformation sociale et que les intérêts capitalistes y trouvent leur compte, ce dernier trouvera une manière de récupérer ce désir, généralement en l’édulcorant et en s’auto-réformant à l’avantage de sa survie.

Les utopies réalistes

Il en va de même des transformations les plus radicales du système économique et politique – des révolutions. De fait, les grandes révolutions dans l’histoire ont presque toutes été menées par un groupe ayant un pouvoir d’influence suffisamment grand pour obtenir la légitimité symbolique de porter le changement. La vision romantique selon laquelle des avant-gardes éclairées et opprimées (Che Guevara, par ex.) réussissent à révolutionner le cours des choses ne tient pas la route. L’historien économique Shepard Clough, dans un article important de 1952, s’oppose à cette « doctrine, très répandue, qui considère les parties non privilégiées d’une société comme sources de transformations ». En général, note-t-il, « les groupements non privilégiés ont rarement pu provoquer des transformations avant qu’ils eussent obtenu, dans une certaine mesure, force et autorité. » [4]

Cela se vérifie d’autant en ce début du 21e siècle. L’éclatement des revendications sociales et politiques, qui ne trouvent désormais désagrégées – les grands parapluies idéologiques participant plutôt d’un corporatisme conventionnel – ne permet plus l’espoir d’un quelconque Grand Soir porté par les classes sociales opprimées rêvant d’étêter les puissants. La globalisation, caractérisée par la mobilité extrême de plusieurs pans de notre société (mobilité de la production, du travail, des capitaux, de l’information, etc.) couplée à l’uniformisation idéologique et culturelle à laquelle s’ajoute une hyperindividuation castre tout désir et toute volonté de révolution « radicale ». Aux groupes non privilégiés échappe la possibilité d’un tel changement radical par la dynamique même de la globalisation capitaliste. À l’opposé, en quelque sorte, une réforme de l’intérieur semble tout aussi stérile : la puissance même de la dynamique historique du capitalisme en fera une bouchée et l’intégrera avec autant de facilité que la puissance de son hégémonie n’a plus de bornes.

Reste donc, entre la révolution drastique et le réformisme graduel à trouver une troisième voie. Dans un des livres les plus importants publiés ces dernières années en sociologie politique, Erik Olin Wright offre une telle avenue, en proposant « d’envisager des utopies réelles » (Envisoning Real Utopias). [5]

Si les révolutionnaires cherchent le succès de leur entreprise en confrontant le pouvoir et que les réformistes, en collaborant avec le pouvoir, le succès du changement social passe, selon lui, par les « transformations interstitielles ». Ces transformations ignorent le pouvoir et bâtissent des avenues alternatives à l’extérieur des institutions de l’État et de l’économie capitaliste. Les « interstices » fragilisent l’ordre établi, l’érodent petit à petit, pour, à terme, en arriver à son effondrement.

S’ensuit la possibilité des « utopies réelles » – la possibilité de créer des formes institutionnelles inédites :

The best we can do, then, is treat the struggle to move forward on the pathways of social empowerment as an experimental process win which we continually test and retest the limits of possibility and try, as best we can, to create new institutions which we will expand those limits themselves. In doing so we not only envision real utopias, but contribute to making utopias real. [6]

Limiter les dégâts

Face à un monde traversé d’incertitudes fondamentales, il y a urgence de limiter les dégâts. Les interstices que creusent nombre de mouvements sociaux dans l’édifice des pouvoirs économiques et politiques permettent d’envisager un monde qui limite les dégâts du réchauffement climatique, des injustices sociales et du cul-de-sac du développement technologique. Les cinq crises majeures que nous vivons – climatique, alimentaire, financière, de justice sociale et d’innovation – se télescopent dans un scénario catastrophe qui nécessitent un ensemble de réponses pragmatiques, immédiates et opérationnelles.

Est-ce à dire que les remises en question « radicales » ne sont pas fécondes et irrémédiablement vouées à l’échec ? Peu s’en faut. Par contre, pour assurer leur efficacité, elles devront trouver le chemin de la légitimité symbolique dans l’espace public qui leur permettra de s’inscrire dans un réseau d’influence qui change les choses.

J’ai pris soin de ne pas définir jusqu’à maintenant le terme « radical » – terme politique péjoratif aux yeux de nombre de commentateurs de droite. À mon sens, comme en arithmétique, le radical cherche à extraire la racine des choses. Le « radicalisme » de Marie-Christine dérange en ce qu’il nous ramène aux origines d’un certain désir de transformation radicale de notre société. À nous de lui laisser sa place sans qu’il ne soit récupéré par un espoir de changement édulcoré comme l’a été le café équitable des étudiants d’anthropologie de ma jeunesse par les Loblaws de ce monde.

 

[1] Cité par Laurent Matthey et Olivier Walther (2007), « Avant-gardes et élites : agents de reproduction ou de transformation de la société ? Une présentation », Articulo – Journal of Urban Research [En-ligne], vol. 3, http://articulo.revues.org/745.

[2] Id., § 4.

[3] Joseph A. Schumpeter (1942), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris: Payot, 1990, pp. 116-117.

[4] Shepard B. Clough (1952) « Présentation d’une théorie des transformations sociales », Revue économique, v. 3, p. 843.

[5] Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias, Londres, Verso, 2010.

[6] Id., p. 373, in fine.

La pagaille

NB: ce texte a été publié originellement le 27 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

On croit que, lorsqu’une chose finit, une autre recommence tout de suite.
Non. Entre les deux, c’est la pagaille.
Duras, Hiroshima mon amour.

 

 

Jeudi dernier à son émission, Marie-France Bazzo posait à Pierre-Yves McSween et moi la redoutable question : peut-on réformer le capitalisme ? Sous-entendu : quatre ans et demi après la débâcle financière de 2008, qu’est-ce qui a changé ? Où en sommes-nous ? Où allons-nous ? Alors que les principales économies mondiales, à commencer par celles de l’Europe et des États-Unis, stagnent plutôt que de retrouver le chemin de la croissance, on peut se demander si le capitalisme n’est pas en train de s’essouffler voire de s’effondrer. On annonçait même cette semaine que la Grande-Bretagne risquait de tomber en récession pour une troisième fois depuis le début de la crise – une troisième fois ! – alors qu’elle a tout de même l’une des économies les plus solides au monde.

 

Une machine à bouffer le pouvoir politique

La critique, plus ou moins radicale, du capitalisme semble être à la mode depuis le début de la crise. On y accorde beaucoup de place dans l’espace public – ce qui a fait apparaître nombre de sottises sur la nature même de ce capitalisme. On le diabolise ou on l’assimile à l’ensemble des caractéristiques de notre économie. Deux interventions à la discussion de Bazzo.tv sont à cet égard remarquablement représentatives de ces simplifications. Alors que Joseph Facal affirme que le capitalisme serait né à la fin du Moyen Âge, Paul St-Pierre Plamondon en rajoute en soutenant qu’il « a toujours été là, même au Moyen Âge ou même chez les Romains. » M. Facal complète le portrait en laissant sous-entendre qu’il n’y a qu’une alternative au capitalisme : « au 20e siècle les sociétés qui ont voulu sortir du capitalisme et construire autre chose ont sombré dans la pauvreté, la perte des libertés – le communisme on a essayé ça. »

Ces idées illustrent bien la confusion des débats actuels. On assimile au capitalisme certaines de ses caractéristiques, notamment la présence des marchés. Or les marchés ont existé dans à peu près toutes les civilisations et époques. On oppose au capitalisme des sociétés communistes qui tueraient la richesse et la liberté. Il y a pourtant plusieurs exemples historiques et contemporains qui s’y opposent.

Autant les défenseurs du capitalisme que ses opposants les plus radicaux colportent trop souvent ce type de faussetés. Au final, on diabolise toute forme d’activité économique – ce qui constitue bien évidemment un non sens.

Le capitalisme est l’une des caractéristiques du mode d’organisation économique le plus généralisé sur la planète en ce début de 21e siècle. Il est né avec la révolution industrielle et a pris toute son ampleur au milieu du 19e siècle. De fait, le mot « capitalisme » lui-même n’a véritablement été utilisé dans son acception exacte qu’en 1817 par David Ricardo – un immense penseur de l’économie libérale classique – en écrivant, par exemple : « si le drap ou les étoffes de coton se divisent entre l’ouvrier et le capitaliste, la part du dernier ne s’accroîtra qu’aux dépens de celle du premier. » [1]

Dans cette petite phrase se trouve la caractéristique du capitalisme né, non pas au Moyen Âge mais bien à la fin du 18e siècle : l’existence de capitalistes, d’individus propriétaires des capitaux, c’est-à-dire des moyens de production, et de travailleurs qui ne le sont pas.

Certes, depuis 200 ans, le capitalisme a évolué, s’est transformé – mais c’est cette caractéristique fondamentale qui le distingue des autres systèmes d’organisation économique que nous avons connu dans le passé. Basé sur la propriété privée des moyens de production, il permet l’accumulation du capital – i.e. l’enrichissement – de ces propriétaires qui s’accaparent, avec le temps, un pouvoir de plus en plus grand sur l’organisation économique, puis sociale et politique, des nations. Au final, cette organisation particulière de la vie économique permet aux propriétaires des moyens de production (pour reprendre une formulation un peu vieillotte) d’obtenir un pouvoir de plus en plus grand – ce qui accroit inéluctablement les inégalités économiques. Le capitalisme est ainsi une machine à bouffer le pouvoir politique par le pouvoir économique. On peut le constater quotidiennement par la force des grands lobbys industriels mais aussi par la perversion du discours politique qui intègre totalement la logique économique.

 

Au milieu de nulle part

Cette machine à bouffer le pouvoir politique en est aussi une terriblement destructrice à maints égards. Il y a 40 ans, le Club de Rome, un groupe de réflexion sur les problèmes globaux de notre temps publiait un rapport commandé à un groupe de chercheurs du MIT, The Limits to Growth [2] (en français : Halte à la croissance). Résultat d’un travail de simulation informatique audacieux et innovateur, il présentait plusieurs scénarios d’évolution de l’ensemble de la planète jusqu’en 2100.

En deux mots, ces simulations prévoyaient que la croissance démographique, la poursuite de l’industrialisation, l’accroissement de la pollution, l’exploitation des ressources naturelles et la production alimentaire suivaient des courbes exponentielles et nous mèneraient, à terme, à l’effondrement du système économique tel que nous le connaissons. De fait, nous vivons actuellement trois crises qui se nourrissent l’une l’autre : (a) une crise financière nourrie par une spéculation débridée qui n’a plus de liens avec la production économique réelle et qui génère des inégalités de plus en plus grandes, (b) une crise alimentaire qui affame nombre de populations dans le monde et crée de dangereux déséquilibres eux aussi causés notamment par la spéculation et (c) une crise environnementale dont le réchauffement climatique représente le phénomène le plus destructeur.

Accueilli froidement – voire critiqué violemment – le rapport Meadows (du nom de deux de ses principaux auteurs) a pourtant, année après année, démontré la justesse de ses prédictions. Les mises à jour [3] de ses conclusions mènent à la même conclusion : nos économies suivent le scénario « business as usual » – c’est-à-dire que nous ne changeons rien dans nos manières de consommer ni de produire – et cela mènera à l’implosion de l’ensemble du « système mondial » au milieu du 21e siècle. Soit dans 30 à 40 ans.

En bref : on nous disait il y a quarante ans que si on ne fait rien, le système va péter. Et comme nous n’avons rien fait, nous nous dirigeons vers un mur et ça va péter.

Depuis le milieu des années 1970, justement, nous avons nourri cette machine infernale de deux manières : la majorité de la population (la soi-disant classe moyenne) a vu son revenu réel stagner, à peu de choses près. Autrement dit un homme ou une femme qui est entré sur le marché du travail au début des années 1970 au début de la vingtaine a poursuivi l’ensemble de sa carrière sans gagner davantage à la fin qu’au début. Pour nourrir l’illusion de son enrichissement, cet homme ou cette femme n’a que deux solutions concomitantes : consommer à bas prix des produits fabriqués en Chine ou dans une autre économie dite « émergente » et s’endetter. De fait, depuis son entrée sur le marché du travail, c’est ce qu’on constate : l’accroissement de l’endettement de la grande majorité de la population et le développement ahurissant des économies de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, par exemple.

Le sous-titre du rapport du Club de Rome contenait ces mots : « on the Predicament of Mankind » – qu’on pourrait traduire en français par : « à propos de l’humanité devant son impasse. » [4] Car c’est de ce dont il s’agit : nous sommes devant une impasse – nous alimentons par nos actions (comme consommateur, par exemple) un système qui n’aura d’autre finalité que de s’autodétruire.

Il y a, à mon sens, un aspect positif à la crise que nous vivons : elle permet, pour une première fois depuis longtemps, d’ouvrir une brèche, de voir à l’intérieur du système ce qui ne fonctionne pas. Galien, le grand médecin de l’Antiquité grecque, décrivait les plaies comme des « fenêtres sur le corps » – le même principe s’applique pour les crises du capitalisme que nous vivons : elles nous permettent de voir à l’intérieur du système.

Un système qui nous a laissé croire que la crise financière de 2007-2008 n’était qu’une crise financière. Il s’agissait, au final, que d’une crise de liquidité (il manquait d’argent dans la machine). On a, alors ajouté de l’huile dans un vieux moteur pourri pour lui permettre de faire avancer une automobile, elle même complètement déglinguée, quelques années de plus.

Mais en bout de piste, rien n’est réglé. Nous alimentons nous même cette logique autodestructrice qui nous mènera tous à la catastrophe.

 

On n’est jamais mieux asservi que par soi-même

Nos actions individuelles cristallisent cette dynamique du pouvoir économique qui phagocyte l’ensemble de notre vie collective. Épuisés par une vie asservissante entre le travail (ou la recherche d’un emploi, ou la préparation à un emploi en étudiant), les contraintes de la vie quotidienne et l’aspiration à une vie meilleure, nous contribuons tous à la pérennité d’un système économique qui nous conduira, à terme, à notre propre destruction.

Que faire, alors ? Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ? Certes, consommer de manière plus responsable peut faire partie de la solution. Mais au-delà de cela, notre implication dans la vie de la cité devrait primer.

Depuis 2011, le mouvement des indignés et de Occupy Wall Street – et notre version locale du mouvement des carrés rouges – n’ont changé que peu de choses : au Québec le résultat des élections en est la démonstration la plus éloquente. Mais ils ont semé l’espoir du changement.

En décembre 2011, au plus fort des démonstration du mouvement, un sondage affirmait qu’environ la moitié des Américains appuyaient le mouvement Occupy Wall Street, et 77 % d’entre eux croyaient que les gens les plus fortunés avaient trop de pouvoir. Le trois-quarts des Américains ! Ça n’est pas rien. Cela est sans doute le reflet des changements radicaux que nous avons vécus depuis 40 ans : nous sommes passés d’une économie de travailleurs à une économie de consommateurs. Nous sommes entrés à la fois malgré nous et grâce à nous dans une ère où la consommation définit à ce point notre relation au monde que nous favorisons la perte de notre propre monde.

Dans la critique du capitalisme à la mode, d’aucuns cherchent à saborder l’ensemble de ce système – ce qui est futile et vain. Il ne faudrait pas réduire un système économique à l’ensemble de notre vie économique, elle même un sous-ensemble de notre vie matérielle, pour reprendre le beau terme de Braudel [5]. Nous oublierions, ainsi, notre capacité à agir dans sa transformation.

Les indignés autant que notre mouvement des carrés rouges ont démontré une chose : notre capacité à reprendre le contrôle sur notre vie dans la cité. À reprendre contrôle sur notre condition humaine. Nos sociétés vivent fort probablement une phase de transition importante – nous sommes dans la pagaille de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore. Déterminés par une machine écrasante qui guide nos actions et nos pensées. Mais si on n’est jamais mieux asservi que par soi-même on n’est également jamais aussi bien libérés que par soi même.

À nous d’agir.

 

 

[1] David Ricardo (1817), Principes de l’économie politique et de l’impôt, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 32.

[2] Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III (1972), The Limits to Growth : A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New York, Universe Books.

[3] Une importante mise à jour à été publiée il y a presque 10 ans : Donella H. Meadows, Jørgen Randers et Dennis Meadows (2004), Limits to Growth: The 30-Year Update, White River Jct., VT, Chelsea Green Publishing. Une conférence au VolkswagenStifung en novembre 2012 a également fait le point : http://www.volkswagenstiftung.de/en/events/documentation-limits-to-growth.html.

[4] Merci à Marie-Christine Lemieux-Couture pour cette suggestion.

[5] Fernand Braudel (1985), La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud.

Changement d’époque : la « crise » 1998-2008

Nous sortons d’une récession importante. D’aucun ont souligné l’importance qu’elle a eue, particulièrement aux États-Unis. Cependant, à mes yeux, cette crise est l’aboutissement, en Occident en général et au Canada en particulier, d’une période de changements structurels profonds depuis la fin des années 1990.

La crise, écrivait Gramsci dans ses Carnets de prison, « c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître. » Je considère qu’à partir du tournant des années 2000 jusqu’à la crise de 2008 les structures, relations et fonctionnement organiques des économies occidentales se sont radicalement transformées et débutent un nouveau chapitre de l’histoire du capitalisme, qui clôt celui que nous connaissions depuis l’expansion du fordisme à la fin des années 1930.

Sans aller aussi loin dans l’analyse, force est de constater que l’économie québécoise d’il y a vingt ans n’est plus la même. Le petit graphe suivant l’illustre (cliquez pour agrandir):

Structure économique du Québec, 1987-2009

Les bâtonnets bleus représentent le poids en termes d’emploi de chacun des secteurs de l’économie québécoise en 2009. On y constate que le secteur du commerce et des services occupe une place prépondérante. Les bâtonnets verts représentent, eux, le taux de croissance annuel moyen entre 1987 et 2009 de l’emploi pour chacun de ces secteurs. Sans surprise, là non plus, on constate que le secteur des ressources a beaucoup diminué (particulièrement l’agriculture et la foresterie), alors que les services professionnels, les services aux entreprises, la culture et les soins de santé ont connu de très fortes croissance pendant ces vingt années.

L’économie québécoise est donc maintenant une économie de plus en plus centrée sur ce qu’on appelle « le tertiaire moteur. » C’est-à-dire des services hautement spécialisés, innovateurs et qui créent de la richesse. Les hautes technologies, l’ingénierie, la finance, etc., sont autant de secteurs qui occupent une forte place dans notre économie.

Une analyse plus fine démontre en revanche que la transformation est encore plus radicale:

  1. Même si le secteur des ressources naturelles parait en déclin demeure un pan important de notre économie et la hausse marquée du prix des matières premières, due notamment à la demande des économies émergentes, pourra bénéficier à l’économie québécoise. Il le sera d’autant dans le futur si les politiques de développement économique favorisent leur développement en aval.
  2. Les secteurs émergents et économiquement solides sont ceux qui connaissent des applications transversales, c’est-à-dire s’intègrent aux autres industries. Par exemple, les technologies (électronique, logiciels, télécom) développées pour le secteur manufacturier, les ressources naturelles ou la santé. Elles ont toutes les chances de succès si elles permettent des gains de productivité pour des secteurs qui en ont crument besoin (le manufacturier pour concurrencer le BRIC ou le secteur de la santé pour contenir la croissance des coûts).
  3. En moins de trois décennies, l’économie québécoise s’est fortement complexifiée. L’expression même « marché de niche » perd tranquillement son sens, puisqu’en dehors du secteur du commerce, il reste très peu d’industrie de masse – à l’inverse de ce qu’on avait connu au cours des 50, voire 150 années précédentes.

Ces trois caractéristiques ne racontent pas toute l’histoire, bien entendu. Mais elles sont parmi les facteurs de bouleversement profonds les plus importants qui ont des conséquences multiples sur l’ensemble de l’économie québécoise.