Travailler pour soi | Chronique à «L’Itinéraire»

Ah! ce jour béni où on « travaille enfin pour soi »! C’est ce qu’affirme tous les ans le Fraser Institute. Au milieu de l’année, nous aurions enfin atteint l’autonomie financière et nous nous serions libérés de l’emprise de l’État.

Si c’était aussi simple. C’est l’objet de ma chronique du numéro du 1er juillet du magazine L’Itinéraire, en vente maintenant!

À chaque année, c’est la même chose. Le Fraser Institute, un think tank de droite, annonce en grande pompe que les Canadiens commencent à travailler pour eux. C’est-à-dire ce jour à compter duquel les contribuables cessent de payer de l’impôt et des taxes et sont donc « libérés » de leurs obligations fiscales – comme si depuis le début de l’année, la totalité de leurs revenus avaient été consacrés aux charges fiscales et que ce jour-là l’argent que nous gagnions nous appartenait en totalité. On l’a baptisé, d’ailleurs, « journée de la libération fiscale » (« tax freedom day »).

L’âge de l’obsolescence | Chronique à «L’Itinéraire»

Ma chronique dans le dernier numéro de L’Itinéraire – une réflexion sur l’âge et le vieillissement.

J’ai eu 47 ans ce printemps. L’ordinateur sur lequel j’écris ce texte en a trois. Selon l’« usage » qu’on fera d’un humain ou d’un ordinateur, ces deux âges peuvent signifier une limite bientôt atteinte de leur utilité pour le système économique. Puisque je n’utilise que des fonctions élémentaires de mon ordinateur qui ne requièrent pas une grande performance, il devrait convenir à mes besoins pour plusieurs années encore. Ce qui ne serait pas le cas si j’étais designer graphique ou que je manipulais d’immenses bases de données. Il en va de même pour les êtres humains.

Le travailleur, une voiture comme une autre?

Le journaliste belge Edgar Szoc a publié dans le dernier numéro de La revue nouvelle (vol. 72, no. 3) un petit texte d’humeur évoquant mes Passagers clandestins – texte repris dans le quotidien La libre Belgique ce matin. On peut télécharger ici le pdf de l’article original. On y apprend que le travailleur, en Belgique, est considéré par certains économistes comme une voiture: il devrait prendre sa retraite après avoir atteint un certain « kilométrage ». Édifiant.

Le texte complet, ici:

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La robotisation et l’âme des humains… il y a cinquante ans!

Plusieurs personnes ayant assisté à mes récentes conférences sur la robotisation et le travail m’ont demandé la référence à un article du magazine LIFE de juillet 1963 que je mentionne. J’en profite pour en partager quelques pages avec vous. À quelques détails près, elles auraient pu être écrites aujourd’hui; on a du mal à croire qu’elles ont été publiées il y a plus de 50 ans.

La fin du reportage est particulièrement délicieuse et actuelle (c’est le PDG d’une entreprise de fabrication de machines-outils qui parle):

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Robotisation, intelligence artificielle et sens du travail | Conférence (Communautique)

Dans le cadre de la «Nuit des débats» de l’INM, Communautique propose une réflexion-discussion autour de la robotisation, de l’intelligence artificielle et du sens du travail. Cet après-midi à 16h à la salle du musée du carrefour d’innovation INGO (355, Peel) et c’est entrée libre! J’offrirai une présentation d’environ 45 minutes qui sera suivie d’échanges. Au plaisir d’en discuter avec vous!

 

La nouvelle phase d’automatisation que nous traversons présentement (la « 4e révolution industrielle ») se base sur la mise en service industrielle de machines apprenantes, qu’elles soient matérielles ou numériques. Ces innovations technologiques prennent en charge graduellement des tâches réservées jusqu’à maintenant aux humains. S’il s’agit d’une continuité dans l’évolution du capitalisme, elles causent néanmoins un saut qualitatif inédit dans l’organisation de la production et, plus particulièrement, dans la définition du travail. Parallèlement à d’autres transformations économiques majeures, l’emploi salarié, la chaîne de valeur et l’organisation de la production bouleversent notre conception même de ce que constitue le travail humain.

Sous forme de discussion-laboratoire, cette activité propose une réflexion sur l’avenir du travail, des interrelations économiques et, plus largement, de la solidarité sociale.

Non, les robots ne voleront pas votre emploi | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Ma chronique de cette semaine au magazine Les Éclaireurs de Radio-Canada: la robotisation et l’avenir de l’emploi.

 

Les « manchettes catastrophistes et les exemples frappants » concernant la robotisation dans le milieu du travail font écho à des craintes similaires mises de l’avant à maintes reprises dans l’histoire de nos sociétés, selon l’économiste Ianik Marcil. D’après lui, chaque fois, les scénarios pessimistes anticipés ne se sont pas concrétisés.

Depuis 250 ans et le début de l’ère industrielle, l’amélioration des machines a toujours eu des répercussions sur les travailleurs en autonomisant certaines de leurs tâches. Il faut se souvenir, explique Ianik Marcil, que dans la plupart des cas, on parle de l’adaptation d’un emploi, pas de sa disparition. Inutile, donc, de tomber dans la dramatisation et l’exagération.

Métiers en voie de disparition
En fait, seulement de 5 à 9 % des métiers seraient menacés par la robotisation, déclare l’économiste. La société, par la redistribution des richesses et l’offre de nouvelles options à ces nouveaux chômeurs, peut absorber ces pertes d’emploi, comme elle l’a fait, par exemple, avec les allumeurs de réverbères, profession que la modernité a rendue désuète au cours du 20siècle.

Des robots capables d’apprendre
Les robots de notre époque ne servent plus seulement à la répétition de tâches manuelles. Ils sont désormais dotés d’un certain jugement et bénéficient d’une capacité d’apprentissage. L’innovation dans ce domaine peut donc sortir des usines pour aller chez un juriste, un radiologue ou un traducteur, par exemple.

 

Vente à pression dans les banques | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Une banque presse le citron de son personnel afin d’augmenter les ventes. En bout de piste, employés, consommateurs et épargnants sont tous coincés dans le même système. Mon édito de ce matin à « La Matinale » de CIBL 101,5 FM Montréal.

Le sous-développement des idées d’Alain Dubuc

NB: ce texte a été publié originellement le 11 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

Dans sa chronique de ce matin, Alain Dubuc collige en à peine 600 mots l’ensemble des préjugés les plus paternalistes et condescendants qui soient sur les chômeurs en plus de faire la démonstration éloquente de son incompréhension totale – si ce n’est sa pure incompétence – en matière de politiques économiques. Il semble bien loin et révolu, le temps où ce monsieur étudiait à la maîtrise en sciences économiques.

Il affirme que la réforme de l’assurance-emploi, entrée en vigueur depuis le 1er janvier, est la « fin d’un cadeau empoisonné. » L’une des dispositions les plus importantes de cette réforme consiste à restreindre drastiquement l’accès aux prestations pour les travailleurs saisonniers. La thèse centrale de Dubuc repose sur le sempiternel fantasme de la motivation individuelle à travailler que saperaient les mesures de soutien étatiques héritées du keynésianisme d’après-guerre : « ce système est désastreux parce qu’il n’incite pas les gens à travailler. Pourquoi chercher un job si on a ses prestations d’assurance-emploi ? » questionne-t-il. En fait, « des régions entières vivent à ce rythme depuis des décennies, » pratiques qui « deviennent une forme d’organisation de la société » – l’assurance-emploi, un symbole qui revêt « presque un caractère identitaire, » « l’assurance-chômage comme mode de vie, » une « une tradition débilitante. » Au final, ces dispositions du régime d’assurance-emploi a « certainement contribué à maintenir ces régions dans un état de sous-développement. »

Attends un peu. Nos concitoyens de la Gaspésie, par exemple, seraient des débiles tétant les mamelles de l’État pour se maintenir dans un mode de vie ne les incitant pas à travailler ? Tu les achètes à quel prix tes poissons pêchés en Gaspésie, toi chose ?

Cette réforme inique, énième itération de l’entreprise de destruction des acquis sociaux par le gouvernement Harper repose précisément sur cette idée erronée : la volonté et l’action individuelles sont seules garantes du développement économique et social. Les structures communautaires et – encore moins – étatiques les interfèrent et découragent. Au mieux.

D’une part, Alain Dubuc se rabat sur une vision simpliste du comportement humain. Il serait tout à fait libre de contraintes – un libre-arbitre pur et éthéré sur lequel les institutions ne devraient avoir aucune prise. Mais pourtant, à le lire, elles en ont. Donc, il faut les détruire, puisqu’elles interfèrent sur nos décisions individuelles.

D’autre part, il fait preuve d’une méconnaissance absolue de la réalité de la dynamique économique de ce qu’on appelait jusqu’à récemment les « régions-ressources. » Celles-ci, dont l’économie est basée sur l’exploitation de la nature (la foresterie et les pêcheries, principalement), vivent au cycle des saisons. Exploitant la nature, elles en sont tributaires, par définition. Raison pour laquelle le régime d’assurance-emploi s’était adapté à leur rythme. Des poissons, cher confrère, ça se pêche mal en hiver.

Mais surtout, Alain Dubuc ramène un débat macroéconomique à des considérations individuelles – ce qui est la marque de commerce de tous les populismes. Comme l’ensemble des politiques de soutien social imaginées au 20e siècle, l’assurance-emploi (autrefois l’assurance-chômage) participait d’une volonté très simple : à la fois juguler les excès d’un capitalisme débridé et triomphant (généralement suite à des luttes sociales importantes) et à la fois réguler les aléas d’un système économique créant par essence des dysfonctionnements profonds. Les blancs ont habité la Gaspésie pour deux raison : exploiter la ressource halieutique et exploiter la ressource forestière. Deux activités par nature saisonnières. On a donc offert à ces travailleurs la possibilité de vivre de leur métier à l’année longue en bénéficiant d’un régime d’assurance-emploi couvrant la saison morte – qui était, historiquement, consacrée à la préparation de la prochaine saison active.

La réforme Harper renie complètement cette logique en coupant les prestations d’assurance-emploi de ces travailleurs, en exigeant de leur part de se trouver un emploi entre temps qui n’a aucun lien avec leur expertise (un pêcheur qui va vendre des téléphones cellulaires), payé de 30% à 40% moins que leur salaire habituel et jusqu’à 100 km de leur résidence.

Cette réforme n’a que très peu d’effets économiques. On encourage le « cheap labour » tout en n’aidant en rien des régions chroniquement victimes de la consommation outrancière de citadins, heureux de trouver sur les étals du Marché Jean-Talon le poisson, le homard ou le crabe des neiges frais des Maritimes qu’ils arboreront sur leur nappe souillée d’indifférence offerts à leurs convives tout aussi imbus de leurs idées reçues qu’est rempli leur verre de vin de bonne cuvée.

Ce que Monsieur Dubuc oublie complètement, c’est que ces mesures constituent autant de mécanismes de régulation de l’économie régionale – et donc, au final, pour l’ensemble du pays. Elles permettent de nous assurer – pas pour rien qu’il s’agit d’une assurance – collectivement que le rythme de la vie économique soit un peu moins tributaire des aléas des saisons et du marché. Il ne s’agit pas d’un luxe, mais, au contraire, d’une nécessité collective que le gouvernement Harper désire détruire au nom d’un pseudo engagement individualiste dans la vie économique.

En reniant ce principe avec mépris et condescendance, Alain Dubuc fait preuve d’une ignorance crasse de la réalité économique de régions entières du Canada et du Québec en particulier.

J’imagine que c’est en dégustant son délicieux crabe des neiges des Îles-de-la-Madeleine dans un petit bistrot outremontais qu’il a écrit sa chronique. Or il y a effectivement un « cadeau empoisonné »: offrir à ces idées une tribune aussi large que celle de La Presse laissant les Québécois qui la lisent dans un état de sous-développement intellectuel inique.


Post-scriptum (13 janvier)

Ayant reçu quelques commentaires critiques constructifs, je précise ici certains éléments:

1.- Il semblerait que mon allusion à la « consommation citadine » des fruits de la pêche ait été mal perçue. D’une part, je ne vois pas en quoi cela soit condescendant, comme on me l’a reproché. Au Québec, 80% de la population vit en milieu urbain – là réside donc le plus gros de l’activité économique, et donc de la consommation, de la province. Sans compter que ce sont les zones urbaines qui sont le moteur du développement économique marchand et productif (cf. à cet égard le toujours pertinent ouvrage de Jane Jacobs, Les Villes et la richesse des nations, Montréal, Boréal, 1992). D’autre part, il importe de noter que c’est effectivement la soif de consommation à bas prix qui a alimenté la surpêche et les problèmes que des régions comme la Gaspésie vivent. On m’a fait remarquer qu’on ne mangeait plus beaucoup de poissons ou fruits de mer pêchés dans l’Est. C’est en partie vrai, particulièrement à cause de la concurrence incroyable de poissons et crustacés venus d’un peu partout dans le monde (crevettes ou pangasius asiatiques) qui a fait chuter les prix.

2.- La critique fondamentale sous-jacente à mon coup de gueule est très simple: les nouvelles contraintes à l’assurance-emploi reposent sur le postulat idéologique selon lequel ces mesures gardent artificiellement les travailleurs dans un état de dépendance à un mode de vie économique qui ne serait plus viable – la « tradition débilitante » dont parle Alain Dubuc. En retirant ces privilèges, apparaitraient comme par magie de nouvelles activités économiques remplaçant celles-là. Or il s’agit là d’une logique perverse: les travailleurs n’ayant plus le soutien de l’État comme c’était le cas auparavant créeraient ex nihilo de nouvelles industries ? C’est insensé. « Nous » avons habité ces régions-ressources pour les exploiter. L’exploitation des ressources naturelles est de plus en plus impossible. Je ne prône pas le maintien dans un état de dépendance chronique ces régions. Cependant: (1) Nier la spécificité du travail saisonnier, caractérisé par des efforts intenses sur une courte période (au cours de laquelle ces travailleurs sont occupées 12h par jour sinon plus à leur boulot) et une période de jachère destinée, entre autres, à préparer la prochaine saison, fait preuve d’une méconnaissance et/ou d’un mépris profonds de leur réalité économique. (2) Ces régions ont probablement besoin de se renouveler, de se diversifier – pensons à l’industrie agrico-touristique de niche qui s’est développée dans Charlevoix ou en Estrie. Cela fait plus de 15 ans que j’œuvre en développement économique régional et je suis le premier partisan de la transformation économique de ces régions, afin de les soustraire à une dépendance asservissante à quelques ressources qui ne génèrent que très peu de richesses pour leurs communautés. Cependant, ça n’est pas en punissant ces travailleurs et en leur demandant d’accepter des emplois sous-payés à des dizaines de km de leur résidence qu’on y réussira, mais bien en investissant temps et ressources dans cette diversification, avec les acteurs économiques locaux. La réforme de l’assurance-emploi n’a aucun effet structurant, bien au contraire: elle n’aura que des effets destructeurs d’un tissu économique extrêmement fragile.

3.- L’assurance-emploi, comme son nom l’indique, est une assurance. Une assurance obligatoire, comme l’est l’assurance-automobile. Il ne s’agit pas d’une subvention de l’État mais bien d’un espèce de « contrat social » entre les travailleurs et les employeurs. Les deux sont obligés d’y souscrire et ce régime appartient – devrait appartenir – aux travailleurs, pas à l’État. Le gouvernement Harper ne fait que poursuivre l’entreprise de destruction amorcée par les libéraux en s’accaparant indument (voire illégalement) le contrôle du régime d’assurance-emploi à des fins purement idéologiques.

La revanche du temps réel

Je prétends, et je ne suis pas le seul, que les sociétés capitalistes occidentales vivent une crise profonde depuis la fin des années 1990. Qu’elles font face à des changements radicaux qui redéfinissent fondamentalement leur propre rapport à cette vieille notion d’«être-ensemble.»

Ce rapport à l’autre s’exprime justement dans le temps, dans le temps réel et humain. Le capitalisme commercial et industriel, depuis le milieu du 19e siècle, a modifié profondément notre rapport au temps. Son appropriation de la technique, puis des sciences naturelles et, plus tard, des sciences humaines, a magistralement transformé notre rapport à la temporalité. Il s’opère présentement une redéfinition du lien organique que nous entretenons au temps, en tentant de renverser ces cinq grandes « colonisations » de la temporalité par le capitalisme:

1. Production. Le capitalisme industriel est d’abord une tentative de contrôle du temps de production. L’organisation scientifique du travail, le fordisme, ne cherchent rien de moins que de réguler le rythme de la production. L’atelier, puis la manufacture, ont fait place à l’usine, principe organisateur du temps de production disséqué, rationalisé, désincarné. Le travailleur n’a plus de contrôle sur son rythme de production, qui lui est désormais imposé par la drastique rationalité de l’efficacité. Les normes ISO et autres Kaizen de ce monde ne font que perpétuer – en la peaufinant, en la rendant plus subtile et nuancée – cette rationalisation. La pléthore de théories du management « humain » favorisant l’implication des équipes dans le processus décisionnel représentent de nouvelles formes de l’évacuation du temps humain de la production.

2. Consommation. De la même manière, la consommation s’est désincarnée du temps humain, d’abord en se dissociant du besoin, par le règne du désir. [1] De façon concomitante, la consommation est devenue le principal moteur de la croissance économique des sociétés occidentales. Conséquence: on doit l’augmenter sans cesse par le recours au crédit de plus en plus facile (et l’on sait à quel point ce phénomène a été l’une des causes fondamentales de la crise financière de 2008). Or le crédit n’est rien d’autre que l’annulation du temps présent. Le célèbre slogan commercial « achetez maintenant, payez plus tard » parle de lui même.

3. Finances. La sphère financière, cette protubérance pathologique du capitalisme du dernier quart du 20e siècle [2], s’est elle-même créée en consommant le temps. Au-delà de la monnaie basée sur le crédit et au-delà du principe de l’intérêt, l’ensemble des produits financiers visent à prendre le contrôle du future. Les titres financiers comptant pour la majeure part du marché s’appellent en anglais « futures » – ça n’est pas anodin, bien sûr: ils tablent sur la valeur future d’une marchandise, pire sur la valeur future escomptée de la valeur de ces mêmes marchandises. Une spirale sans fin de spéculation sur la valeur estimée de la valeur d’objets complètement dématérialisés et, surtout, placés hors du temps réel.

4. Information. La dernière révolution industrielle, celle de l’information, consomme elle aussi du temps présent comme les pourceaux, les détritus de cuisine. La volonté de gagner la course du temps ne date pas d’hier, que cela soit dans la sphère médiatique (course au scoop, des éditions spéciales des journaux aux informations télévisées en continue et maintenant via le web) ou privée (l’invention des technologies de communication – télégramme, télex, fax, téléphones portables, bases de données alimentées en temps réel, courriel/web – et, surtout, l’invention de manières ingénieuses de les utiliser ne visent qu’à doubler le concurrent et le client).

5. Le lien social. Ces quatre colonisations du temps par la société consumériste et industrielle en entraîne une dernière: celle de la temporalité du lien social. Les relations humaines présupposent, bien évidemment, une appropriation du passé (le sien propre et celui de l’autre) et une projection dans le futur. Mais à partir du moment où le consommateur-contribuable-travailleur est perçu comme un objet, et non plus comme un sujet, par la machine économique, cette intériorisation du temps humain lui échappe en partie: il est sommé de consommer maintenant (la consommation demeure le moteur de l’économie mondiale), d’hypothéquer son futur par le crédit (qui est la base du système financier et monétaire) et d’augmenter toujours plus sa productivité. Bien plus, cette logique s’étend à l’usage que nous faisons des ressources planétaires avec les conséquences écologiques que l’on sait.

À ces cinq colonisations du temps, je vois trois conséquences fondamentales:

a) Le passé, le temps historique, s’évanouit au bénéfice d’une quotidienneté à tout prix, de l’ici et maintenant, d’un désir de réinvention continue, à la fois des codes de relations économiques mais aussi de notre rapport individuel aux processus de production et de consommation.

b) Il y a télescopage du futur vers le présent: le long terme, les « tendances » sont de plus en plus rapprochées; le long terme, embrassant naguère des horizons en termes de décennies ne se compte désormais plus qu’en quelques trimestres.

c) De ces deux dynamiques s’est créé une formidable accélération des transformations économiques, technologiques et sociales. L’obsolescence de plus en plus rapide des produits de consommation (non pas tant « programmée » par la technologie mais bien plus vendue par le marketing), les informations et documents partagés par les médias sociaux qui sont perçus périmés après quelques heures seulement, les géants industriels qui appariassent et disparaissent à une vitesse jamais vue, ne sont que quelques exemples de cette accélération démesurée et inhumaine.

Car ces diverses colonisations du temps sont, au sens littéral, inhumaines. Nous nous sentons happés par un « hyper-présent » qui annihile nos repères au temps réel et humain. L’Homme contemporain a, au final, l’impression de courir comme un déchaîné sur le tapis roulant du capitalisme dont la cadence s’accélère sans cesse. J’ai la prétention de croire que la crise (au sens de changement appelant des décisions) que nous traversons depuis une douzaine d’années voit poindre la revanche du temps réel. Les mouvements qui éclosent ici et là, en parallèle depuis quelques années, des mouvements écologistes à la simplicité volontaire en passant par les monnaies locales et le slow food, cherchent en grande partie à se le réapproprier.

À l’instar de Charlot dans Les Temps modernes, l’Homme contemporain cherchera, peut-être, à fuir la frénésie de la recherche d’efficacité à tout prix que lui impose une économie sur laquelle il constate avoir de moins en moins d’emprise, parce qu’elle a pris le contrôle d’une partie de ce qui le caractérise fondamentalement: le temps réel.

 

PS: Ces idées par trop « impressionnistes » sont à la base d’une réflexion plus étoffée que je prépare sur les causes et conséquences des changements radicaux que nos économies connaissent depuis vingt ans. Commentaires et critiques plus que bienvenus.

Notes

[1] Cf. Le Besoin et le désir de Marcel Rioux (Montréal: L’Hexagone, 1984).

[2] Je présente quelques chiffres ici: 10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale.

Douce France

Encore une fois, la France s’échauffe et les manifestation se multiplient. Le Nouvel Obs nous apprend ce matin que les 2/3 des Français approuvent les manifestation et que la même proportion désire que le gouvernement retire son projet de loi visant à faire passer l’âge de la retraite obligatoire de 60 à 62 ans.

Photo: nouvelobs.com