Rémunération et productivité (audio | Isabelle Maréchal)

À l’émission de Isabelle Maréchal, on se demandait le 15 octobre 2013 si les travailleurs seraient plus productifs s’ils étaient mieux rémunérés. En compagnie de Nicolas Zorn, chargé de projets à l’Institut du Nouveau Monde et de Florent Francoeur, président de l’Ordre des conseillers en ressources humaines du Québec.

On peut écouter cette deuxième heure de l’émission, ci-dessous:

 

 

Bonnes sanculottides !

NB: ce texte a été publié originellement le 1er mai 2013 sur le site du Voir.

 

Le 1er mai est la fête internationale des travailleurs. Un peu partout dans le monde on souligne l’apport des travailleurs à l’économie et à la société. On souligne également leurs luttes passées et on revendique pour l’avenir des conditions plus justes en accord avec cette contribution à la collectivité.

La première « fête du travail » officielle est fort probablement celle instituée par la toute jeune République française en 1794. Elle avait été proposée par Fabre d’Églantine, député de Paris à la Convention Nationale dans son Rapport sur le calendrier républicain. Au cours du mois de nivôse – correspondant grosso modo au mois de janvier dans le calendrier républicain – cinq jours étaient consacrés à célébrer « la joie et l’esprit du peuple français » et à honorer les idéaux républicains d’égalité, de liberté et de fraternité. Ces cinq jours étaient dédiés, respectivement, à l’intelligence, au travail, aux bonnes actions individuelles, au mérite individuel et à l’opinion du peuple.

L’idéologie révolutionnaire en cherchant à tout réinventer – y compris les symboles unifiant le peuple – avait nommé ces cinq journées les « sanculottides« . Les sans-culottes étaient le nom donné par mépris aux manifestants révolutionnaires, qui portaient des pantalons plutôt que des culottes, costume des aristocrates. Dans son Rapport, Fabre d’Églantine mentionne que ces fêtes – notamment celle de l’opinion – devaient souligner l’action des sans-culottes contre « les abus et les usurpations de toute espèce ». Il serait temps que l’on ne se limite pas qu’à souligner l’apport des travailleurs à la société, mais qu’on agisse afin qu’ils reçoivent la juste part de leur apport à l’enrichissement économique collectif et que soit limités les abus et les usurpations d’une minorité qui s’en accapare la plus grande part. Ces ploutocrates qui sont, effectivement, les culottés du 21e siècle.

 

Extrait du Rapport fait à la Convention Nationale, dans la séance du 3 du second mois de la seconde année de la République Française, au nom de la Commission chargée de la confection du calendrier, par Ph. Fr. Na. Fabre d’Églantine, député de Paris à la Convention Nationale:

Je dois observer qu’il est un mois dans l’année où la terre est scellée, & communément couverte de neige, c’est le mois Nivôse : c’est le temps de repos de la terre ; ne pouvant trouver sur la surface de production végétale & agricole pour figurer dans ce mois, nous y avons substitué les productions, les substances du règne animal & minéral, immédiatement utiles à l’agriculture ; nous avons cru que rien de ce qui est précieux à l’économie rurale ne devoit échapper aux hommages & aux méditations de tout homme qui veut être utile à sa patrie.

Il reste à vous parler des jours d’abord nommés épagomènes, ensuite complémentaires. Ce mot n’étoit que didactique, par conséquent sec, muet pour l’imagination ; il ne présentoit au peuple qu’une idée froide, qu’il rend vulgairement lui-même par la périphrase de solde de compte, ou par le barbarisme de définition. Nous avons pensé qu’il va falloit pour ces cinq jours une dénomination collective, qui portât un caractère national capable d’exprimer la joie & l’esprit du peuple français, dans les cinq jours de fête qu’il célèbrera au terme de chaque année.

Il nous a paru possible, & surtout juste, de consacrer par un mot nouveau l’expression de sans-culotte qui en seroit l’étymologie. D’ailleurs une recherche aussi intéressante que curieuse, nous apprend que les aristocrates, en prétendant nous avilir par l’expression de sans-culotte, n’ont pas eu même le mérite de l’invention.

Dès la plus haute antiquité, les Gaulois, nos aïeux, s’étoient fait honneur de cette dénomination. L’histoire nous apprend qu’une partie de la Gaule, dite ensuite Lyonnaise (la patrie des Lyonnais), étoit appelée la Gaule culottée, (gallia braccata) : par conséquent le reste des Gaules jusqu’au bords du Rhin étoit la Gaule non-culottée ; nos pères dès lors étoient donc des sans-culottes. Quoi qu’il en soit de l’origine de cette dénomination antique ou moderne, illustrée par la liberté, elle doit nous être chère ; c’en est assez pour la consacrer solennellement.

Nous appellerons donc les cinq jours collectivement pris, les sanculottides.

Les cinq jours des sanculottides, composant une demi-décade, seront dénommés Primdi, Duodi, Tridi, Quartidi, Quintidi ; & dans l’année bissextile, le sixième jour Sextidi : le lendemain l’année commencera par Primdi premier de Vendémiaire.

Nous terminerons ce rapport par l’idée que nous avons conçue relativement aux cinq fêtes consécutives des sanculottides ; nous ne vous en développerons que la nature. Nous vous proposerons seulement d’en décréter le principe & le nom, & d’en renvoyer la disposition & le mode à votre comité d’instruction.

Le primdi, premier des sanculottides, sera consacré à l’attribut le plus précieux & le plus élevé de l’espèce humaine, à l’intelligence qui nous distingue du reste de la création. Les conceptions les plus grandes, les plus utiles à la patrie, sous quelque rapport que ce puisse être, soit dans les arts, les sciences, les métiers, soit en matière de législation, de philosophie ou de morale, en un mot, tout ce qui tient à l’invention & aux opérations créatrices de l’esprit humain, sera préconisé publiquement, & avec une pompe nationale, ce jour Primdi, premier des sanculottides ; cette fête s’appellera la fête du génie.

Le duodi, deuxième des sanculottides, sera consacré à l’industrie & à l’activité laborieuse ; les actes de constance dans le labeur, de longanimité dans la confection des choses utiles à la patrie, de beau & de grand dans les opérations manuelles ou mécaniques, & dont la société peut retirer de l’avantage, sera préconisé publiquement & avec une pompe nationale, ce jour Duodi, deuxième des sanculottides ; cette fête s’appellera la fête du travail.

Le tridi, troisième des sanculottides, sera consacré aux grandes, aux belles, aux bonnes actions individuelles : elles seront préconisées publiquement & avec une pompe nationale ; cette fête s’appellera la fête des actions.

Le quartidi, quatrième des sanculottides, sera consacré à la cérémonie du témoignage public & de la gratitude nationale envers ceux qui, dans les trois jours précédens, auront été préconisés, & auront mérité les bienfaits de la nation ; la distribution en sera faite publiquement, & avec une pompe nationale, sans autre distinction entre les préconisés que celle de la chose même, & du prix plus ou moins grand qu’elle aura mérité ; cette fête s’appellera la fête des récompenses.

Le quintidi, cinquième & dernier des sanculottides, se nommera la fête de l’Opinion. Ici s’élève un tribunal d’une espèce nouvelle, & tout à la fois gaie & terrible.

Tant que l’année a duré, les fonctionnaires publics, dépositaires de la loi & de la confiance nationale, ont dû prétendre & ont obtenu le respect du peuple & sa soumission aux ordres qu’ils ont donné au nom de la loi ; ils ont dû se rendre dignes non seulement de ce respect, mais encore de l’estime & de l’amour de tous les citoyens : s’ils y ont manqué, qu’ils prennent garde à la fête de l’Opinion, malheur à eux ! ils seront frappés, non dans leur fortune, non dans leur personne, non même dans le plus petit de leurs droits de citoyen, mais dans l’opinion. Dans le jour unique & solennel de la fête de l’Opinion, la loi ouvre la bouche à tous les citoyens sur le moral, le personnel & les actions des fonctionnaires publics ; la loi donne carrière à l’imagination plaisante & gaie des Français. Permis à l’opinion dans ce jour de se manifester sur ce chapitre de toutes les manières : les chansons, les allusions, les caricatures, les pasquinades, le sel de l’ironie, les sarcasmes de la folie, seront dans ce jour le salaire de celui des élus du peuple, qui l’aura trompé ou qui s’en sera fait mésestimer ou haïr. L’animosité particulière, les vengeances privées ne sont point à redouter ; l’opinion elle-même feroit justice du téméraire détracteur d’un magistrat estimé.

C’est ainsi que par son caractère même, par sa gaieté naturelle, le peuple français conservera ses droits & sa souveraineté ; on corrompt les tribunaux, on ne corrompt pas l’opinion. Nous osons le dire, ce seul jour de fête contiendra mieux les magistrats dans leur devoir, pendant le cours de l’année, que ne le feroient les lois même de Dracon & tous les tribunaux de France. La plus terrible & la plus profonde des armes françaises contre les Français, c’est le ridicule : le plus politique des tribunaux, c’est celui de l’opinion ; & si l’on veut approfondir cette idée & en combiner l’esprit avec le caractère national, on trouvera que cette fête de l’opinion seule est le bouclier le plus efficace contre les abus & les usurpations de toute espèce.

Telle est la nature des cinq fêtes des sanculottides : tous les quatre ans, au terme de l’année bissextile, le sextidi ou sixième jour des sanculottides, des jeux nationaux seront célébrés. Cette époque d’un jour sera par excellence nomme la sanculottide, & c’est assurément le nom le plus analogique au rassemblement des diverses portions du peuple français, qui viendront de toutes les parties de la République célébrer à cette époque la liberté, l’égalité, cimenter dans leurs embrassemens la fraternité française, & jurer au nom de tous, sur l’autel de la Patrie, de vivre & de mourir libres & en braves sans-culottes.

Les rendez-vous manqués

NB: ce texte a été publié originellement le 9 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

Les rendez-vous que l’on cesse d’attendre
Existent-ils dans quelqu’autre univers
Où vont aussi les mots qu’on n’a pas pris le temps d’entendre

Gilles Vignault, « Le Rendez-vous »
(musique Claude Léveillée, interprétée entre autres
par Léveillée et Pauline Julien)

 

L’année politico-économique 2012 semble être celle des rendez-vous manqués. Ces rendez-vous que l’on manque parce qu’on n’a pas le courage ni l’envie de faire face à la musique. Parce qu’il semble plus simple de contourner l’obstacle que de le franchir. Parce qu’un rendez-vous implique un dialogue et invite à construire et à transformer l’ordre des choses sur la base de ce dialogue. À mon sens, plusieurs grands événements économiques de l’année reflètent l’absence de volonté de prendre des décisions fondamentales pour nos sociétés.

La grève étudiante et le mouvement social qui a suivi a été évidemment l’événement marquant au Québec cette année. Les étudiants semblent avoir eu gain de cause avec l’élection du Parti Québécois et sa décision d’annuler la hausse des droits de scolarité. Cependant, étant donné l’ampleur de la contestation étudiante mais surtout de l’énorme brassage d’idées qu’elle a fait naître, l’éléphant semble avoir accouché d’une souris. Le véritable rendez-vous manqué ici, c’est celui avec une vision véritablement globale du rôle de l’éducation supérieure dans notre société – et de l’intégration de l’éducation postsecondaire à l’ensemble du cursus scolaire.

Des questionnements fondamentaux sur le rôle social, culturel et politique de l’éducation n’ont pas été abordés. Mais sur le plan strictement économique, les seuls débats auxquels nous avons eu droit – tant est qu’il y en a eu – ne se sont limités qu’à la question des droits de scolarité et, donc, du budget de l’État ou de celui des étudiants. Bien entendu, il s’agissait de la cause initiale de la grève et des revendications étudiantes. Cependant, puisque cette question a monopolisé la discussion publique pendant des mois, nous avons raté une belle occasion de ne pas discuter du rôle économique de l’éducation dans nos sociétés actuelles.

Il y a un paradoxe au cœur du rôle économique de l’éducation. D’une part, il est légitime de croire que la scolarité puisse être arrimée, à un certain degré, aux besoins et à la réalité du « marché » du travail. Il serait absurde de former les étudiants à des savoirs et des compétences qui ne leur seraient d’aucune utilité dans leur futur emploi. Cependant, former strictement les étudiants en fonction des besoins utilitaires de leurs futurs employeurs pose un risque important. Nous vivons à une époque de transformations majeures qui vont en s’accélérant de manière exponentielle, créant un monde de plus en plus complexe. En arrimant de manière trop étroite la scolarité des étudiants à la réalité actuelle du marché du travail, en formatant leurs connaissances sur les besoins utilitaristes présents, on risque grandement de frapper un mur : ces besoins du monde économique ont de fortes chances d’être obsolètes au moment de l’entrée des nouveaux diplômés sur le marché du travail, précisément à cause de la rapidité des changements technologiques, d’affaires, économiques voire culturels. D’un point de vue strictement économique, si on désire avoir une main-d’œuvre adaptée à notre époque de fortes turbulences, nous devons former les étudiants à être plus agiles – en leur donnant les outils leur permettant de comprendre ce monde de transformations intenses et de s’y adapter. Cette vision de l’éducation s’appuie davantage sur une solide culture générale – tant humaniste que scientifique – bien plus que sur une formation techniquement adaptée aux besoins immédiats des entreprises qui seront de toutes les manières rapidement caduques.

Au fond, il s’agit là, simplement, d’un rendez-vous manqué avec le futur, avec le long terme. Depuis des années, on forme les travailleurs pour être immédiatement utilisables en entreprise. Le gouvernement du Québec en rajoute en ne proposant, après cette grève étudiante importante, que des ajustements qui semblent a priori, très limités. Donnons la chance au coureur, bien entendu, mais le Sommet sur l’éducation supérieure qui aura lieu à la mi-février ne semble pas annoncer l’amorce d’une vaste réflexion sur le rôle de l’éducation pour les générations à venir.

Notre époque est celle du temps qui rétrécis – particulièrement en matière économique. Objets jetables, emplois contractuels, planification à quelques trimestres devant – lorsque seulement elle existe. Le triomphe du court-termisme est le symptôme de cette série de rendez-vous manqués avec le long terme. Qui plus est, cette aveuglement volontaire sert essentiellement des intérêts restreints ou visent des objectifs tactiques très précis.

En sont témoins quelques événements marquants du monde industriel et du travail en 2012. La fermeture de l’ancienne filiale de Air Canada, Aveos, pour cause de délocalisation de ses activités au Salvador en mai, qui a occasionné la perte de 2600 emplois à Mississauga, Montréal et Winnipeg, n’est pas tant emblématique de la diabolique mondialisation, comme on a voulu le présenter, mais de la logique d’affaires maintenant habituelle : le plus haut rendement, trimestre après trimestre. Dans une telle perspective, nulle vision à long terme n’est avantageuse : on cherche à réduire sans cesse les coûts (d’où la délocalisation au Salvador) sans aucune préoccupation pour le développement du tissu industriel à long terme. La débâcle de Research in Motion (RIM), fabricant du célèbre BlackBerry va dans le même sens. Le BlackBerry a occupé longtemps le quasi-monopole du marché d’affaires des téléphones « intelligents. » Grâce notamment à l’engouement pour la tablette iPad, Apple a graduellement grugé des parts de marché du BlackBerry en entreprise – auparavant perçu comme un gadget peu adapté au monde des affaires et à ses exigences en matière de sécurité. RIM s’est assise sur ses lauriers, tablant sur la force d’inertie de son marché et ne se renouvelant pas assez rapidement en sous investissant dans le développement de nouveaux produits. Résultat : sa part de marché a été réduite de moitié et de désastreuses pertes d’emplois en Ontario. Jim Balsillie, le cofondateur de RIM, a démissionné en mars 2012 et l’avenir de l’entreprise est plus qu’incertain. Là encore, un rendez-vous manqué avec le long terme aura donné des résultats catastrophiques.

L’accentuation des dérives du new public management vont dans le même sens – la réforme de l’assurance-emploi le démontre largement. Géré par une agence du gouvernement du Canada – plutôt qu’un service ministériel comme c’était le cas autrefois – on exige de ce programme qu’il soit rentable, au même titre que n’importe quel produit ou service dans l’ensemble de l’économie. La réforme en vigueur depuis le 1er janvier vise entre autres choses à contraindre les travailleurs saisonniers, en réduisant la période des prestations auxquelles ils avaient droit, à accepter un emploi à salaire moindre, éloigné jusqu’à 100 km de leur domicile et qui ne correspond pas à leur métier. Historiquement, les dispositions de ce régime assuraient aux travailleurs saisonniers – les pêcheurs, par exemple – un revenu durant la saison morte. Outre l’aspect humain de la chose, cette manière de faire constitue également un stabilisateur économique essentiel pour de vastes régions du Canada, et du Québec en particulier (40% des bénéficiaires de ces dispositions sont Québécois). En modifiant le régime, Ottawa coupe au plus simple : les travailleurs n’ont qu’à se trouver une job, n’importe laquelle et à des distances inouïe de leur domicile. On économisera ainsi des sommes importantes à court terme, mais on ne favorisera aucunement la nécessaire transformation de l’environnement économique de régions entières dévastées par la disparition progressive et quasi inéluctable des ressources naturelles sur lesquelles elles reposaient depuis des décennies. Un autre rendez-vous manqué avec la possibilité de renouveler en profondeur des économies régionales pourtant riches d’esprit d’initiative et de talent locaux.

Dans le même esprit, la mise en œuvre officielle du Plan Nord par le gouvernement Charest en avril démontre, à mon sens, une absence cruelle de vision à long terme. Comme plusieurs autres, je répète depuis longtemps que toute l’initiative du développement minier au Québec fait fausse route. Le PLQ et le PQ renchérissent depuis des années sur une seule et unique question : le niveau de redevances minières. Aucune discussion de fond sur le développement économique régional des communautés touchées, sur le développement de l’écosystème industriel et d’innovation autour des exploitations, sur notre capacité, en somme, à profiter de ces richesses phénoménales comme levier de développement majeur de l’ensemble de la filière métallique québécoise – sans compter que les Premières Nations comme les communautés locales sont à peu près systématiquement absentes de la discussion. Le Plan Nord n’est, à peu de choses près, qu’un vaste plan marketing politique. À preuve, le Salon du Plan Nord de la fin avril dernier à Montréal : un gros show promotionnel qui avait comme objectif principal de faire mousser la popularité du gouvernement Charest. Le simple fait qu’il se soit déroulé dans la métropole – plutôt que dans le Nord, justement – est emblématique de la vision qu’il portait : un néocolonialisme cherchant simplement à profiter (un peu) de la simple extraction du minerais des régions éloignées du cœur économique du Québec. La tristement célèbre blague du premier ministre, le 20 avril, invitant les étudiants qui manifestaient à l’extérieur à « se trouver une job, dans le Nord, si possible » démontrait de manière on ne peut plus frappante cette vision. Laquelle se réduit, encore une fois, à la simple poursuite de gains à court terme. En rebaptisant le Plan Nord le « Nord pour tous » le gouvernement Marois ne semble guère faire preuve de volonté de changer grand’chose à cette vision. Incidemment, dès après les élections, la nouvelle première ministre s’est empressée d’aller vanter – et, surtout, rassurer les investisseurs étrangers – à New York et à Paris les bienfaits du Plan Nord en assurant que les conditions économiques et fiscales n’en seraient pas radicalement modifiées. Nouvelle occasion manquée de faire preuve d’audace et de vision à long terme.

D’avantage, la scène financière internationale a démontré une fois de plus – comme si cela n’avait pas été déjà suffisamment le cas depuis le début de la crise en 2008 – son incapacité intrinsèque à prendre des décisions en fonction de l’évolution à long terme de l’économie mondiale. Une grande partie de l’Europe est à nouveau en récession – les plans d’austérité ayant démontré leur grande capacité à ne créer qu’une chose : détruire la demande intérieure et créer du chômage. La chute dans le « précipice fiscal » aux États-Unis a été évitée de justesse en tout début d’année (mais ça n’est que partie remise pour quelques semaines) illustrant à merveille l’impuissance de l’action politique face aux contraintes des marchés financiers. Les pseudo réformes du système bancaire aux États-Unis et en Europe, la crise du Libor, les délires continus des agences de notations internationales constituent autant d’exemples de l’absence de volonté politique à réformer en profondeur un système pourri jusqu’à la moelle par l’appât du gain à court terme d’acteurs économiques qui n’ont d’intérêt que le leur.

Une série de rendez-vous manqués avec l’avenir a donc caractérisé l’année économique 2012 à mon sens. Il y a cependant de l’espoir. En novembre, la Banque Mondiale a publié un rapport alarmant – sinon alarmiste – sur le réchauffement climatique. La Banque Mondiale, rappelons-le, est l’une des institutions majeures créées dans l’après-guerre pour réguler le capitalisme mondial et sa mission est essentiellement le développement économique des pays les plus pauvres de la planète. Il ne s’agit donc de tout sauf d’un lobby environnemental radical. Or, dans ce rapport, la Banque estime que le réchauffement climatique d’ici la fin du siècle sera de 4°C – ce qui est davantage que l’estimation du fameux Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GEIC) qui l’estime, lui, à 3°C. Une institution phare du capitalisme mondial davantage alarmiste qu’un groupe dont de puissants intérêts économiques ont tenté discréditer sans cesse depuis des années est en soi extraordinaire, au sens propre. Qui plus est, la vice-présidente de la Banque, Rachel Kyte a affirmé : « Nous devons redoubler d’efforts pour renforcer notre capacité d’adaptation et de résilience, et pour trouver des solutions aux défis climatiques d’aujourd’hui. » En d’autres termes : le système économique tel que nous le connaissons risque de s’effondrer à cause des changements climatiques qui nous ne modifions pas « nos modes actuels de production et de consommation » selon les mots des auteurs du rapport.

Ajoutons à cette étude la publication du Forum économique mondial – l’institution qui organise le fameux rendez-vous annuel à Davos réunissant les plus puissants dirigeants d’entreprises et politiciens du monde. Il y a quelques jours, dans la huitième édition de son rapport Global Risks – préparé en prévision de la réunion de Davos fin janvier – on sonne également l’alarme sur les conséquences du changement climatique. L’un de ses auteurs soutenant que « deux tempêtes, l’une environnementale, et l’autre, économique, vont finir par entrer en collision si nous n’affectons pas les ressources nécessaires pour réduire le risque grandissant que présentent les événements climatiques sévères, c’est la prospérité des générations futures qui pourrait être menacée. »

Les avertissements sévères tant de la Banque Mondiale que du Forum économique mondial auraient pu être écrits par les Greenpeace de ce monde – là réside la source de mon optimisme. Et ils sont clairs : il y a urgence, nous devons modifier dès aujourd’hui de manière radicale non seulement nos comportements individuels mais la structure même de notre système économique. À l’heure où la plupart des pays occidentaux abandonnent de facto les engagements des accords de Kyoto et se contentent stupidement d’une vision à court terme de leur développement économique, politique et social, peut-être qu’enfin ces institutions phares du capitalisme mondial sauront réveiller leurs dirigeants.

Car on ne peut pas indéfiniment manquer les rendez-vous avec l’Histoire. Un jour ou l’autre, celle-ci ne nous n’en offrira tout simplement plus aucun, et ils n’existeront alors que dans un autre univers, qui n’est pas le nôtre.

Joyeuse surconsommation !

NB: ce texte a été publié originellement le 26 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

Buying is much more American than thinking.

Andy Wahrol (The Philosophy of Andy Warhol,
San Diego: Harvest/HBJ, 1975, p. 229.)

 

Comme bien d’autres, j’aime depuis toujours regarder des documentaires sur l’univers microscopique ou, à l’opposé, sur les mystères de l’univers lointain. J’y observe un monde auquel j’appartiens mais pourtant mystérieusement inaccessible, curieusement étranger à ma réalité concrète.

Un sentiment similaire m’habite lorsque je regarde, année après année, les reportages télévisés sur la frénésie du boxing day, le lendemain de Noël. Jamais, jamais je ne comprendrai les ressorts psychologiques profonds qui motivent mes semblables à se livrer à de pareilles cohues pour acheter bidules et machins généralement superfétatoires à bas prix – on ne parle tout de même pas de s’entretuer pour un bout de pain rassis en période de famine ! La psychologie n’est pas mon domaine d’expertise de toutes les manières.

Cela dit, la « tradition » du boxing day, même si elle ne date pas d’hier,  en dit long sur l’importance et le rôle de la consommation dans nos économies. La consommation de masse est relativement récente dans l’Histoire. Après la deuxième guerre mondiale, les sociétés occidentales – entendre ici l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et le Japon – ont connu une période de dynamisme économique inégalée de toute la modernité. L’historien Jean Fourastié a appelé les trois décennies d’après-guerre les « Trente glorieuses » pour les caractériser.[1] La reconstruction en Europe et au Japon couplée à l’expansion du « complexe militaro-industriel » favorisé par la Guerre froide a amené une croissance économique et une quasi absence de chômage sur près de trente ans.[2]

Conséquence, les travailleurs s’enrichissent rapidement, on voit l’apparition d’une classe moyenne et le développement de ce qui fut appelé à très mauvais escient « l’État providence. » C’est la grande époque au cours de laquelle les familles des travailleurs s’équipent : âge d’or du bungalow de banlieue, achats d’appareils ménagers de toutes sortes, explosion de l’alimentation industrielle.

Au cours de cette période, environ le deux tiers de l’activité économique en Occident est constitué de la fabrication. Les Trente Glorieuses est en ce sens l’âge d’or du travailleur.

Quarante ans plus tard, nous sommes passés d’une économie des travailleurs à une économie des consommateurs. Car après les deux chocs pétroliers de 1971 et de 1979, cette dynamique s’essouffle rapidement. Il y a un plafonnement de la consommation « organique », induite par cette croissance économique fabuleuse. Le ralentissement de la croissance démographique et les épisodes d’inflation importante causée par la hausse du prix du pétrole ne font qu’enfoncer le modèle économique occidental dans plusieurs crises plus ou moins longues qui se succèdent jusqu’à nos jours.

Or, pour que la machine puisse continuer à fonctionner, il est nécessaire de continuer à la nourrir, à ce que la demande pour les biens et services puisse continuer à croitre, afin de générer de la croissance économique, sans laquelle la dynamique capitaliste elle-même s’effondre. Nos économies se sont alors transformées tranquillement pour soutenir la croissance de cette consommation. C’est en grande partie le crédit qui joue ce rôle : l’utilisation des cartes de crédits commence à se généraliser au cours des années 1970, pour accessible même aux étudiants de nos jours, l’accès aux prêts hypothécaires se facilite et leur durée s’étire de plus en plus, le prêt à la consommation de toute nature se généralise pour les achats les plus banals.

Si bien que si la fabrication de marchandise était le moteur des deux tiers de l’activité économique au cours des Trente Glorieuses, c’est maintenant la consommation individuelle qui occupe la même proportion. Après le triomphe du travail, celui de la consommation.

La disparition du rôle moteur de la fabrication de marchandise, qui n’a été que partiellement remplacé par les industries de haute technologie et par les secteurs des services dits « moteurs » (les industries culturelles, par exemple), a fait en sorte – entre autres facteurs explicatifs – que les travailleurs n’ont plus bénéficié comme avant de la croissance économique. De fait, depuis 40 ans, le revenu réel de plus des trois quarts des occidentaux stagne à toutes fins pratiques. Du coup, afin d’assurer la croissance de la consommation, ceux-ci se sont de plus en plus endettés, pour atteindre aujourd’hui des sommets record.

Nous vivons donc, depuis les années 1970, dans des économies qui tournent en rond, qui marchent à vide – ou plutôt, qui fonctionnent à crédit. Nous surconsommons toujours davantage afin de favoriser la croissance économique, abrutis que nous sommes collectivement par une idéologie qui glorifie l’acquisition infinie de biens de toutes sortes, sans réfléchir à leur utilité véritable pas plus qu’aux conséquences que ces achats ont pour l’ensemble de la planète, y compris au plan écologique.

En ce sens, le boxing day est à l’image de l’ensemble de notre économie : une bande de consommateurs excités qui achètent dans un mouvement de foule une quantité absurde de biens sur leurs cartes de crédits déjà bien remplies…

 

 

1. Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979.

2. Il y a plusieurs autres facteurs explicatifs qui ne peuvent être isolés et qui se nourrissent les uns les autres comme la croissance démographique (« baby-boom ») et le développement de nombreuses innovations technologiques multiples (notamment par leur passage du domaine militaire au domaine civil ou spatial).

La magie de Noël

NB: ce texte a été publié originellement le 23 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

C’était quelques jours avant Noël. Julie buvait tranquillement son thé, dans le silence de la fin de soirée. Les enfants dormaient depuis un bon moment, la radio était fermée, le grésil clapotait sur les fenêtres de la cuisine. Son état semi-conscient lui démontrait pourtant l’évidence : boire ce thé, qui n’était à ses yeux qu’un automatisme acquis avec le temps, lui apportait un réel plaisir. Un luxe.

Il se faisait rare, le luxe, depuis des mois. Elle commençait à être habituée à compter sa petite monnaie comme on égrène l’espoir qui nous quitte petit à petit. Elle pensait aux enfants, particulièrement insupportables aujourd’hui. Le plus vieux bavait sans s’épuiser la plus jeune qui, elle, pleurait – hurlait, plutôt – sans souffler. Les remontrances de leur mère passaient à mille pieds au-dessus de leur tête. Ils s’étaient endormis d’épuisement plus qu’autre chose et Julie se demandait encore ce qui la gardait éveillée.

En mai l’année d’avant, on l’avait congédié du call center où elle travaillait depuis huit ans. Les patrons avaient invoqué la concurrence féroce, le manque de productivité et la chute des profits pour fermer la business qui allait déménager ses activités aux Delaware. Tout le monde savait très bien, évidemment, que la fermeture s’expliquait par la tentative des employés de se syndiquer. Depuis des mois, les employés en discutaient secret, malgré les efforts de garder le projet secret, les patrons l’avaient su.

Au début, le discours des représentants de la centrale syndicale avait séduit Julie. Il lui semblait juste que les employés de l’entreprise se serrent les coudes et soient solidaires les uns des autres face à un patron qui n’avait jamais collaboré avec eux pour créer un climat de travail humain et harmonieux. Mais en même temps, elle avait douté. S’opposer aux patrons, c’était risquer l’opposition permanente, la guerre.

La guerre, elle l’a perdue. Depuis des mois elle n’a plus le droit à l’assurance-chômage – elle est maintenant sur le bien-être social. Son chèque couvre à peine son loyer. Pour payer ses dépenses, elle se rabat sur des jobines au noir – si elle déclare la moindre cenne, son chèque sera coupé. Elle qui avait vécu honorablement de son travail, comme on dit, vit maintenant des fins de mois déshonorantes. Le petits ne comprennent pas pourquoi on ne va plus au cinéma le dimanche, qu’on mange du satané chili végétarien trois fois par semaine et qu’il n’y a plus de bacon au déjeuner la fin de semaine.

Demain, Julie devra se résigner à visiter la banque alimentaire. Cette fois-ci ce sera encore plus douloureux, elle n’aura pas d’autre choix que d’accepter quelques jouets que les petits prétentieux du Plateau auront échangé contre leur bonne conscience. Une inquiétude soudaine : sont-ils emballés ? Est-ce qu’on donne du papier d’emballage, sinon ? Elle se rappelle toutes ces années où elle trouvait ridicule de jeter tous ces papiers colorés quelques heures à peines après en avoir recouvert les cadeaux. Si au moins elle les avait conservés…

Puis l’anxiété, maintenant habituelle. Qu’est-ce qu’elle raconterait, si elle croisait une ancienne connaissance, un ancien ami ? Depuis ce jour où elle avait du se résigner à demander des prestations de B.S., elle avait préféré couper les ponts avec nombre de ses proches, incapable d’affronter leur présence et leur pitié de merde. Bien sûr, elle s’était fait le scénario mille fois dans sa tête : elle aurait envie de leur crier « fuck you ! » mais elle leur sourirait modestement, les yeux au sol, en disant qu’elle traversait une mauvaise passe mais que dans pas long, tout irait mieux – et que les enfants grandissaient à vue d’œil, c’est pas croyable.

Alors elle se dit que demain elle ira chercher ce panier de Noël qui lui donne l’envie de vomir. Elle le fera pour Eugène et Aude – en tout cas elle se donnera l’illusion qu’elle le fera pour eux, pour qu’ils passent un beau Noël. Elle mettra tout de même, sous son manteau d’hiver, donc ça ne donnera rien, un joli chemisier qu’elle aura lavé à la main parce que la câlice de laveuse a lâché. Elle prendra une grande respiration, en haut de l’escalier, après avoir laissé les enfants à la voisine. Elle tournera le coin de rue et elle verra la longue file d’attente. Elle espionnera fébrilement les visages pour être certaine de ne reconnaître personne.

Puis la magie de Noël la gagnera. Elle les verra, ces anciens petits robots travailleurs rouillés par la cupidité des puissants avancer le dos vouté sous une honte qui ne leur appartient pas, les pieds mouillés de la tristesse sale de la neige brune de la ville, et elle tombera face première dans la sloche du désespoir où elle finira par se noyer par dévouement pour la crisse de magie de Noël qui devrait illuminer les yeux de ses enfants.

***

C’est à ce moment que Julie se réveilla en sursaut ; tout ça ne fut qu’un cauchemar.

Mais non, je blague. Julie ne se réveille pas pantoute ; elle ne vit pas dans le procédé littéraire de l’histoire d’un étudiant de secondaire 3 écrite au passé simple. Elle vit dans une réalité bien concrète qui s’écrit au présent.

Encore une fois cette année, les banques alimentaires un peu partout au pays ont constaté l’augmentation de leur « clientèle » non traditionnelle (c’est-à-dire autre que les itinérants et les assistés sociaux) : personnes âgées recevant des prestations de vieillesse et travailleurs au statut de plus en plus précaire.

À l’occasion du grand tri de Noël de Moisson Montréal, le maire par interim Michael Applebaum a rappelé cette triste réalité et invité ses concitoyens à faire preuve de générosité tout au long de l’année, pas uniquement dans le temps des Fêtes. Il serait facile de décrier ces gestes d’offrande – qui ne serviraient qu’à donner bonne conscience au donateur. Il s’agit pourtant d’authentiques gestes de solidarité, l’un des fondements de notre vie en société.

Cela dit, il est vrai qu’ils ne suffisent pas : une société incapable de nourrir adéquatement ses travailleurs et ses retraités est profondément dysfonctionnelle. Cette réalité n’est pas apparue comme par magie ni par punition divine. À la hausse importante et soutenue du prix des denrées alimentaires couplée de la précarisation grandissante de la situation des travailleurs s’ajoute le saccage des mesures de soutien aux plus démunis d’entre nous à coup de tronçonneuse idéologique par des néoconservateurs à sang froid. L’ampleur du travail à faire pour reconstruire et repenser notre « vivre-ensemble » économique et politique face aux problèmes qui sont les nôtres est immense et nécessitera ingéniosité, ouverture et, probablement, de grands sacrifices. Mais il ne sera possible de le réaliser qu’avec un profond esprit de générosité et de solidarité dont la tradition des paniers de Noël n’est que le b.a.-ba.

Je nous souhaite malgré tout un très Joyeux Noël et, surtout, une très bonne année 2013, nourrie d’ouverture à l’autre, de solidarité humaine, de coopération et de rêves d’un monde meilleur concrétisés dans nos communautés.

Ton burn-out t’appartient

NB: ce texte a été publié originellement le 15 octobre 2012 sur le site du Voir.

 

On apprend dans La Presse de ce matin que le burn-out est « le ‘fléau de l’heure’ pour les entreprises » – un problème croissant, année après année.

Pauvres entreprises.

Nous lisons:

Florent Francoeur, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, confirme la tendance. «Il y a 15 ans, 30% des absences étaient liées à la maladie mentale, note le PDG. Aujourd’hui, le pourcentage se situe entre 50% et 60%. La maladie mentale est le fléau de l’heure pour les organisations en Amérique du Nord. Leur budget médicament augmente de 10% par an. Par ailleurs, les antidépresseurs sont la deuxième catégorie de médicaments la plus vendue au Québec.

Pauvres entreprises.

La faute à quoi ? Un expert l’a découvert: « les exigences de la vie professionnelle sont de plus en plus fortes et qu’elles mettent les salariés sous pression. » Spécifiquement: « Les nouvelles technologies de l’information, le chômage de masse qui dure, de nouvelles organisations du travail aggravées par l’exigence de rentabilité, des objectifs de moins en moins réalistes et une gouvernance non-respectueuse de l’humain. »

Pauvres entreprises.

Euh attendez deux secondes monsieur l’expert. Vous êtes en train de me dire que c’est l’entreprise qui est responsable de son « principal fléau »?

Pauvres entreprises.

J’ai comme l’impression qu’on se trompe un tantinet dans la formulation. Le burn-out est le « principal fléau » du travailleur, peut-être?

Cette personnalisation et cette psychologisation du problème participe d’une logique d’abêtissement du travailleur. Sournoisement, on n’a jamais autant parlé dans les écoles de management de valeurs, d’épanouissement ou de bien-être personnels – alors qu’on désigne les travailleurs par le vocable de « ressources humaines » ou de « capital humain. »

Le vocabulaire n’est jamais innocent.

J’ai déjà fait sursauter en bloc tous les membres d’un conseil d’administration prestigieux en leur interdisant d’utiliser le terme « ressources humaines » en ma présence. Quoi? Il y a les ressources matérielles, les ressources informatiques et les ressources humaines? Une ressource parmi les autres?

Là réside ma grogne. Lorsqu’un ordinateur ne fonctionne plus, on appelle le service des ressources informatiques, pour le réparer. Lorsqu’un travailleur ne fonctionne plus dans son emploi, on appelle le service des ressources humaines, pour le réparer.

Le burn-out représente un défaut de fonctionnement du travailleur, qu’on doit donc corriger. On est donc en « arrêt de travail » pendant un moment, comme l’ordinateur repose entre les mains des techniciens, le temps de le réparer. Lorsque le travailleur ne fonctionne plus, on le répare à coup de petites pilules.

Bien évidemment, les problèmes grandissants de santé mentale en général et de dépression en particulier sont caractéristiques de notre monde contemporain, comme le souligne notre expert en « ressources humaines » – pression à la performance, envahissement des technologies dans le milieu de travail, etc. Des problèmes de l’entreprise, donc, pas du travailleur qui en paye le prix.

Quand j’ai commencé à étudier en économie il y a plus de 20 ans, il y avait un cahier « Économie » dans La Presse dans lequel on trouvait une page quasi quotidienne qui s’intitulait « Le monde du travail. » Aujourd’hui dans le même journal, ce cahier s’appelle « Affaires » et cette page n’existe plus – elle a été remplacée par une page de consommation, qui s’intitule « Style. »

CQFD.

Exit le travailleur. On évacue la noblesse et la souveraineté du travail humain au profit de l’idéalisation du consommateur (moteur de l’économie contemporaine) et de l’efficacité instrumentale de la « ressource humaine. »

On psychologise le problème – travailleur, tu ne fonctionnes plus très bien, on va te réparer – en oubliant de questionner les causes de sa détresse.

Les écoles de management sont pavées de bonnes intentions, c’est bien connu. Beaucoup de dirigeants d’entreprises et d’entrepreneurs embrassent un humanisme réel et authentique, je n’en disconviens absolument pas – il y en a d’ailleurs beaucoup plus que ce que l’on pourrait croire. Mais cette psychologisation, on la fait fonctionner dans les deux sens: on multiplie les formations et séminaires offerts aux dirigeants pour leur apprendre à gérer le stress de leurs « ressources humaines. » Et ceux-ci ne sont jamais amenés à réfléchir sur les causes profondes de leur désarroi ni de leur désespoir.

Au final, ces gestionnaires prépareront des petits rapports sur l’ampleur du « principal fléau » qui affecte leur entreprise. Les actionnaires, aux abois, s’inquiéteront de la hausse constante des coûts associés à ce fléau. Le travailleur, quant à lui, est ramené à son humaine condition et s’effondrera sous le poids de son malheur à lui. Qui n’appartient à personne d’autre qu’à lui-même.

Pauvres entreprises.