Anovulants : violence de la marchandisation

NB: ce texte a été publié originellement le 8 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Dans les années ’60 et ’70, la pilule contraceptive était un symbole de la libération sexuelle de la femme – du contrôle sur sa sexualité et son corps. Un demi-siècle plus tard, est-elle devenue le symbole de la violence de la marchandisation ?

Sarah Labarre a publié il y a quelques jours dans son blogue chez Urbania un texte troublant qui se répand depuis comme une trainée de poudre sur les médias sociaux : « La fois où j’ai servi de cobaye. » Elle y relate les conséquences funestes qu’elle a subies de la prise d’anovulants dits de « 3e génération » (les couramment prescrits). Les témoignages d’autres femmes – souvent très jeunes – glacent le dos. Phlébites à la jambe, thromboses et autres embolies pulmonaires semblent monnaie courante, sans compter cette femme, début vingtaine, qui a fait un AVC : problèmes directement liés à la prise d’anovulants. Des conséquences extrêmement graves, donc, qui laissent dans plusieurs cas d’irréversibles séquelles. À lire les dizaines de témoignages qui s’accumulent sous ce billet, on n’est manifestement plus dans l’anecdotique mais face à une accumulation inquiétante de problèmes graves.

Certes, tout médicament peut potentiellement causer des effets secondaires néfastes ou présenter des incompatibilités majeures avec l’état de santé de la personne qui les consomme.

En revanche, ce qui frappe dans ces témoignages est l’attitude cavalière et désinvolte de plusieurs médecins face à leurs patientes. Des prescriptions signées en quelques minutes sans véritablement interroger la femme sur son état de santé se conjuguent à une obstination à poursuivre la prise d’anovulants malgré ses effets sévères.

Bien plus, dans bien des cas, plusieurs médecins semblent farouchement réticents à informer leur patiente des avantages et désavantages d’autres méthodes de contraception. Les anovulants sont à ce point devenus familiers qu’on les prescrit et on les consomme comme s’il s’agissait d’une banale aspirine. Il s’agit pourtant d’hormones qui ont manifestement des effets potentiels très lourds. On s’attendrait donc à ce que les médecins conduisent un examen très approfondi avant de les prescrire – et qu’ils informent ces femmes des risques auxquels elles s’exposent.

Si ça n’est aussi peu souvent le cas que le laisse croire ce texte, c’est que, de trois choses, l’une :

a) les professionnels de la santé n’ont pas suffisamment de temps disponible pour réaliser ces examens et discuter longuement avec leurs patientes ;

b) les patientes ne s’informent pas suffisamment des risques associés aux anovulants ou sur les autres méthodes contraceptives possibles ;

c) les médecins ont un intérêt particulier à prescrire massivement ces anovulants.

Les causes profondes de cette situation transcendent ces trois explications potentielles, qui reflètent à divers degrés une même réalité : la marchandisation outrancière de notre vie sociale.

Le capitalisme tend à transformer tous les rapports sociaux en marchandise. On en a parlé jusqu’à plus soif au cours de la grève étudiante : le système d’éducation, jadis institution visant à outiller la jeunesse à mieux comprendre le monde et à devenir de meilleurs citoyens s’est transformé, en partie, en services tarifés où les étudiants sont des clients investissant dans leur avenir professionnel qui devra être, à terme, financièrement rentable.

En ce sens, la marchandisation constitue une dynamique coextensive au développement du capitalisme, qui cherche sans cesse à étendre son territoire afin de poursuivre sa croissance. Il ne faut donc pas y voir un complot machiavélique ourdi par le complexe politique, industriel et financier – mais simplement une vision idéologique du monde qui s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la vie humaine.

Les effets de la marchandisation structurent l’ensemble de nos relations sociales. On en vient à tout mesurer à l’aune de la valeur, du prix et de l’argent. À orienter nos décisions et nos comportements en vertu d’un calcul coût-bénéfice visant la plus grande efficacité possible. À ne plus voir dans le futur qu’un potentiel de rentabilisation de nos investissements présents.

La marchandisation des soins de santé explique en ce sens ces catastrophes reliées à la prise d’anovulants.

a) Les professionnels de la santé sont formés et contraints à appliquer des méthodes inspirées de l’industrie afin d’être plus efficaces et de « perdre » le moins de temps possible auprès de leurs patients – ainsi, des médecins ont dénoncé récemment l’application dans le système de santé de la méthode de gestion « LEAN » développée pour la gestion des usines. Nul n’est besoin d’atteindre ces extrêmes pour comprendre que la logique intrinsèque à la marchandisation, intériorisée par les médecins comme par l’ensemble des membres de la société, fait en sorte qu’ils cherchent à optimiser le ratio coût-bénéfice de leur travail. L’idéologie de l’efficacité se révèle également dans la confiance absolue – voire aveugle – dans les capacités de la pharmacologie.

b) Par effet de miroir, les patientes minimisent également leur « investissement » en temps nécessaire à s’informer de toutes les possibilités qui s’offrent à elles en matière de contraception et font confiance, surtout, aux avancées de la science et à l’industrie pharmaceutique. Qui plus est, cette logique d’efficacité intimement liée à celle de la marchandisation suppose une spécialisation technicienne toujours plus grande, et, donc, l’abandon d’une partie de notre jugement critique au profit de la connaissance du spécialiste.

c) Finalement, il n’est pas nécessaire que les médecins reçoivent cadeaux et commissions de la part des grandes entreprises pharmaceutiques pour qu’ils soient incités à prescrire le dernier médicament en vogue : il s’agit, là aussi, d’un des effets de la marchandisation et de l’idéologie de l’efficacité technicienne. Convaincus par le marketing massif de ces compagnies, appuyé de multiples arguments sur l’efficacité scientifique de leurs produits, ils dénigrent tout naturellement des méthodes peut-être tout aussi efficaces et potentiellement moins néfastes, sacrifiées sur l’autel de la nouveauté au même titre que l’est le vieil iPhone par les consommateurs de gadgets électroniques se ruant sur le modèle le plus récent.

Les conséquences de la marchandisation sont donc d’une violence inouïe, comme le démontrent les témoignages relevés par Sarah Labarre dans son article. La santé des femmes et des hommes, que l’on devrait considérer comme l’une des choses les plus sacrées entre toutes, s’en trouve instrumentalisée par un système marchand dont le seul dieu est l’efficacité technicienne.

***

En cette 36e Journée internationale des femmes, il importe de rappeler que le féminisme n’est pas qu’un combat pour les femmes – mais pour la dignité humaine en général. Les revendications féministes des années ’60 et ’70 pour le libre accès à la pilule contraceptive étaient motivées par le désir d’avoir non seulement le contrôle sur leur corps et leur sexualité mais plus globalement pour leur autonomie et leur liberté. En ce sens, il s’agit de revendications humanistes qui touchent aussi bien les hommes que les femmes. Les conséquences de la marchandisation et les effets dévastateurs des anovulants actuels concernent, de même, l’ensemble de la communauté et devraient tous nous inspirer à reprendre contrôle sur notre condition humaine.

La magie de Noël

NB: ce texte a été publié originellement le 23 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

C’était quelques jours avant Noël. Julie buvait tranquillement son thé, dans le silence de la fin de soirée. Les enfants dormaient depuis un bon moment, la radio était fermée, le grésil clapotait sur les fenêtres de la cuisine. Son état semi-conscient lui démontrait pourtant l’évidence : boire ce thé, qui n’était à ses yeux qu’un automatisme acquis avec le temps, lui apportait un réel plaisir. Un luxe.

Il se faisait rare, le luxe, depuis des mois. Elle commençait à être habituée à compter sa petite monnaie comme on égrène l’espoir qui nous quitte petit à petit. Elle pensait aux enfants, particulièrement insupportables aujourd’hui. Le plus vieux bavait sans s’épuiser la plus jeune qui, elle, pleurait – hurlait, plutôt – sans souffler. Les remontrances de leur mère passaient à mille pieds au-dessus de leur tête. Ils s’étaient endormis d’épuisement plus qu’autre chose et Julie se demandait encore ce qui la gardait éveillée.

En mai l’année d’avant, on l’avait congédié du call center où elle travaillait depuis huit ans. Les patrons avaient invoqué la concurrence féroce, le manque de productivité et la chute des profits pour fermer la business qui allait déménager ses activités aux Delaware. Tout le monde savait très bien, évidemment, que la fermeture s’expliquait par la tentative des employés de se syndiquer. Depuis des mois, les employés en discutaient secret, malgré les efforts de garder le projet secret, les patrons l’avaient su.

Au début, le discours des représentants de la centrale syndicale avait séduit Julie. Il lui semblait juste que les employés de l’entreprise se serrent les coudes et soient solidaires les uns des autres face à un patron qui n’avait jamais collaboré avec eux pour créer un climat de travail humain et harmonieux. Mais en même temps, elle avait douté. S’opposer aux patrons, c’était risquer l’opposition permanente, la guerre.

La guerre, elle l’a perdue. Depuis des mois elle n’a plus le droit à l’assurance-chômage – elle est maintenant sur le bien-être social. Son chèque couvre à peine son loyer. Pour payer ses dépenses, elle se rabat sur des jobines au noir – si elle déclare la moindre cenne, son chèque sera coupé. Elle qui avait vécu honorablement de son travail, comme on dit, vit maintenant des fins de mois déshonorantes. Le petits ne comprennent pas pourquoi on ne va plus au cinéma le dimanche, qu’on mange du satané chili végétarien trois fois par semaine et qu’il n’y a plus de bacon au déjeuner la fin de semaine.

Demain, Julie devra se résigner à visiter la banque alimentaire. Cette fois-ci ce sera encore plus douloureux, elle n’aura pas d’autre choix que d’accepter quelques jouets que les petits prétentieux du Plateau auront échangé contre leur bonne conscience. Une inquiétude soudaine : sont-ils emballés ? Est-ce qu’on donne du papier d’emballage, sinon ? Elle se rappelle toutes ces années où elle trouvait ridicule de jeter tous ces papiers colorés quelques heures à peines après en avoir recouvert les cadeaux. Si au moins elle les avait conservés…

Puis l’anxiété, maintenant habituelle. Qu’est-ce qu’elle raconterait, si elle croisait une ancienne connaissance, un ancien ami ? Depuis ce jour où elle avait du se résigner à demander des prestations de B.S., elle avait préféré couper les ponts avec nombre de ses proches, incapable d’affronter leur présence et leur pitié de merde. Bien sûr, elle s’était fait le scénario mille fois dans sa tête : elle aurait envie de leur crier « fuck you ! » mais elle leur sourirait modestement, les yeux au sol, en disant qu’elle traversait une mauvaise passe mais que dans pas long, tout irait mieux – et que les enfants grandissaient à vue d’œil, c’est pas croyable.

Alors elle se dit que demain elle ira chercher ce panier de Noël qui lui donne l’envie de vomir. Elle le fera pour Eugène et Aude – en tout cas elle se donnera l’illusion qu’elle le fera pour eux, pour qu’ils passent un beau Noël. Elle mettra tout de même, sous son manteau d’hiver, donc ça ne donnera rien, un joli chemisier qu’elle aura lavé à la main parce que la câlice de laveuse a lâché. Elle prendra une grande respiration, en haut de l’escalier, après avoir laissé les enfants à la voisine. Elle tournera le coin de rue et elle verra la longue file d’attente. Elle espionnera fébrilement les visages pour être certaine de ne reconnaître personne.

Puis la magie de Noël la gagnera. Elle les verra, ces anciens petits robots travailleurs rouillés par la cupidité des puissants avancer le dos vouté sous une honte qui ne leur appartient pas, les pieds mouillés de la tristesse sale de la neige brune de la ville, et elle tombera face première dans la sloche du désespoir où elle finira par se noyer par dévouement pour la crisse de magie de Noël qui devrait illuminer les yeux de ses enfants.

***

C’est à ce moment que Julie se réveilla en sursaut ; tout ça ne fut qu’un cauchemar.

Mais non, je blague. Julie ne se réveille pas pantoute ; elle ne vit pas dans le procédé littéraire de l’histoire d’un étudiant de secondaire 3 écrite au passé simple. Elle vit dans une réalité bien concrète qui s’écrit au présent.

Encore une fois cette année, les banques alimentaires un peu partout au pays ont constaté l’augmentation de leur « clientèle » non traditionnelle (c’est-à-dire autre que les itinérants et les assistés sociaux) : personnes âgées recevant des prestations de vieillesse et travailleurs au statut de plus en plus précaire.

À l’occasion du grand tri de Noël de Moisson Montréal, le maire par interim Michael Applebaum a rappelé cette triste réalité et invité ses concitoyens à faire preuve de générosité tout au long de l’année, pas uniquement dans le temps des Fêtes. Il serait facile de décrier ces gestes d’offrande – qui ne serviraient qu’à donner bonne conscience au donateur. Il s’agit pourtant d’authentiques gestes de solidarité, l’un des fondements de notre vie en société.

Cela dit, il est vrai qu’ils ne suffisent pas : une société incapable de nourrir adéquatement ses travailleurs et ses retraités est profondément dysfonctionnelle. Cette réalité n’est pas apparue comme par magie ni par punition divine. À la hausse importante et soutenue du prix des denrées alimentaires couplée de la précarisation grandissante de la situation des travailleurs s’ajoute le saccage des mesures de soutien aux plus démunis d’entre nous à coup de tronçonneuse idéologique par des néoconservateurs à sang froid. L’ampleur du travail à faire pour reconstruire et repenser notre « vivre-ensemble » économique et politique face aux problèmes qui sont les nôtres est immense et nécessitera ingéniosité, ouverture et, probablement, de grands sacrifices. Mais il ne sera possible de le réaliser qu’avec un profond esprit de générosité et de solidarité dont la tradition des paniers de Noël n’est que le b.a.-ba.

Je nous souhaite malgré tout un très Joyeux Noël et, surtout, une très bonne année 2013, nourrie d’ouverture à l’autre, de solidarité humaine, de coopération et de rêves d’un monde meilleur concrétisés dans nos communautés.

Pour la démocratie économique (vidéo)

Ceci est le texte que j’ai livré lors de l’événement NOUS? au Monument national,
le 7 avril 2012. Il a été écrit pour être entendu et non pour être lu.
On trouvera la vidéo à la fin du texte, ci-dessous.

 

[N]otre devoir est simple.
Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société,
se désolidariser de son esprit utilitaire. (…)
Refus de servir d’être utilisable pour de telles fins. (…)
Nous prenons allégrement l’entière responsabilité de demain.

- Paul-Émile Borduas, Le Refus global (1948)

 

Je suis économiste.

J’analyse les statistiques pour comprendre les flux de transactions commerciales, l’épargne, l’endettement, le chômage, la productivité, la fabrication de biens et de services.

Je suis économiste.

J’ai vu cet homme et cette femme, plutôt âgés, assis sur la chaine de trottoir, pleurant comme des enfants. Ils pleuraient : ils avaient perdu les économies d’une vie en jouant au casino, drogue dure qui finance l’État.

J’ai vu une petite fille de huit ans à Chandler, brisée pour la vie d’avoir retrouvé son père pendu dans le garage parce qu’il avait perdu sa job. Une job qu’il n’adorait peut-être pas mais qui lui permettait de rêver à un avenir meilleur pour sa fille – un avenir qui s’est achevé au bout d’un papier bleu de mise à pieds.

J’ai vu ce jeune homme de Saint-Sauveur contraint de vendre ses outils de menuisier pour payer son loyer, parce que son état de santé mentale ne rentrait plus dans les petites cases du ministère.

J’ai vu une de mes chums à Outremont se saouler la gueule à grandes rasades de cynisme parce qu’elle en avait plein son casque de vendre son temps à des plus cyniques qu’elle, comme on vole une idée à un enfant.

Je suis économiste et ces femmes et ces hommes, je les ai vus accepter et subir dans l’enthousiasme les germes de leur malheur et de leur asservissement.

Ces hommes et ces femmes, je les ai vus fracasser leurs rêves, leurs idéaux, leurs désirs à coup de RÉER, de placements garantis, de formulaires d’évaluation de la performance, de rapports de vente, de lettres de congédiement pour cause de rationalisation…

… de violence. De violence économique.

Je suis économiste. J’ai vu derrière les chiffres, derrière les statistiques, la violence économique. Le malheur, la faillite de l’espérance, le lien social fracassé sur le mur de l’obligation de performance, de croissance à tout prix, d’appât du gain.

Je suis économiste et le monde que j’observe a oublié le sens fondamental de l’économie : prendre soin de sa maison. Des siens. Des autres, aussi.

Le sens du travail, de la production d’objets utiles et beaux, d’échanges véritablement réciproques – la base même de la vie économique a été renvoyée au second plan. Isolée. Volée pouvoir des bien-pensants, détenteurs d’un insidieux pouvoir : celui qui s’approprie le monopole de la vérité.

De Chibougamau à Baie-d’Urfé, de Kuujjuaq à Thetford Mines, de Québec à la Baie-des-Chaleurs, les diktats de la marchandisation, de l’appât du gain et de la consommation à tout crin ont bouffé la créativité, l’empathie, la réalisation de soi, l’élan vers l’autre.

Au pays des humains, la démocratie sociale, politique et culturelle a été détruite par l’absence de démocratie économique.

Je suis économiste et je rêve d’un peuple qui ne soit pas assujetti à l’économie – un peuple qui construit sa solidarité sur les fondations de ses idéaux sociaux et politiques. Qui s’enivre des liens qui les unissent les uns aux autres – dans le don à l’autre, celui qui ne réclame pas la récompense des sentiments.[1] Qui se fonde sur l’amitié, sur une liberté volontaire, contre tout asservissement.

Pourtant, au pays des humains, nous voici asservis, esclaves consentants. Une armée d’asservis où on ne lutte que pour soi. Où on ne lutte plus pour le plus que soi. Ce plus que soi auquel on participe, pourtant.[2] Que nous alimentons tous les jours de notre labeur et de notre consommation, pourtant.

Je rêve d’une démocratie économique qui soit soumise à la démocratie politique, sociale et communautaire.

Je suis économiste et je rêve de libérer notre vie commune du joug asservissant de l’économisme.

Je rêve que de Montréal à Gaspé, de Alma à Louiseville, de Valleyfiled à Sherbrooke, le commerce cède sa place à l’échange de nos idéaux, que l’appât du gain se transforme en recherche du juste, que la production de marchandises soit aussi l’édification de la beauté, que des rapports de forces émergent les rapports de faiblesse. Je rêve d’un Québec qui participe à la vie de la Cité par la « communion de nos volontés et l’échange de nos pensées » comme l’écrivait La Boétie,[3] par le partage de nos aspirations humanistes – non pas sur la performance, la productivité, l’offre, la demande – les mécanismes impersonnels d’un marché omniprésent.

Je suis économiste, mais je n’ai jamais vu une offre, ni une demande, ni un taux de productivité marcher dans la rue : j’ai vu des hommes et des femmes travailler, produire, échanger, commercer. Je rêve d’un commerce agréable entre eux, celui de l’amitié, de la fraternité humaine – d’une démocratie économique.

Je suis économiste et j’emmerde les discours ploutocrates de mes confrères, savates aux pieds des puissants.

Je suis économiste et je rêve d’une démocratie économique qui terrasse à mort la putasserie perverse de l’appât du gain, qui anéantisse les pulsions vicieuses qui avilissent les aspirations humaines en besoins marchands.

Une démocratie qui remette l’économie à sa place – dans laquelle les citoyens ne se définissent plus par leur performance, leur consommation ostentatoire ni leur soumission à des besoins imposés.

Une démocratie qui se manifeste par la souveraineté du travail humain.

Une démocratie qui se définisse par ses rapports d’entraide et non par ses rapports de force.

Une économie qui valorise le bien et l’utile dans les marchandises qu’elle produit et consomme.

Une économie qui se fonde sur l’authenticité et la justice.

Une économie de l’Autre où l’empathie et la réalisation de soi remplacent la performance.

Une démocratie économique où la réussite personnelle soit la réussite collective.

Une démocratie économique où le Nous se conjugue au Je.

 

Je suis économiste et j’ai vu la violence économique travestie et déguisée en vertus de performance et de réussite.

Je suis économiste et je rêve que les gens de Montréal, de Maliotenam, de Gatineau, de Rouyn, de New Richmond et de La Pocatière réinventent la production et l’échange de marchandises, au service de ce que nous avons de meilleur en nous, au service d’un « vivre-ensemble » qui nous libère plutôt qu’il nous asservisse.

Je suis économiste et je rêve de notre démocratie.

 

 

 

Post-scriptum (9 avril 2012).

Dans la première édition de ce billet, j’avais omis de reproduire l’extrait du Refus global de Borduas que j’ai lu avant mon propre texte, samedi – qui est maintenant en exergue ci-haut. Il est, pourtant, essentiel et important. Borduas et les signataires du manifeste s’insurgeait contre la sclérose de la société québécoise de l’immédiat après-guerre – et plus spécifiquement de la mainmise de l’Église. Une pensée catholique castratrice qui non seulement s’immisçait dans toutes les sphères de la société d’alors, mais qui – aux yeux de Borduas et de ses amis – empêchait tout épanouissement de la liberté individuelle. Liberté de pensée, d’agir – mais surtout liberté de rêver un autre monde possible.

En quoi le triomphe de l’économisme, du consumérisme et de l’appât du gain actuels sont-ils différents de l’omniprésence de l’Église d’alors ? Ces forces qui guident aujourd’hui nos pensées comme nos actions au même titre que les « soutanes » d’alors, « restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale » [4]. Tout le problème est là, chez nous comme ailleurs, selon moi: l’économie, aujourd’hui, constitue le seul prisme à travers lequel s’exprime la vérité des relations sociales. Le triomphe de l’économisme – c’est-à-dire la réduction des actions humaines à leurs composantes marchandes. [5]

Il y a urgence, à mon sens, de proclamer un nouveau « refus global » – refuser l’asservissement de nos vies et de nos relations à l’unidimensionnalité de l’économie.

 


[1] C’est le message de Pierre Charron dans La Sagesse (1601).

[2] Selon les beaux mots de Gérald Allard, en introduction au Discours de la servitude volontaire de La Boétie, Sainte-Foy: Le Griffon d’argile, 1985, p. 77.

[3] Ibid., section 23, p. 24.

[4] Borduas, Refus global et autres écrits, Montréal: L’Hexagone, 1990, p. 65; la citation en exergue est p. 73.

[5] Voir Richard Langlois, Pour en finir avec l’économisme, Montréal: Boréal, 1995.

Un rendez-vous avec le destin

En juin 1936, le président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt prononce l’un de ses plus célèbres discours: « Un rendez-vous avec le destin. » Ce discours, très connu du monde anglo-saxon, n’est pas disponible en français, à ma connaissance. Il est pourtant capital de le relire. En 75 ans, il est d’une actualité sidérante, particulièrement en ces temps hystériques où collusion et corruption riment avec cynisme et désengagement politique.

La traduction n’est pas mon métier, je n’ai pas le talent pour rendre l’esprit ni le sel d’un texte comme saurait le faire un professionnel; j’en propose donc une traduction plutôt littérale. Je désirais simplement mettre à la disposition des francophones ne maîtrisant pas l’anglais ces idées essentielles. Pour ceux et celles qui maîtrisent la langue de Jefferson, le texte original se trouve ici. Vous pouvez aussi télécharger ma traduction suivie du texte original en pdf, ici.

NB: la caricature est un dessin célèbre de Joseph Keppler: « The Bosses of the Senate » (1889) – cliquez pour voir. Source et contexte, ici.

Sénateur Robinson, membres de la Convention démocrate, mes amis : Ici, et dans chaque communauté à travers le pays, nous sommes réunis à une époque importante pour l’avenir de la nation. Nous avons l’occasion d’adopter une attitude simple et sincère pour faire face à nos problèmes, avec une détermination qui va profondément affecter l’Amérique.

Je ne suis pas ici seulement en tant que chef d’un parti, ni comme simple candidat à un poste de hautes responsabilités, mais aussi comme celui pour lequel de nombreux moments critiques ont imposé et imposent encore une grande responsabilité.

Pour la sympathie, l’aide et la confiance avec laquelle les Américains m’ont soutenu dans ma tâche, je suis reconnaissant. Pour leur fidélité, je salue les membres de notre grand parti, dans et hors de la vie politique, dans chaque partie de l’Union. Je salue ceux des autres partis, en particulier les membres du Congrès des États-Unis, qui à de si nombreuses occasions ont mis de côté la partisannerie. Je remercie les gouverneurs des différents états, leurs législatures et leurs responsables locaux qui ont participé généreusement et sans considération partisane à nos efforts pour parvenir à la relance économique et à détruire les abus. Surtout, je remercie les millions d’Américains qui ont supporté courageusement le désastre et ont osé sourire à travers la tempête.

L’Amérique n’oubliera pas ces dernières années, n’oubliera pas que le sauvetage ne fut pas la simple tâche d’un parti. C’était l’intérêt de nous tous. Avec notre force nous  avons grandi ensemble, nous avons rallié nos énergies ensemble, nous avons appliqué les anciennes règles du bon sens et, ensemble, nous avons survécu.

En ces jours-là nous craignions la peur. C’est pourquoi nous avons combattu la peur. Et aujourd’hui, mes amis, nous avons gagné contre le plus dangereux de nos ennemis. Nous avons vaincu la peur.

Mais je ne peux pas, en toute franchise, vous dire que tout va bien en ce bas monde. Des nuages ​​de méfiance, des marées de mauvaise volonté et d’intolérance se rassemblent sombrement en de maints endroits. Dans notre propre pays nous jouissons bien sûr d’une plénitude de vie [fullness of life] supérieure à celle de la plupart des nations. Mais le développement accéléré [rush of] de la civilisation moderne elle-même a soulevé de nouvelles difficultés pour nous, de nouveaux problèmes qui doivent être résolus si nous voulons préserver pour les États-Unis la liberté politique et économique pour lesquelles Washington et Jefferson se sont battus.

Philadelphie est une bonne ville pour écrire l’histoire américaine. C’est un excellent terrain pour réaffirmer la foi de nos pères ; pour nous engager à rendre au peuple une plus grande liberté; à donner à 1936 ce que les fondateurs ont donné à 1776 – une mode de vie américain [American way of life].

Le mot même de liberté, en lui-même et par nécessité, sous-entend se libérer de contraintes. En 1776, nous avons cherché à nous libérer de la tyrannie d’une autocratie politique – celle des royalistes du XVIIIe siècle qui bénéficiaient de privilèges spéciaux de la Couronne. C’était pour perpétuer leurs privilèges qu’ils gouvernaient sans le consentement des gouvernés ; qu’ils refusaient les droits de liberté d’association et d’expression ; qu’ils restreignaient la pratique religieuse ; qu’ils ont mis la propriété de l’homme moyen et la vie de l’homme moyen en gage aux mercenaires du pouvoir dynastique ; qu’ils régentaient le peuple.

Et ainsi c’était pour se libérer de la tyrannie de l’autocratie politique que la Révolution américaine a combattu. Cette victoire a donné la gestion des affaires publiques aux mains de l’homme moyen, qui a gagné le droit avec ses voisins de faire et gérer son propre destin par le biais de son propre gouvernement. La tyrannie politique a été anéantie à Philadelphie le 4 Juillet 1776.

Depuis cette lutte, cependant, le génie inventif de l’homme a libéré des forces nouvelles dans notre pays, qui ont transformé la vie de notre peuple. L’ère des machines, des chemins de fer ; de la vapeur et de l’électricité ; du télégraphe et de la radio ; de la production de masse, de la distribution de masse – tous ces éléments combinés ont fait naître une nouvelle civilisation et avec elle un nouveau problème pour tous ceux qui cherchent à rester libre.

À partir de cette civilisation moderne, les royalistes économiques sculpté de nouvelles dynasties. De nouveaux royaumes ont été construits sur la concentration du contrôle sur les choses matérielles. Par de nouvelles utilisations des entreprises, des banques et des valeurs mobilières, de nouvelles machines industrielles et agricoles, du travail et du capital – tous inconnues des Pères fondateurs – la structure entière de la vie moderne a été transformée par ce service royal.

Il n’y avait pas de place au sein de cette royauté pour nos milliers de petits entrepreneurs et commerçants qui cherchaient à faire un usage digne du système américain d’initiative et de profit. Ils n’étaient pas plus libres que le travailleur ou l’agriculteur. Même les hommes nantis honnêtes et progressistes, conscients de leurs obligations envers leur génération, n’ont jamais pu trouver exactement leur place dans ce schéma dynastique des choses.

Il était naturel, et peut-être humain, que les princes privilégiés de ces nouvelles dynasties économiques, assoiffés de pouvoir, cherchaient à contrôler le gouvernement lui-même. Ils ont créé un nouveau despotisme et l’ont enveloppé des robes de la sanction légale. À son service, de nouveaux mercenaires ont cherché à régenter le peuple, son travail, et ses propriétés. Et comme résultat, la moyenne des hommes est une fois de plus confrontée au problème auquel faisait face  le Minute Man [1].

Les heures que les hommes et les femmes travaillaient, les salaires qu’ils recevaient, les conditions de leur travail – tout cela a échappé au contrôle du peuple, et ont été imposés par cette nouvelle dictature industrielle. Les économies de la famille moyenne, le capital des propriétaires de petites entreprises, les investissements mis de côté pour la vieillesse – l’argent des autres – tout cela sont des outils que la nouvelle royauté économique a utilisés pour camper ses positions.

Ceux qui labouraient le sol n’ont désormais plus récolté les récompenses auxquelles ils avaient droit. La petite taille de leurs gains a été décrétée par des hommes de villes lointaines.

Partout dans la nation, les opportunités étaient limitées par les monopoles. L’initiative individuelle a été écrasée par les rouages ​​d’une grande machine. Le champ ouvert à la libre entreprise a été de plus en plus restreint. L’entreprise privée, en effet, est devenue trop privée. Elle est devenue l’entreprise privilégiée, et non plus la libre entreprise.

Un vieux juge anglais a dit : « les hommes nécessiteux ne sont pas des hommes libres. » [2] La liberté nécessite l’opportunité de gagner sa vie – une vie décente selon les normes de l’époque, une vie qui donne à l’homme non seulement assez pour vivre, mais une raison de vivre.

Pour un trop grand nombre d’entre nous l’égalité politique que nous avions gagnée autrefois n’avait plus de sens face à l’inégalité économique. Un petit groupe a concentré entre ses mains le contrôle quasi entier sur la propriété des autres, l’argent des autres, le travail des autres – la vie des autres. Pour un trop grand nombre d’entre nous la vie n’était désormais plus libre ; la liberté n’était plus une réalité ; les hommes ne pouvaient plus poursuivre leur quête du bonheur.

Contre une telle la tyrannie économique, le citoyen américain ne pouvait qu’en appeler au pouvoir organisé du gouvernement. L’effondrement de 1929 a mis au jour le despotisme tel qu’il l’était. L’élection de 1932 donnait le mandat du peuple d’y mettre fin. Ce mandat y a mit fin.

Les royalistes de l’ordre économique ont concédé que la liberté politique était l’affaire du gouvernement, mais ils ont maintenu que l’esclavage économique n’était l’affaire de personne. Ils ont admis que le gouvernement pouvait protéger le droit de vote du citoyen, mais ils ont nié que le gouvernement pouvait faire quoi que ce soit pour protéger les droits du citoyen à travailler et à vivre.

Aujourd’hui nous demeurons engagés à l’idée selon laquelle la liberté n’est pas affaire de moitié-moitié. Si on garantit au citoyen moyen l’égalité des chances dans le vote, on doit lui garantir l’égalité des opportunités sur le marché.

Ces royalistes économiques se plaignent que nous cherchions à renverser les institutions de l’Amérique. Ce dont ils se plaignent réellement, c’est que nous cherchions à leur retirer leur pouvoir. Notre allégeance aux institutions américaines nécessite le renversement de ce genre de pouvoir. En vain, ils cherchent à se cacher derrière le drapeau et la Constitution. Dans leur aveuglement, ils oublient ce que signifient le drapeau et la Constitution. Aujourd’hui, comme toujours, ils signifient la démocratie, et non pas la tyrannie ; la liberté, non pas la soumission ; et ils s’élèvent contre une dictature par la loi de la mafia et des sur-privilégiés.

La plateforme courageuse et claire adoptée par cette Convention, à laquelle je souscris entièrement, énonce que le gouvernement a, dans une civilisation moderne, certaines obligations inéluctables face à ses citoyens, parmi lesquelles la protection de la famille et de leur foyer, l’établissement d’une démocratie des opportunités, et l’aide à ceux qui frappés par les catastrophes.

Mais l’ennemi résolu en nos murs est toujours prêt à détruire nos engagements, à moins que nous nous battions avec le plus grand courage pour eux.

Depuis plus de trois ans, nous avons combattu pour eux. Cette Convention, dans chacun de ses engagements et de ses actes, a promis que la lutte va se poursuivre.

Les défaites et les victoires de ces dernières années ont donné à nous, comme peuple, une nouvelle compréhension de notre gouvernement et de nous-mêmes. Jamais, depuis les premiers meetings en Nouvelle Angleterre, les affaires du gouvernement n’ont été si largement discutées et si clairement appréciées. Les familles nous ont dit que le seul guide efficace pour la sécurité du monde, le plus grand guide entre tous, est la moralité.

Nous ne voyons pas la foi, l’espérance et la charité comme des idéaux inatteignables, mais nous les utilisons comme support solide d’une nation luttant pour la liberté dans une civilisation moderne.

La foi – dans la solidité de la démocratie au milieu de dictatures.

L’espoir – renouvelé parce que nous savons si bien les progrès que nous avons faits.

La charité – dans le véritable esprit de ce grand mot ancien. Car la charité signifie littéralement l’amour, l’amour qui comprend, qui ne se contente pas de partager la richesse de celui qui donne, mais plutôt la véritable compassion et la sagesse qui aide les hommes à s’aider eux-mêmes.

Nous ne cherchons pas simplement à faire du gouvernement un instrument mécanique, mais plutôt de lui donner un caractère personnel animé qui est l’incarnation même de la charité humaine.

Nous sommes pauvres en effet si cette nation n’est pas en mesure de retirer, dans chaque recoin l’Amérique  la peur des chômeurs qui croient que le monde n’a pas besoin d’eux. Nous ne pouvons pas nous permettre d’accumuler un déficit dans le livre du courage humain.

Plutôt qu’un palais de privilèges, nous cherchons à construire un temple fait de foi, d’espérance et de charité.

C’est une chose qui donne à réfléchir, mes amis, d’être un serviteur de cette grande cause. Nous essayons dans notre travail quotidien de rappeler que la cause ne nous appartient pas, mais appartient au peuple. L’étendard n’est pas dans vos mains ni dans les miennes seules. Il est porté par l’Amérique. Nous cherchons tous les jours de profiter de notre expérience, d’apprendre à faire mieux des tâches que nous accomplissons.

Les gouvernements peuvent errer, les présidents peuvent faire des erreurs, mais l’immortel Dante nous dit que la justice divine pèse les péchés des êtres de sang-froid et les péchés de ceux qui ont grand cœur sur des balances différentes.

Il vaut mieux les défauts occasionnels d’un gouvernement qui vit dans un esprit de charité que les omissions constantes d’un gouvernement gelé dans la glace de sa propre indifférence.

Il y a un cycle mystérieux dans les événements humains. Pour certaines générations, beaucoup est donné. D’autres générations, il est beaucoup attendu. La génération actuelle d’Américains a un rendez-vous avec le destin.

Dans ce monde qu’est le nôtre, sous d’autres cieux, il y a des gens qui, dans le passé, ont vécu et ont combattu pour la liberté, et qui semblent être devenus trop las pour continuer le combat. Ils ont vendu leur héritage de liberté pour l’illusion d’une vie matérielle meilleure. Ils ont abandonné leur démocratie.

Je crois du plus profond de mon cœur que seul notre succès peut réveiller leurs anciens espoirs. Ils commencent à savoir qu’ici en Amérique nous menons une grande et victorieuse guerre. Ça n’est pas seulement une guerre contre la misère et le dénuement et la démoralisation économique. C’est plus que cela : c’est une guerre pour la survie de la démocratie. Nous nous battons pour sauver une grande et précieuse forme de gouvernement pour nous et pour le monde entier.

J’accepte le mandat que vous m’avez donné. Je me joins à vous. Je suis engagé pour toute la durée de la guerre.

Notes :

[1] Les « Minute Men » était le nom donné aux membres de la milice des colonies britanniques d’Amérique du Nord qui jurèrent d’être prêts à combattre dans les deux minutes et constituent parmi les premiers combattants de la Révolution américaine. Source : article sur USHistory.org.

[2] Il s’agit d’une citation d’un jugement célèbre de 1762 prononcé par Lord Henley.

L’apocalypse alimentaire

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, dans la Bible, ont comme pouvoir de tuer l’humanité « par l’épée, la famine, la mort et les fauves » (Ap, 6:8). De fait, l’un d’entre eux, celui chevauchant un cheval noir et portant une balance, symbolise la famine. La balance sert à l’évaluation du prix des marchandises, et plus particulièrement des denrées les plus essentielles de l’époque: blé, orge, huile et vin, qui atteignent des prix exorbitants (Ap, 6:6).

Depuis la nuit des temps, effectivement, le prix des denrées, la famine et les désordre politiques sont inter-reliés. La nouvelle et tragique famine qui sévit dans la Corne de l’Afrique le démontre une fois de plus. Maplecroft, une firme spécialisée dans l’évaluation des risques, publie aujourd’hui une carte éloquente à cet égard (cliquez sur l’image pour agrandir). La corrélation entre les conflits socio-politiques et l’insécurité alimentaire est manifeste (en rouge, risque alimentaire extrême).

Une étude récente du New England Complex Systems Institute, rapportée par The Guardian, démontre que les crises alimentaires sont directement corrélées avec les émeutes politiques des dernières années. Le graphique suivant est particulièrement frappant:

On s’accorde de plus en plus, d’ailleurs, pour dire que le « Printemps arabe » serait en grande partie causé par la hausse vertigineuse du prix des denrées alimentaires, comme le rapportait Fast Company hier. Alors que nous vivions depuis le début des années 2000 un épisode d’inflation du prix des aliments sans précédent de puis des décennies, comme je le démontrais il y a quelques temps, les responsables politiques feraient mieux d’entendre les alarmes qui hurlent un peu partout dans le monde.

L’anecdote est apocryphe, mais Marie-Antoinette aurait dit « S’ils ne mangent pas de pain, qu’ils mangent de la brioche! » en parlant de son peuple affamé. L’aveuglement à la réalité du peuple ne date pas d’hier et n’est pas moins sans conséquences aujourd’hui qu’alors. Bien au contraire.

Urgence pour 1,25 millions d’enfants somaliens

Les sécheresses et les famines qu’elles causent constituent un problème récurrent en Afrique de l’Est, et en Somalie en particulier. L’UNICEF estimait à la fin de la semaine dernière qu’il y a présentement 1,25 millions d’enfants menacés de mort à très court terme dans le sud du pays. Cela représente, grosso modo, l’équivalent de tous les enfants de moins de 15 ans du Québec. La somalie compte un peu moins de 4 millions d’enfants de moins de 15 ans. C’est donc le tiers des enfants du pays qui risquent de mourir à très court terme. Une (autre) génération sacrifiée dans ce pays, l’un des plus pauvres du monde.

Ce pays doit vivre avec la sécheresse, qui est en grande partie inéluctable. Mais il est inacceptable qu’il vive la famine. La famine n’est pas causée par la sécheresse – elle est causée par une guerre civile interminable, une instabilité politique qui dure depuis des décennies. Des fanatiques de tous les camps, de toutes les orientations politiques et religieuses ont détruit ces peuples. « Des militants islamistes ont déjà tué des hommes qui tentaient d’échapper à la famine avec leur famille, affirmant qu’il était préférable de mourir de faim que d’accepter l’aide de l’Occident, » nous apprenait l’Associated Press vendredi dernier. Mais ces fondamentalistes ne sont pas seuls – tout le pays est mis à feu et sang par d’ignobles luttes de pouvoir. L’ignominie de la soif de pouvoir de quelques hommes tuera encore une fois l’avenir de leurs propres peuples.

La sécheresse menacerait environ 12 millions de nos frères et sœurs dans toute la Corne de l’Afrique. Vendredi dernier, l’ONU a pressé ses membres de verser 1,4 milliards de $ en aide supplémentaire, pour un total d’environ 2,4 milliards. 2,4 G$, c’est 0,06% des dépenses annuelles du gouvernement fédéral américain; ou encore 0,8% de celui du gouvernement fédéral canadien. C’est dire que ce sont des pacotilles pour l’ensemble des pays riches, disons pour les 34 pays membres de l’OCDE. Une goutte d’eau qui pourrait, justement, sauver dans l’immédiat des millions de personnes…

En attendant, jusqu’au 6 septembre, le gouvernement du Canada s’est engagé à doubler les dons versés par les Canadiens à la Croix-Rouge, destinés à soutenir les victimes de la famine en Afrique de l’Est. On peut faire un don en ligne, ici.

 

Liens utiles:

Site de l’UNICEF sur la question.

Page de la Croix-Rouge canadienne où l’on peut faire un don.

 

 

Migrations forcées

On estime à 214 millions de migrants, réfugiés et personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays dans le monde. Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés estime que parmi eux, on compte plus de 10 millions de réfugiés et 27 millions de civils déplacés à l’intérieur de leur propre pays.

Le toujours pertinent « Big Picture » du Boston Globe présente de magnifiques et tragiques images de ces migrants un peu partout dans le monde.

Immigrants from Latin America and Asia show up inside a truck bound for the US and detected by Mexican police X-ray equipment in Chiapas State, Mexico on May 18. The Police detected more than 500 hundred immigrants inside two trucks at a check point. (AFP/Getty Images)

Incidemment, le 20 juin prochain est la Journée mondiale du réfugiée.

La violence économique, littéralement

La violente « guerre de la drogue » au Mexique aurait fait presque 40 000 morts depuis cinq ans. Il y aurait 100 000 « soldats de la drogue » qui s’opposent à plus de 35 000 militaires et policiers.

Le site du Boston Globe publiait récemment un saisissant (et difficilement supportable) reportage photo, à voir ici. Ci-dessous une femme et sa petite-fille retrouvées assassinées.

À lire:

« Mexique : les cartels de la drogue seraient forts de 100 000 «soldats». »

Charles Bowden, « The War on Drugs. »

Dossier du Los Angeles Times.

Il y a urgence de remettre un ministre à sa place

Ce soir s’ouvre le 12e et dernier État d’urgence de l’Action terroriste socialement acceptable, qui se tient jusqu’à dimanche. Depuis 12 ans, Annie Roy et Pierre Allard les deux cofondateurs de l’ATSA, tiennent ce projet à bout de bras et maintenant, à bout de souffle.

En effet, dans sa sagesse magnanime, le ministère du Patrimoine canadien a retiré, quelques jours avant l’événement, une importante subvention qui permettait à ce projet de survivre. Encore une fois, un geste inexplicable et inexcusable, annoncé au dernier moment, comme cela avait été le cas pour le financement des Festivals, juste avant les Francofolies ou des tournées artistiques internationales (j’en parlais ici). Les arguments pour ce refus, sont, de plus, nauséabonds: le ministère considéer que l’événement ne correspond pas au « retour recherché sur l’investissement* » comme le rapporte Rima Elkouri dans un excellent article, ce matin. En quoi une activité artistique ou communautaire, voire les deux comme ici, doit-elle générer un « retour sur investissement »? Révoltant.

En tout cas, si vous êtes à Montréal d’ici dimanche, allez encourager des gens qui se démènent pour donner un peu de chaleur, au propre comme au figuré, aux itinérants de Montréal. Des tonnes d’activités artistiques sont planifiées: musique, poésie, expos. Mais surtout un grand geste de solidarité et de fraternité envers des femmes et des hommes de la rue qui en ont bien besoin. Le thème cette année est Tou(s)t inclus – pour ceux qui n’ont rien de ces forfaits au soleil dont plusieurs d’entre nous profiterons cet hiver, mais surtout TOUS inclus, car la vraie violence de l’itinérance, c’est l’exclusion, comme je le répète souvent.

Et je vous invite à faire comme moi, et à vous insurger contre cette décision stupide et inacceptable de Patrimoine Canada en écrivant à son inénarrable ministre, James Moore. En ces temps de textos, Twitter et pétitions en ligne, faites le donc par une vraie lettre sur du vrai papier – l’impact n’en sera que plus grand:

L’honorable James Moore
Ministre du Patrimoine canadien
et des Langues officielles
Ottawa (Ontario)
K1A 0A6

Sur votre lancée, écrivez aussi à Annie Roy et Pierre Allard de l’ATSA pour leur signifier votre soutien. Sans oublier un petit chèque à insérer dans l’enveloppe !

ATSA
4430, rue Drolet
Montréal (Québec) H2W 2L8

* Et on passe sous silence l’utilisation de cet affreux anglicisme.

La violence économique entre par la petite porte du droit

Depuis quelques années, j’utilise l’expression « violence économique » afin de décrire un ensemble de phénomènes où des hommes et des femmes sont victimes de circonstances économiques que je qualifie de violentes. Cette expression n’est pas un terme technique, ni une théorie. J’essaie simplement de circonscrire un ensemble de phénomènes qui soit à la fois plus large et mieux défini que ses parents: exclusion, dépendance économique, et autres. En ayant recours à cette expression, je n’ai pas inventé le bouton à quatre trous. En même temps, je m’étonne que personne n’ait vraiment réfléchi au caractère violent que peuvent avoir nos systèmes marchands, productifs et financiers.

Une des raisons principales de la renaissance de ce blog est de me permettre de réfléchir (si possible dans la discussion avec mes lecteurs) à cette notion, à mieux la définir. C’est la raison pour laquelle plusieurs billets qu’on peut lire ici en portent l’étiquette.

Mes recherches m’ont amené à découvrir récemment que la notion de violence économique est entrée il y a quelques années par la petite porte du droit en France, c’est-à-dire dans la jurisprudence.

Le 3 avril 2002, la Cour de cassation (le plus haut tribunal français, l’équivalent de la Cour suprême au Canada ou aux États-Unis) rendait un jugement au sujet d’une affaire entre une salariée contre son employeur, la société Larousse-Bordas. Dans ce renvoi, la Cour affirme que:

l’exploitation abusive d’une situation de dépendance économique, faite pour tirer profit de la crainte d’un mal menaçant directement les intérêts légitimes de la personne, peut vicier de violence son consentement

L’expression clé est « vicier de violence son consentement ». Voyons voir.

En droit civil, le principe de l’autonomie de la volonté est central. Simplement dit, nous entrons en relation (juridique) les uns avec les autres libres de le faire. Si cette autonomie, si ce consentement s’avère être vicié, violé, pour l’une ou l’autre des parties, la relation (un contrat, par exemple) entre les deux parties n’est pas valide. Je dois être libre de toute contrainte pour conclure une entente.

En droit civil français, il y a trois sources de ce « vice de consentement »: l’erreur, le dol (manœuvre déloyale faisant en sorte qu’une des parties est désavantagée) et la violence. La violence, quant à elle, est « un fait de nature à inspirer une crainte telle que la victime donne son consentement à un acte que, sans cela, elle n’aurait pas accepté. » Il y a donc une notion d’assujettissement brutal d’une partie par l’autre.

Ce qui m’amène à définir trois notions:

L’ignorance économique est une situation où je prends une décision sans avoir toute l’information nécessaire pour qu’elle soit éclairée. En soi, c’est et cela sera toujours le cas; jamais personne ne disposera de la totalité de l’information impliquée par une décision. À chaque décision que nous prenons, nous acceptons un certain niveau de risque. Mes savants confrères ont écrit des bibliothèques complètes sur ce genre de notions (réunies autour de termes étranges comme « asymétrie de l’information », « hasard moral », etc.). Par exemple, si j’emprunte pour achter une voiture, une maison ou un voyage, je n’ai et n’aurai jamais la certitude à 100% que je serai en mesure de payer ce prêt. Je peux perdre mon emploi ou ma santé.

La dépendance économique quant à elle est une situation où je n’ai pas le contrôle total sur ma situation financière et économique. À des degrés divers, nous sommes tous plus ou moins dépendants d’autres personnes: je suis dépendant de mon employeur pour payer mon loyer, l’itinérant est dépendant des dons des passants, du soutien de ses pairs et de celui des organismes d’entraide et d’insertion.

La violence économique quant à elle est, à la lumière de cette jurisprudence française, parente avec cette définition de la dépendance, mais qualitativement différente: elle implique le consentement sous contrainte, consentement qui n’aurait pas été donné dans d’autres circonstances. J’ajouterais, au-delà du consentement, l’acceptation contrainte d’un état de fait. L’itinérant, par exemple, n’a donné à personne son consentement à être dans sa situation; il est violemment contraint d’accepter sa situation. Exactement comme la victime d’un viol.

Ce qu’il y a d’intéressant dans le renvoi de la Cour de cassation est que la victime présumée de violence économique, la salariée, soit en mesure de démontrer qu’elle a accepté des conditions de travail qu’elle n’aurait normalement pas acceptées. Il y a donc une notion, ici, de degré: cette femme n’a pas été dépouillée de tous ses biens par un bandit.

Car, en effet, ce que je cherche surtout à cerner, est d’abord cette notion de degré, puis les interrelations entre ces trois notions d’ignorance, de dépendance et de violence qui ne sont évidemment pas mutuellement exclusives. Bien au contraire, si elles peuvent être utiles, c’est en les faisant dialoguer entre elles, en analysant des situations où les trois états se retrouvent. Par exemple, les victimes des criminels de la finance dont on a beaucoup parlé depuis quelques années (Vincent Lacroix, Earl Jones au Québec, Robert Madoff aux États-Unis), sont coupables, quant à moi, d’avoir profité de l’ignorance de leurs victimes, de leurs liens de dépendance et de violence. Une gradation et des interrelations qui permettront, peut-être, de mieux cerner les impacts que les systèmes marchand, productifs et financiers peuvent avoir sur les exclus et les victimes de la machine économique.

Sources: Guillaume Lhuillier, Fabrice Piollet et Cécile R.