«Dictionnaire critique du sexisme linguistique» | Lancement

Premier lancement de la saison pour moi à titre d’éditeur! J’ai eu l’honneur et le bonheur d’assurer la direction littéraire du Dictionnaire critique du sexisme linguistique, ouvrage collectif dirigé par les juristes Suzanne Zaccour et Michaël Lessard (Somme toute, 2017, 264 p.).

Pourquoi les personnes courageuses ont-elles des couilles, alors que les mauviettes doivent s’en faire pousser une paire ? Pourquoi dit-on d’une femme qu’elle tombe enceinte, mais d’un homme qu’il la met enceinte ? Pourquoi les femmes sont-elles bavardes comme des pies si ce sont les hommes qui mecspliquent ? D’où vient notre tendance à disséquer les femmes en un panier de fruits : des melons ou des prunes à la poitrine, une peau d’orange, la cerise pour l’hymen ? Pourquoi les blagues de blondes font-elles rire ? Depuis combien de siècles les femmes sont-elles hystériques ? Pourquoi l’homme est-il conquérant quand la femme est facile ?

La réponse à ces questions et à bien d’autres se trouve dans ce Dictionnaire critique du sexisme linguistique, recensant des centaines d’expressions sexistes. Un projet qui invite les féministes à passer des actes à la parole !

Suzanne Zaccour et Michaël Lessard vous invitent à la rencontre d’une trentaine de voix féministes québécoises de différents milieux, qui relèvent le pari de faire rire, sourciller, décrier, sourire et grimacer avec des textes aussi riches que colorés.

Avec la collaboration de : Dorothy Alexandre, Dalila Awada, Isabelle Boisclair, Marie-Anne Casselot, Catherine Chabot, Sarah R. Champagne, Élise Desaulniers, Audrey-Maude Falardeau, Catherine Dussault Frenette, Rosalie Genest, Marilyse Hamelin, Naïma Hamrouni, Céline Hequet, Caroline Jacquet, Sarah Labarre, Diane Lamoureux, Louise Langevin, Louise-Laurence Larivière, Widia Larivière, Annick Lefebvre, Judith Lussier, MamZell Tourmente, Catherine Mavrikakis, Emilie Nicolas, Florence Ashley Paré, Julie Podmore, Marie-Michèle Rheault, Sandrine Ricci, Camille Robert, Annelyne Roussel, Marie-Ève Surprenant, Cathy Wong, Suzanne Zaccour

Au plaisir de vous voir au lancement ce soir au Quai des Brumes à compter de 17h30! Détails sur Facebook.

De métal et d’or

J’ai eu l’honneur d’introduire le sujet de l’édition d’aujourd’hui de l’émission Dans le champ lexical portant sur le métal.

On peut m’entendre ici, ou lire mon intervention ci-dessous.

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Tu sais, au début, la Terre était une grosse sphère de métal en fusion. Notre planète primordiale était ardente et furieuse comme les enfers. Métal incandescent et embrasé, coulant et flasque.

Le temps a passé. Les ardeurs des enfers se sont calmées. Le métal s’est solidifié. En partie. Le cœur de la Terre bat toujours de cet incessant bouillonnement métallique.

Et les Hommes sont apparus. Ils ont découvert le métal, caché dans la pierre dure. Ils ont cherché à le maîtriser, à le manier, à le rendre malléable.

Ce fut l’âge des métaux. L’âge du cuivre, puis l’âge du bronze, puis l’âge du fer.

À l’intérieur de l’Homme, il y avait ce désir enfoui de retrouver l’ère primordiale. Celle de la Terre en fusion. De maîtriser le chaos bouillonnant du métal.

Mais avant ces âges métalliques, il y eût l’âge d’or.

L’Or.

Le roi des métaux.

Ce caillou jaunâtre et brillant, un homme de l’âge de pierre l’a ramassé. Il l’a martelé comme il le faisait de n’importe quelle pierre. Surprise ! le caillou ne vola pas en éclat. Il s’aplatît, devint mou, il forme un disque qui brille comme le soleil. Il est le soleil !

L’âge d’or, temps béni, temps doux, chaud et moelleux comme l’or, comme la chaleur du soleil. Les Égyptiens prétendaient que l’or était la chair du soleil, vois-tu.

L’âge d’or, bien avant celui du bronze ou du fer, métaux durs, bruyants, froids. Métaux qui deviendraient ponts et fusils, rails et machines.

Maîtriser le fer, c’est fabriquer le fer à cheval, le pont de fer, l’armure de fer, le chemin de fer, la chaine de fer.

Être fort comme le fer et avoir une discipline de fer.

La discipline du labeur à la sueur de son front, celle du forgeron et de l’ouvrier dans l’usine assourdissante, du hurlement de la locomotive sur les rails, des engrenages monstrueux de la machine, la furie du métal en fusion dans les fours industriels.

L’âge du métal, c’est l’âge industriel, tu vois. C’est surtout l’âge de la violence du bruit, du choc brutal des pièces, des barres, des vis, des rivets…

Alors que l’âge d’or, c’est la douceur, c’est la chaleur, c’est brillant comme ton cœur d’or.

Sous sa douceur solaire se cache pourtant la furie des Hommes ; leur convoitise comme la violence de leur pouvoir. Tu veux rouler sur l’or, alors que tu sais que l’enfer est pavé de bonnes intentions ?

Mais pour tout l’or du monde tu ne voudrais sacrifier ta liberté, me dis-tu ? L’homme est né libre, et partout il est dans les fers, pourtant. Esclave du métal. Esclave du roi des métaux.

Tout l’or du monde… Tu sais ce que cela représente ? Un paquebot. Tout l’or du monde tient dans un simple paquebot, pour vrai ! Le métal royal, qui se déplace sur les sept mers du Monde.

Sous lesquelles bouillonnent encore furieusement les métaux primordiaux.

Tu sais, au début, la Terre était une grosse sphère de métal en fusion. À la fin, elle sera une grosse sphère métallique, dure, grise et froide, une Terre vidée de ses habitants, après l’histoire, après les Hommes, errant dans le silence éternel des espaces infinis.

L’animal, l’humain et l’animal humain

(Voici une recension que j’ai écrite pour le blog de mon amie Élise Desaulniers, Penser avant d’ouvrir la bouche, auteure de Je mange avec ma tête, les conséquences de nos choix alimentaires.)

Si tu obstines à soutenir [que la nature] t’a fait pour manger la chair des animaux, égorge-les donc toi-même; je dis te tes propres mains, sans te servir de coutelas, de massue ou de hache. Fais comme les loups, les ours et les lions, qui tuent les animaux dont ils se nourrissent.

Ces mots n’ont pas été écrits par un quelconque activiste d’une société protectrice des animaux ni un défenseur zélé du végétalisme, mais bien par Plutarque, il y a 2000 ans.

La première chose qui frappe en parcourant l’Anthologie d’éthique animale: apologies des bêtes compilée et présentée par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer c’est d’abord qu’on n’a franchement rien inventé depuis l’Antiquité grecque.

Cette anthologie regroupe des extraits de textes de 180 auteurs, de Pythagore (6e siècle av. J-C.) à nos contemporains (les six derniers textes du recueil sont des inédits écrits en 2011). L’une de ses particularités est de présenter de courts extraits de ces œuvres, mis en contextes par un court paragraphe introductif, ce qui permet à la fois une lecture aisée (la plupart des textes font deux pages) et invite à approfondir la recherche. D’autre part, elle compte plusieurs traductions de textes quasi inaccessibles et de nombreux textes inédits.

D’ailleurs, l’auteur mentionne dans son introduction (p.9) que le premier objectif de son anthologie est « de faire découvrir. (…) Priorité a donc été donnée aux textes négligés, méconnus, en particulier des XVIIe-XIXe siècles. »

Un deuxième élément qui m’a particulièrement intéressé à la lecture de cet ouvrage est qu’il y est question, bien entendu d’éthique animale – c’est-à-dire « au sens d’éthique des hommes à l’égard des animaux » (introduction, p.5) – mais aussi fondamentalement de notre propre humanité, de notre définition comme « animal humain. » Il est à cet égard significatif de constater que les premières sociétés de protections des animaux dans le monde anglo-saxons s’appelaient « humane societies » – dans un sens emprunté au français, humain, humanitaire, qui fait preuve d’empathie et de compassion pour la souffrance des autres, y compris des animaux. Se balader dans ces 180 textes est donc aussi une invitation à réfléchir à notre propre place dans la nature mais aussi à notre propre rôle moral, ce qui dépasse l’éthique animale. Cela implique bien sûr le traitement infligé à un animal en particulier (égards envers sa souffrance, le « welfarisme« ) mais aussi de notre place et de nos responsabilités dans l’ensemble de l’écosystème. De nombreux textes anciens sont d’une étonnante actualité en ce qu’ils démontrent que le traitement affligeant que nous faisons subir aux animaux et à la nature en général n’est pas digne d’une humanité qui se dit civilisée.

Un troisième volet qui interpelle le lecteur néophyte que je suis en la matière est une conséquence de ce deuxième élément: le rôle et la responsabilité que nous avons comme « animal humain » envers les autres animaux. Depuis Darwin (dont on retrouve dans cette anthologie, incidemment, une discussion sur la souffrance animale), nous savons le lien de parenté qui nous unit à l’ensemble du règne animal. Mais la pensée humaniste occidentale, héritée du judéo-christianisme, entre autres, fait en sorte que nous considérons, humains, avoir un statut différent, unique voire privilégié par rapport aux « autres » animaux. J’ai ainsi appris que je suis « spéciste. » Spéciste, comme on peut être sexiste ou raciste, c’est-à-dire adopter une attitude différente et moralement condamnable envers les autres espèces comme on le fait envers les femmes ou un groupe ethnique différent du notre. Depuis longtemps, les philosophes ont cherché le « propre de l’homme »: est-ce sa capacité à rire, à raisonner, à communiquer ou à créer? Peu importe, soutiennent de nombreux auteurs de cette anthologie: « La question n’est pas ‘Peuvent-ils raisonner?,’ ni ‘Peuvent-ils parler?,’ mais ‘Peuvent-ils souffrir?' » (Bentham, en 1789 – cité p.109) Mais, prétendent encore nombre de ces auteurs, il n’y a pas deux poids, deux mesures éthiques, à la souffrance: je n’ai, moralement, aucune base me permettant de prétendre que la souffrance humaine est pire que la souffrance animale.

Ces quelques remarques n’épuisent pas la richesse de cet ouvrage, qui offre des pistes de réflexions multiples et, à ce que je puis en comprendre, un panorama diversifié des diverses écoles de pensées en la matière. Les textes de la troisième section (période contemporaine) sont notamment passionnants en ce qu’ils offrent des points de vues critiques et étoffés (quoique très accessibles) démontrant qu’il n’y a pas, loin s’en faut, une pensée monolithique de la question. J’ajouterais qu’il est également particulièrement passionnant d’y lire également des auteurs qui ne sont pas des philosophes et penseurs spécialisés dans ces questions (on retrouve, par exemple, des extraits de Kundera, Houellebecq ou encore de Lévi-Strauss qui prend prétexte de la crise de la « vache folle » pour analyser notre rapport à l’alimentation carnée et ses liens avec le cannibalisme).

Devant cette foisonnante récolte de points de vue, le seul reproche que j’ai envers cette anthologie est l’absence de mise en perspective ou de guide de lecture. Présentés en ordre chronologique, les divers extraits traitent donc tour à tour des divers aspects de l’éthique animale; le lecteur doit fournir, à terme, l’effort de mettre de l’ordre dans ces idées. Mais cette introduction, ce guide, existe: l’auteur de l’anthologie publie simultanément aux PUF un « Que sais-je? » sur le sujet (1) qui offre les pistes de lecture et d’interprétation absents de l’anthologie.

Cette réserve mise de côté, cette Anthologie d’éthique animale est un pur régal pour l’esprit, une invitation à la réflexion et à la discussion et, surtout, une occasion unique (notamment pour le lecteur francophone et néophyte) à penser notre place dans le règne animal.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Anthologie d’éthique animale: apologies des bêtes, Paris: Presses universitaires de France, 2011, xiii+408 pp. 27€

(1) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, L’Éthique animale, Paris: Presses universitaires de France, 2011 (Que sais-je? no. 3902).

L’humain et l’animal: éthique, esthétique et violence

"Torpeur" © Karine Turcot 2011

Dans le cadre de l’événement « Animalités » (informations sur les activités, ici) un événement croisant les arts visuels et la réflexion sociale, éthique et esthétique, un atelier est proposé au cours duquel des conférenciers issus d’horizons divers présenteront un point de vue original sur les question de la relation de l’humain à l’animalité (la sienne et celle des autres animaux) autour des notions d’éthique, d’esthétique et de violence. Par la suite, les participants seront invités à discuter des idées présentées par les conférenciers.

Élise Desaulniers : « DES LARMES DE CROCODILE: DES ÉMOTIONS ANIMALES? »

Auteure, conférencière et blogueuse, sensibilise le grand public à tout ce qui touche à l’éthique alimentaire. La santé et les conditions de vie et de mort des animaux sont au centre de sa réflexion. Elle vient de publier Je mange avec ma tête chez Stanké.

Martin Gibert : « TROIS RAISONS MORALES DE SE SOUCIER DES ANIMAUX »

Chargé de cours en éthique et en philosophie du droit à l’Université de Montréal où il termine un doctorat sur l’imagination et la perception morale. Il a notamment collaboré au livre de Élise Desaulniers et a prononcé plusieurs conférences sur le sujet.

Ianik Marcil : « MANGER DE L’ANIMAL MORT: VIOLENCE ET ESTHÉTIQUE DU SUPERMARCHÉ »

Économiste indépendant, conférencier et conslutant, s’intéresse aux concepts de violence économique et culturelle, et aux interrelations tissées entre la symbolique, le marché et la création. Il écrit régulièrement sur les enjeux politiques et économiques arts visuels.

Karine Turcot : « LA QUÊTE IDENTITAIRE ET LE FRAGMENT ANIMAL »

Artiste multidisciplinaire s’intéressant au mouvement et aux définitions des catégories de perception ; elle utilise des fragments de cadavres animaux afin de fabriquer des hybrides à la fois morbides et ludiques, dans le but de pervertir et questionner ces définitions.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer : « ÉTHIQUE ANIMALE ET ART CONTEMPORAIN »

Philosophe et juriste, chercheur au Centre for Human Rights and Legal Pluralism de McGill, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Éthique animale (PUF, 2008), Textes clés de la philosophie animale (Vrin, 2010) et L’éthique animale (PUF, « Que sais-je » 2011).

Galerie Nowhere, 1269 rue Amherst, Montréal (métro Berri), dimanche 16 octobre, 13h30 à 15h30.

Page Facebook de l’événement.

Femmes damnées

Je viens de découvrir que Damien Saez dit ce magnifique poème de Charles Baudelaire (tiré des Fleurs du mal) – « Femmes damnées. » J’adore ce chanteur, engagé et engageant, raque et sans compromis; c’est pourquoi je partage si souvent dans cette rubrique de la « Musique du vendredi » ses chansons.

 

 

A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.

Elle cherchait dans l’oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

–  » Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
L’holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié…
Hippolyte, ô ma soeur ! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin !  »

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
–  » Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange ?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
Je frissonne de peur quand tu me dis :  » Mon ange !  »
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
Toi que j’aime à jamais, ma soeur d’élection,
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition !  »

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L’oeil fatal, répondit d’une voix despotique :
–  » Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers ;
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…

On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître !  »
Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : –  » Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux !  »

– Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l’enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

La vengeance n’est pas douce

Dans la nuit de dimanche à lundi, le président américain a annoncé l’exécution du terroriste le plus recherché sur la planète, Oussama ben Laden. Dès cette annonce, on a vu des scènes de lisse aux États-Unis, notamment sur Time Square. Toutes les « unes » des journaux du monde ont bien entendu fait état de cet événement important. Les journaux populistes, comme le New York Post, ci-dessous, n’ont pas fait dans la dentelle. Certains sites, comme Mashable, ont mis en ligne des collections d’images de ces unes. Je vous invite à y jeter un œil, cela donne froid dans le dos…

Ces dizaines de personnes sur Time Square ou ces unes respirent la vengeance la plus abjecte. Bien évidemment cela ne peut qu’exacerber les extrémismes anti-américains de tout poil. Mais surtout il s’agit d’un énième exemple du manichéisme simpliste qui s’instaure dans l’arène politique, et pas seulement aux États-Unis. Un manichéisme qui ne peut pas servir l’évolution de l’humanité dans le contexte de la mondialisation économique, culturelle et sociale que nous connaissons. Souhaitons plus de retenue dans certains coins du globe où les tensions sociales et politiques sont grandes à l’heure actuelle.

« La vie en rose » : la perversion de la définition du beau

Voici un petit article que j’ai écrit sur l’œuvre de Karine Turcot (ma conjointe), au sujet de son œuvre « La vie en rose, » présentée à la Galerie Art Mûr à Montréal jusqu’au 23 avril prochain. Pour en savoir plus sur son travail, vous pouvez consulter sa page Facebook ou son site.

« La vie en rose » : la perversion de la définition du beau

Vous faites votre épicerie. Vous achetez du poulet, du bœuf ou du porc. Quelle différence? Sous le cellophane, la viande se présente uniforme, rose et propre. En Occident, et particulièrement en Amérique du Nord, on a rejeté les artefacts vivants de ces animaux morts: nulle trace des plumes du poulet, des soies du cochon, de la queue du bœuf, ni de leurs têtes ou de leurs pattes, comme l’observe Karine Turcot.

Face à La vie en rose le spectateur-voyeur est comme devant un étal de «cupcakes»: le glaçage alléchant rose-bonbon coulé sur les crânes de vaches et de chèvres en font, a priori, des objets ludiques et alléchants. Beaux.

Un second regard, toutefois, trouble. Ces crânes étaient donc des têtes d’animaux – ceux-là même que nous mangeons? En leur sommet, un trou: celui du percuteur qui les a tués. Nous nous sentons éloignés de notre  réel, celui de l’épicerie, troublés par ce qui se cache sous le glaçage. Le vrai, la putréfaction, la mort de l’animal que nous consommons gaiement agrémenté d’un verre de vin.

Karine Turcot propose dans cette œuvre un questionnement sur notre rapport à la définition du beau, à sa classification dans nos schémas intellectuels et émotionnels et, au final, à notre rapport à la transformation (du beau au laid, de l’admirable à l’ignoble, du rassurant au vertige).

La vie en rose s’inscrit dans une démarche questionnant ces principes : «définition, classification, mouvement; une interrogation sur la perversion du sens et de la définition de la beauté». Elle questionne cette obsession de la définition, et plus précisément de la classification. La modernité est caractérisée, entre autres, par son obsession de la taxinomie : Linné, Dewey, Diderot et d’Alembert, qui ont inventé l’Encyclopédie – œuvre centrale de la modernité.

Karine Turcot utilise, ça n’est pas un hasard, les planches illustrées de l’Encyclopédie dans son travail. Par de subtiles transformations des images tirées de ces planches (ajouts d’éléments d’image en image qui en forment une mouvance indéfinie) dans ses éditions (autant dans ses petits livrets présentés au New Museum à New York que dans de gigantesques sérigraphies exposées à la «Biennale internationale de l’estampe contemporaine de Trois-Rivières» cet été), elle remet en question notre rapport à la classification.

Qui sommes-nous? Comment nous définissons-nous? Comment définissons-nous les êtres avec lesquels nous sommes en lien?

La barquette de viande indéfinie est la dernière perversion d’un mode intellectualisé du réel: nous en avons oublié la vérité plumée et poilue, sanguinolente et vivante – comme nous avons escamoté nos rapports à l’autre en les formatant dans une Encyclopédie abstraite qui impose la violence de ses définitions.

La vie en rose, comme l’ensemble de l’œuvre de Karine Turcot, nous rappelle au réel – et à sa beauté autant qu’à son humaine perversion.

 

À venir:

Biennale Internationale d’estampe contemporaine de Trois-Rivières 19 juin au 4 septembre (http://www.biectr.ca/).

Récipiendaire du prix Projet Insertion. Résidence dans les ateliers Graff pour une durée de 4 mois (août-novembre). Lancement de sa nouvelle production en estampe.

Il y a 21 ans, mon amoureuse pleurait dans mes bras

À l’automne 1989, mon amoureuse et moi avions aménagé dans notre premier appartement, un 3 1/2 sur Saint-Denis. Nous avions 19 ans, nous débutions nos études universitaires. En tout début de soirée, nous avons appris en même temps que tout le monde, dans la confusion, qu’un tireur fou avait abattu 14 femmes à l’École Polytechnique. Nous étudions tous les deux à l’Université de Montréal – je n’avais pas cours, cet après-midi là, mais mon amoureuse, oui. Je tournais en rond dans l’appartement en attendant qu’elle revienne, mort d’inquiétude. Une amie était étudiante à Poly, j’ai appelé chez elle – sa sœur m’a répondu après plusieurs tentatives, la ligne étant toujours occupée — elle n’a même pas pris le temps de dire « Allô », elle a simplement dit: « Suzanne est correcte » avant de raccrocher.

Lorsque mon amoureuse est arrivée à la maison, je suis persuadé que nous nous sommes enlacés comme jamais nous ne l’avions fait avant — ni après, d’ailleurs. Le minuscule téléviseur noir et blanc était allumé. Nous avons passé trois ou quatre heures enlacés en silence, tétanisés, à écouter ce qui se passait. Elle pleurait doucement dans mes bras; je pleurais aussi.

Le sens de ces larmes, nous avons pris plusieurs années à le trouver. La colère a fait place au désespoir, à la désillusion, au fatalisme — voire au cynisme.

Nous avions 19 ans — depuis que nous étions amoureux, à la fin du secondaire IV, nous rêvions de cette vie d’étudiants à Montréal. Les projets, la curiosité, la vie à deux, notre ambition de changer le monde, celle, également, d’être heureux pour toujours.

Mais ce mercredi soir il y a une partie de ces rêves qui se sont brisés. Pas tous, évidemment. Mais lorsqu’elle pleurait dans mes bras, j’ai senti clairement — je veux dire physiquement — que son sang s’est glacé. Quelque chose s’est brisé en elle, pour toujours. Le fracas du verre cassé. Peut-être ce soir-là sommes-nous véritablement devenus adultes, avec tout ce que cela représente de cruauté et de désillusion. Ce soir-là, un homme pétri de colère et de rancune a bien évidemment brisé la vie de 14 familles, de 14 clans; ce soir-là le diable a annihilé la vie pleine de promesses de 14 femmes. Mais il a aussi fragilisé une des choses les plus précieuses de toute société: l’espoir et la confiance envers l’avenir d’une jeunesse fougueuse.

Tant d’âneries ont été dites à propos de cet événement. Tant de la part des mouvements féministes que des conservateurs et « masculinistes ». Pourtant. Pourtant il n’est qu’une vérité fondamentale qui ressorte de cet événement: la coulée de sang fondamentalement injuste sur les tables de nos sœurs. Le désarroi de nos frères qui se flagellaient des reproches de l’inaction. Et ce monstre qui nous avait hurlé, même à nous qui n’y étions pas physiquement, de séparer les hommes des femmes afin de mieux pouvoir tuer ces dernières.

Je me souviens comme si c’était hier du père d’une des victimes qui avait dit à un journaliste, bien plus tard: « On dit que les tragédies comme celles-ci nous rendent plus fort; j’aurais préféré contre tout l’or du monde d’être resté plus faible et d’avoir gardé ma fille vivante. » Nous aussi, monsieur, nous aurions préféré la faiblesse.

Pour la 21e année, et pour tous les 6 décembre qui suivront, cette journée demeurera pour moi le symbole d’une violence terrible, d’une désillusion désespérante. Je cherche, après tout ce temps, maintenant que j’ai 40 ans, à y trouver la motivation de bâtir un monde meilleur.

Parce que le 6 décembre me rappellera toujours les larmes de mon amoureuse d’alors et de l’assourdissant cri de sa désillusion.